Saturday, December 04, 2021

J usqu’en 1914


« On songeait jusqu’en 1914 à peu près à l’effet salutaire de la prise de conscience. On disait qu’il fallait que le sujet puisse devenir conscient de ses problèmes inconscients inconnus de lui-même. Dès que la vérité ainsi connue serait formulée, la souffrance de l’homme en question disparaîtrait. Avant 1930 déjà, Freud désenchanta à ce propos. Et moi-même, si j’avais à prophétiser, j’envisagerais que le prolétariat puisse rester brancher sur l’inconscient et non sur la prise de conscience. »

Labels:

L es Acteurs indignés


« Les acteurs indignés, les acteurs qui ne supportent pas l’horreur de la pauvreté, l’écrasement des classes sociales, et qui habitent le septième arrondissement, m’ont offert un immense boulevard, le plus grand des boulevards, c’est-à-dire l’indignation narcissique (des acteurs), c’est-à-dire l’indignation où dans le comportement de tous les jours ils sont comme tout le monde, petit-bourgeois, comme moi, petit-bourgeois, qui s’occupe de sa pomme et de ses angoisses, de ses insomnies, un petit bonhomme, comme eux, pas moins, pas plus, mais eux se déclarent car comme dit Nietzsche : « Nul ne ment plus qu’un homme indigné ». Qu’est-ce que veut dire, cette phrase ? Ça veut dire que l’indignation, ça branlotte pour soi-même. […] cette branlette-là m’a offert un boulevard, c’est de dire : moi j’ai des défauts, moi je suis mesquin et moi je pense à ma pomme. Moi, j’aime la phrase de Flaubert : « Pourquoi vous ne donnez pas votre fortune aux pauvres ? » et il a répondu. « Pas si bête, je la garde pour moi. » Moi, je dis que je paye mes impôts comme Ruquier,  j’ai autant de bonheur à les payer, mais c’est pas ça qui fait de moi un citoyen supérieur. Je suis petit, mesquin et mon métier, c’est d’aller vers des héros négatifs. J’ai pas envie de jouer les sauveurs des enfants, j’ai pas envie de ça. Ce qui m’intéresse, c’est quarante ans d’analyse, c’est tout ce qui est médiocre en moi, c’est ça qui me fascine, c’est le matériau sur lequel j’ai mis mon œuvre : ma mé-dio-cri-té, pas mes « déclarations supérieures ». »

Labels:

Monday, November 29, 2021

« Quelle image avez-vous de l’avenir et des progrès de l’humanité ?

La robotisation, la télécommunication, l’informatisation épargnent à l’homme tout effort en finissant par émousser ses capacités de création. Le risque est celui d’une humanité aplatie, sans mémoire. Mais parler des problèmes de l’humanité, cela ne veut rien dire : la bataille incessante, jour après jour, on la mène avec soi, par la tentative de résoudre son irrésolubilité. Ou par le fait de se trouver comme toujours face au problème de Dieu. »

Labels:

T a dignité de fils de Dieu, personne ne pourra jamais l'effacer


Tout à l’heure, à 14h, j’ai été refusé du cours de danse parce que je n’avais pas eu le temps de faire un test « cas contact ». A la place, je suis allé au cinéma — c'est-à-dire dans la misérable salle 5 du MK2 Beaubourg où j’ai vu un chef d’œuvre. Loin de vous j’ai grandi, de Marie Dumora. C’est Laure Adler qui en a passé l’autre jour dans son émission deux extraits sonores qui m'ont fait dresser l'oreille, qu’elle en soit personnellement remerciée (sinon je serais passé à côté). C’est un documentaire. Je ne sais pas comment c’est fait, il y a zéro discours dans ce film. C’est très, très rare, les films qui ne sont pas des discours. Ce qu’on voit dans le film, ce n’est pas tant la diversité sociale (tarte à la crème) que la diversité psychique. « Je est un autre », disait Rimbaud. On voit des gens si lucides sur eux-mêmes, si proches de ce que Duras appelait « l’irrésolubilité de soi-même », si naturellement mystiques. « Des fois, je suis devant la maison, mais j’aime pas rentrer. » Il y en a un qui a tatoué sur le bras en grosses lettres gothiques transparentes, SEUL DIEU. Ce film propose l'expérience d’empathie, alors que tant de films proposent celle de la manipulation ; ce qui fait que j’ai eu l’impression étrange d’un autoportrait, je veux dire mon autoportrait. Je me suis reconnu, comme on dit. L'expression « film sublime » veut dire que vous pourrez vous aussi avoir une émotion sublime à l’intérieur de le voir. (J’étais en larmes.)

