Tuesday, December 15, 2020

L '(éternel) étudiant


Aujourd’hui, à la manif, j’ai rencontré un directeur de théâtre qui est aussi un ami ancien, on se voit très peu, très espacé, mais avec du plaisir. Je lui ai demandé ce qu’il avait lu récemment. Peter Pan. Et aussi on a parlé de Tchekhov. Et il m’a demandé si j’avais lu cette nouvelle qui s’appelle L’Etudiant. Non. Puis il m’a dit qu’en fait, il pouvait même me l’envoyer parce qu’il l’avait trouvée tellement belle qu’il l’avait recopiée — et il m’a envoyé de son téléphone ce dossier… Je l’ai trouvée moi aussi tellement belle, une des plus belles choses que j’ai lue dans ma vie, absolument, que je la copie-colle à mon tour ici. C’est comme si elle contenait (déjà) tout Tarkovsky… Je pense à vous, les petits loups du TNB — et je pense aussi à Raphaëlle qui m’avait exhorté d’essayer de reprendre J’AI MENTI et — vois-tu comme je suis handicapé ? — place de la Bastille, je n’ai même pas pensé que je t’avais promis de lui en parler, précisément à lui, et que, même, je cherche toujours des prétextes pas trop idiots pour reprendre contact avec lui et que j’avais pensé que J’AI MENTI pouvait être cet idéal prétexte… mais parmi tant de lettres non écrites — ou écrites et délaissées… Si tu lui en parlais, toi ?


Tchékhov

L’ÉTUDIANT


Le temps avait d’abord été beau, calme. Les merles sifflaient et, dans les marais du voisinage, quelque chose de vivant émettait un bourdonnement plaintif, comme si l’on eût soufflé dans une bouteille vide. Une bécasse passa et le coup de fusil qu’on lui tira se répercuta longuement et joyeusement dans l’air printanier. Mais quand le crépuscule descendit sur la forêt, un vent froid et pénétrant se mit à souffler importunément de l’est, et tout se fit silencieux. Les flaques se couvrirent d’aiguilles de glace et la forêt devint inhospitalière, sourde et déserte. Il monta une senteur d’hiver. 

Ivan Velikopolski, étudiant à la Faculté de théologie, fils de sacristain, revenant de la chasse à l’affût, avait suivi tout du long un sentier qui bordait une prairie basse. Il avait les doigts gourds et le vent lui brûlait la figure. Il lui semblait que ce rafraîchissement de la température avait détruit partout l’ordre et l’harmonie, que la nature elle-même était saisie d’effroi et que c’était pour cela que les ombres du soir étaient venues plus tôt que de raison. Alentour tout était désert et particulièrement lugubre. Seul scintillait un feu dans le potager des veuves, près de la rivière ; loin alentour, et à l’endroit, à quatre verstes de là, où se trouvait le village, tout était uniformément noyé dans la froide brume du soir. L’étudiant se souvint que, lorsqu’il était parti, sa mère, assise par terre dans le vestibule, pieds nus, était en train d’astiquer le samovar et que son père, couché sur le poêle, toussait ; c’était la semaine sainte, on ne faisait aucune cuisine chez lui et la faim le tenaillait. Maintenant, tout recroquevillé de froid, il songeait que le même vent soufflait à l’époque de Rurik, d’Ivan le Terrible et de Pierre le Grand ; qu’à leur époque sévissaient une pauvreté et une faim aussi féroces ; les mêmes toits de chaume crevés, les mêmes ignorances, la même angoisse, le même désert alentour, les mêmes ténèbres, le même sentiment d’oppression : toutes ces horreurs avaient existé, existaient et existeraient, et que dans mille années la vie ne serait pas devenue meilleure. Et il n’avait pas envie de rentrer. 

Le potager des veuves était ainsi appelé parce qu’il était cultivé par deux veuves, la mère et la fille. Leur feu flambait, pétillait, illuminant alentour les terres labourées. Vassilissa, la veuve, une grande et grosse vieille vêtue d’une courte pelisse d’homme, debout près du feu, pensive, regardait les flammes ; sa fille Loukeria, petite, la figure grêlée par la petite vérole, l’air niais, assise par terre, lavait une marmite et des cuillères. Elles venaient sans doute de finir de souper. On entendait des voix d’hommes ; c’étaient les ouvriers de l’endroit qui faisaient boire leurs chevaux à la rivière. 

« Voilà l’hiver revenu, dit l’étudiant, en s’approchant du feu. Bonjour. »

Vassilissa tressaillit mais, le reconnaissant aussitôt, lui adressa un sourire accueillant.

« Je ne t’avais pas reconnu, Dieu te bénisse, dit-elle. Tu seras riche ! »

Ils parlèrent. Vassilissa, femme d’expérience, ancienne nourrice, puis bonne d’enfants chez les messieurs, s’exprimait en termes délicats, et un sourire doux, posé, ne quittait pas son visage ; sa fille Loukeria, au contraire, une femme qui n’était pas sortie de son village et abrutie de coups par son mari, se contentait de regarder l’étudiant sans dire un mot en plissant les paupières avec une expression étrange, comme celle d’une sourde-muette. 

« Par une nuit aussi froide, l’apôtre Pierre est venu comme moi se réchauffer auprès d’un feu, dit l’étudiant en tendant les mains vers la flamme. C’est donc qu’il faisait également froid dans ce temps-là. Ah, quelle affreuse nuit ce fut, bonne vieille ! Une nuit prodigieusement triste, longue ! »

Il regarda les ténèbres alentour, secoua la tête d’un geste nerveux et dit : 

« Je suis sûr que tu es allée entendre les Douze évangiles. 