Labels:

Sunday, November 28, 2021

L es Clés


Hello,

Je ne sais plus si je te l’ai dit mais l’éditeur a confirmé qu’il est ok pour que je publie « Quitter les eaux territoriales » avec « Qui a décidé que vous étiez poète ? »

Comme le deuxième texte te concerne, te nomme et t’implique, dis-moi stp si tout est ok comme ça ou si tu souhaites que je coupe / modifie certains passages qui te concerne.

Je suis encore en train de bosser sur le texte, en particulier les références et citations.

Il faudrait que j’aie fini le texte d’ici la fin de la semaine prochaine, donc réponds-moi stp au plus vite !

Bien à toi,

Yan


Hello Yan ! 

Merci pour cette occasion de relire ton très beau texte ! Encore une chose à refaire. Finalement il y en a des choses à refaire en Suisse ! Je n’ai pas réécouté la version scénique. Mais ça me semble très bien, ce que tu publies. Bien sûr, je me souviens que je ne comprenais pas (ni maintenant) cette histoire de pisse — parce qu’il y a plusieurs de mes spectacles où homme ou femme pissaient, au contraire… Mais ça va bien avec un peu plus loin l’idée de l’exhibitionniste et de la pureté. J’ai tout fait dans le théâtre. Donc il y aura toujours du vrai et de l’incomplet dans ce qu’on dira de moi. J’en ai été triste très vite dès le début : personne, même les plus fans, ne verrait tout (puisque les spectacles n’étaient joués qu’une fois ou deux et dans des villes disparates) ; or il aurait fallu voir tout (et ce tout est infini). J'étais seul à connaître l'unité. Que tu fasses de moi un personnage, c’est le jeu. Il te sert à introduire, à préparer les personnages plus réels et plus romanesques (hauts en couleur) qui arrivent par la suite dans tes histoires russes et celles de Brodsky… — et puis tu reviens à moi. Ça se tient. La paillardise. Pourquoi pas ? La maison de verre, certainement. Maintenant quand on me raconte que tel mannequine (non, je ne dis pas le nom) a une grosse queue ou que tel autre s’est fait tatouer « PAPA » sur la bite (lisible seulement en érection), je préviens : « Attention, Mesdames, ne me dites pas des choses pareilles ! ça risque de se retrouver sur IG ». Je l’ai fait pour « PAPA » et Dominique qui me l’avait raconté a été, comment elle m’a dit ? « mortifiée » (j’ai retiré le post, bien entendu). Je n’ai jamais eu aucun fantasme à ton égard, hélas. Mais je le regrette, chéri. (J'ai sans doute essayé d’en avoir comme j’ai essayé de croire à Dieu.) Pardon, hélas, si je t’en ai donné à mon égard (ahah !) Ça m’est arrivé souvent (enfin, il y a quelques années). J’inocule des fantasmes qu’il m’arrive parfois d’être obligé d’assumer. Une fois quelqu’un m’a soufflé : « T’as gagné, Yvno, je bande ». J’étais bien attrapé. Que faire ? Lui dire : « Non, mais c’était une blague… » ? Ben, non, j’ai dû y passer ! Maladroitement, dans la gêne la plus totale, défaire sa ceinture, Seigneur, quand j’y repense !... Bref, tu as mon accord à 100% !

Yvno

Pour l’appartement, tu as les codes ? (ou redonne-moi le contact que je demande) que je me retrouve pas à la rue en arrivant jeudi...


Haha, pour la pisse c’est toi qui en lisant mon autre texte (L’Avantage de la nuit) avait dit que tu trouvais dégueulasse d’entendre le bruit de quelqu’un qui pisse et que ça te dégoûtait !!! Décidément, il y a plusieurs Yves-Noël !

Pareil pour Giordano Bruno, la première fois que je t’ai lu l’extrait de son procès, tu as juste trouvé que c’était un con orgueilleux. Et quand tu as vu ma pièce tu as trouvé ça très beau.

On ne peut entrer deux fois dans le même fleuve… ni dans le même Yves-Noël… haha

Et je n’ai jamais douté du fait que tu ne fantasmais pas sur moi, ne t’inquiète pas. Sans quoi il aurait été peu probable que je te programme dans mon théâtre !