— Oui, répondit Vassilissa. 

— Si tu te rappelles, pendant la Cène, Pierre dit à Jésus : "Je suis prêt à te suivre et en prison et dans la mort." Alors le Seigneur : "Je te le dis, Pierre, avant que le coq ait chanté tu m’auras renié trois fois."

Après la Cène Jésus, saisi d’angoisse mortelle, priait au jardin des Oliviers, et le malheureux Pierre fléchit, il sentit ses forces l’abandonner, ses paupières s’alourdir et ne put vaincre l’envie de dormir. Le sommeil le gagna. Puis, tu le sais, la même nuit, Judas baisa Jésus et le livra à ses bourreaux. On le mena, les mains liées, chez le grand prêtre, en le frappant et Pierre, exténué, torturé d’angoisse et d’inquiétude, tu comprends, n’ayant pas dormi son soûl, pressentant que quelque chose d’affreux allait arriver sur la terre, le suivit… Il aimait Jésus passionnément, à la folie, et voyait, de loin, qu’on le battait… »

Loukeria laissa ses cuillères et regarda fixement l’étudiant. 

« On arriva chez le grand prêtre, poursuivit-il. On interrogea Jésus, et pendant ce temps-là des travailleurs allumèrent un feu au milieu de la cour, parce qu’il faisait froid, et s’y chauffèrent. Pierre, debout près du feu, au milieu d’eux, se chauffait, comme je le fais à présent. Une femme, l’apercevant, dit : "Celui-là aussi était avec Jésus", ça voulait dire qu’il fallait l’interroger lui aussi. Et tous les travailleurs rassemblés autour du feu durent sans doute le regarder d’un air soupçonneux et dur, car il se troubla et dit : "Je ne le connais pas." Peu après quelqu’un d’autre reconnut en lui un disciple de Jésus et dit : "Toi aussi, tu es des siens." Mais à nouveau Pierre nia. Et, pour la troisième fois, quelqu’un, s’adressant à lui, lui dit : "Ce n’est pas toi que j’ai vu avec lui dans le jardin ?" Pour la troisième fois Pierre nia. Et, aussitôt après, le coq chanta et Pierre, apercevant Jésus de loin, se souvint de ce qu’il avait dit pendant la Cène… Il se souvint, retrouva ses esprits, sortit de la cour et pleura amèrement. Il est dit dans l’Évangile : "Et il sortit et pleura amèrement." Je vois très bien cela : un jardin bien calme, bien noir, et, dans le silence, on entend à peine des sanglots étouffés… »

L’étudiant poussa un soupir et devint pensif. Vassilissa, qui souriait toujours, laissa soudain échapper un sanglot, de grosses larmes roulèrent en abondance sur ses joues et elle se protégea la figure du feu avec sa manche, comme si elle avait eu honte de ses pleurs. Loukeria, le regard toujours fixé sur l’étudiant, rougit et son visage prit une expression pénible, tendue, celle de quelqu’un qui cherche à contenir une vive douleur. 

Les ouvriers revenaient de la rivière, et l’un d’eux, à cheval, était déjà tout près, éclairé par la lueur dansante du feu. L’étudiant souhaita la bonne nuit aux veuves et poursuivit son chemin. À nouveau il se retrouva dans les ténèbres et ses doigts s’engourdirent. Il soufflait un vent âpre, c’était vraiment l’hiver qui revenait, et l’on ne se serait pas cru à l’avant-veille de Pâques. 

Maintenant l’étudiant pensait à Vassilissa. Si elle s’était mise à pleurer, c’était que tout ce qui était arrivé à Pierre durant l’horrible nuit avait quelque rapport avec elle… 

Il se retourna. Le brasier solitaire clignotait paisiblement dans la nuit, il n’y avait plus personne alentour. L’étudiant pensa à nouveau que si Vassilissa avait pleuré et si sa fille s’était montrée troublée, c’était évidemment que ce qu’il venait de raconter, qui s’était passé dix-neuf siècles plus tôt, avait un rapport avec le présent, avec les deux femmes et, sans doute, avec ce village isolé, avec lui-même, avec toute l’humanité. Si la vieille femme avait pleuré, ce n’était pas parce qu’il avait l’art de faire vibrer, par ses récits, la corde sensible, mais parce que Pierre lui était proche et que, de tout son être, elle était intéressée à ce qui s’était passé dans son âme. 

Et une vague de joie déferla soudain dans l’âme de l’étudiant, il s’arrêta même une minute pour reprendre sa respiration. Le passé, pensait-il, est lié au présent par une chaîne ininterrompue d’événements qui découlent les uns des autres. Et il lui semblait qu’il venait d’apercevoir les deux bouts de la chaîne : il avait touché l’un, et l’autre avait vibré. 

Tandis qu’il franchissait la rivière par le bac et qu’il gravissait la colline, les yeux fixés sur son village natal et sur le couchant où une mince bande pourpre jetait des lueurs froides, il pensait que la vérité et la beauté qui régissait la vie des hommes là-bas, au jardin des Oliviers et dans la cour du grand prêtre, s’étaient perpétués sans interruption jusqu’à ce jour et, apparemment, constituaient toujours l’essentiel de la vie humaine et, d’une manière générale, sur la terre ; un sentiment de jeunesse, de santé, de force – il n’avait que vingt-deux ans – l’attente ineffablement douce du bonheur, d’un bonheur inconnu, mystérieux, l’envahirent peu à peu et la vie lui parut enivrante, merveilleuse, pleine d’une haute signification. 



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