Amitié, me réjouis de te revoir.

Yan


Ça, c’est sûr, on est pas mal de monde chez moi !

D’ailleurs on vient loger jeudi. Donne le contact que je trouve les clés, 

YN

Mon militantisme, ce serait ça : montrer, affirmer, surrevendiquer, caricaturer la diversité psychique ! (Ça doit bien être un peu russe, non ?) Je pense que c’est cette idée — qui m’effraye — qui a permis à Oscar Wilde d’accepter sa destruction. Il avait eu la gloire, il a voulu l’infamie (les témoignages disent qu’il aurait pu en réchapper…)


Nihilitantisme !

Constance va t’envoyer les infos sur les clés.


Ahah !

Labels:

(A u T2G, un spectacle de Toshiki Okada)


L’expérience, en fait, était de passer du temps devant n’importe quoi (ce samedi après-midi), du temps d’ennui. Claude Régy théorisait l’ennui comme le moment fructueux. Nulle part de l’ennui sauf au théâtre (mais, même au théâtre, les jeunes Européens américanisés regardent leur téléphone). Morceaux d’humanité future, actuelle, artéfacts. Inéluctablement le spectacle marche vers sa fin. « There was no audience. » Si. Encore. Il y en avait une. Mais placée dans un état périphérique, pas au centre. Nous étions presque en bas, Dominique et moi. Parfois je me retournais pour voir la salle dans sa belle lumière indirecte. On aurait dit une nuit dans un long-courrier. Faites dormir le public ! qui en a tant besoin, assommé d’images, éclopé, réfugié... Le papier peint de la chambre miroite...

 

Labels:

L e Poète australien


Revu Laurent hier très ami avec Bobo (qui jouant double jeu me prévient quand il passe à Paris). Il est ici pour suivre un séminaire de psychanalyse, sa nouvelle passion. Je note une phrase marrante (que je veux répéter à la coiffeuse) : « L’amour, c’est la rencontre d’une folle et d’un débile ». C’est de Lacan. Je ne retrouve pas la phrase, je l’ai sans doute mal entendue. On était dans cette boîte pourrie où Bobo, gentiment, nous avait traînés Laurent et moi (en ayant prévenu qu’il partirait ensuite ailleurs sans nous). On s’est retrouvé à regarder un docu sans intérêt (flottant comme de la télé) sur des pédés qui parlaient d’eux-mêmes. Je raconte mal, c’était dans la boîte, une belle salle de projection avec des fauteuils comme des lits. Mais Bobo n’a jamais voulu s’installer au milieu entre Laurent et moi. Parce que Bobo était en chasse — comme toujours — et ne voulait pas apparaître comme une proie aux yeux de toutes les filles potentielles — il m'en montre quelques-unes. J’avais à peine le droit de lui caresser le torse. Je me rabattais sur Hadrien qui, plus gentiment marquait moins de fébrilité. Car Hadrien était aussi apparu. Ce n’était pas un rêve, c’était cette boîte qui fonctionnait un peu comme un rêve ; elle était très bruyante (je l’ai dit ?), mais s’appelait « Le Silence », vous voyez le genre. Laurent qui n’aime rien aux spectacles, on peut en être assuré — enfin, rien dans son ensemble, mais ensuite on comprend qu’il aime et qu’il n’aime pas de manière riche et quantique, en fait. Par exemple, il a aimé hier (avant la boîte) qu’un danseur exprime sur scène son doute. Ce retard, cette hésitation, ce léger blocage, « parce que ça amenait du réel ». Il l’a dit au danseur qui s’est excusé en disant que c’était particulièrement ce soir-là. Mais Laurent a assuré que c’était un compliment. Ce danseur s’appelle Sébastien Chatellier et vit à Nantes, il faudra que je demande à la coiffeuse si elle le connaît. Donc Laurent qui n’aime rien normalement nous a parlé de Florentina Holzinger, A Divine Comedy qu’il a vu à Berlin. Il n’a jamais vu un truc pareil, plus sensationnel, nouveau Forsythe ! Il compare le spectacle à Titane, le film qui a eu la palme d’or à Cannes. Bobo aussi avoue qu’il a aimé Titane. C’est la première fois que j’entends des gens défendre ce film — que je n’irai pas voir parce que c’est très violent, mais je pourrais aller voir A Divine Comedy (rien à voir avec Dante, juste le titre et l’enfer-purgatoire-paradis). Laurent a appelé Boris (un autre, Charmatz) pour l'inciter à programmer ce spectacle à Wuppertal... Hier, j'ai rencontré aussi un poète australien, Marc Jones, mais on ne trouve rien sur le Net, une plaquette qu'on peut acheter, mais sans la lire : Trees And Soup. Et son prochain sera : Dissenters In The Wall. Sur « des gens radicalisés et puis qui changent d'avis ». Mais je n'en saurai peut-être jamais plus à propos de ce Marc Jones (il y en a des centaines). Nous étions mis en présence par une femme que, contre toute attente, je retrouve sur une photo : Nadine Lère... 

Labels:

Friday, November 26, 2021

Alors ce rendez-vous avec Rupert ?


Vraiment très, très sympathique ! (il m’a fait un hug à la fin en me refilant le virus peut-être). Mais l’anglais, j’y arrive pas. S’ils ne trouvent pas mieux et s’ils acceptaient de faire une version (vaguement évoquée) à l’italienne, c’est-à-dire doublée, mais, je ne sais pas, c’est pas le genre de la maison... Mais qu’est-ce qu’il est classe, ce Rupert ! Vous devriez l’inviter plus souvent à dîner ! On ne voit même pas qu’il est pédé, d’ailleurs. J’ai même failli lui demander pourquoi il insistait tellement là-dessus parce qu’il est sorti avec beaucoup de filles quand même (Béatrice Dalle...), Yvno


Labels:

Thursday, November 25, 2021

Q ue dire alors du XXIe


« Parmi l’énumération nombreuse des droits de l’homme que la sagesse du XIXe siècle recommence si souvent et si complaisamment… » — que dire alors du XXIe — «… deux assez importants ont été oubliés qui sont le droit de se contredire et le droit de s’en aller. »


Labels:

Saturday, November 20, 2021

B reakable


« Si tu commences de parler avec des bouddhistes, ils te demandent un certain jour : « Décris-toi ». Et tu vas dire : « Oh, moi, je suis Rupert, j’ai quarante-huit ans, je suis anglais, je suis acteur, je suis pédé ». Et, eux, ils vont te dire : « Non, ça, c’est pas qui tu es ». […] L’identité, pour moi, est un truc, est un illusion. C’est un truc d’acteur, en fait. Et pour ça, aussi, je trouve que le vie d’acteur est fascinant. L’acteur c’est nous tous, en fait. Tout le monde joue parce que l’identité est un truc, est un spectacle, y a rien d’autre, je crois. […] On est tellement mariés à nos identités, l’identité d’homme, l’identité de femme, l’identité de pédé, l’identité de lesbienne et on le tient comme ça et, en fait, ces identités sont tellement fragiles et breakable, cassables. Maintenant, je mets tout en question. Je n’accepte pas le monde du cinéma, le monde de le spectacle, le monde Access Hollywood, cette obsession avec les riches pour les pauvres, cette obsession dans l’écriture des couples politiquement corrects, les familles qui fument pas les cigarettes sauf le vilain qui est permis de le faire. Je n’accepte pas, c’est ridicule. Je ne sais pas comment faire en futur, mais je crois que c’est la meilleure façon de débuter, sans savoir. »


Labels:

Friday, November 19, 2021

Je suis dans le train de retour. Comme le temps passe vite ! Comme j’aime que le temps passe vite quand on travaille ! (Le chômage est une torture.) Quand je travaille, le temps passe vite et avec une grande intensité, comme une vague. C’est sur cette vague que nous créons des spectacles. Des spectacles apparaissent comme, un peu, la vie se métamorphose. J’ai dit aux étudiants deux phrases dont j’ai été assez fier pour les noter. « Vous êtes tombés dedans quand vous étiez petits ; c’est exactement ce qu’on appelle l’« incarnation » » et « L’impossible est plus facile que le difficile ». J’ai dit aussi, je me souviens parce que Claire m’a repris : «  La tête aussi est dans le coup » — et elle a rectifié : « Non, la tête n’est pas dans le cou, elle est au dessus du cou ». Dans le travail, le sentiment : je n’ai rien fait. Et pourtant le travail se présente comme tout, comme déposé entier, au pied du lit, cadeau de Noël (avec Yves qui n’est pas loin). À l’invitation de Rémy Yadan, j’ai, en trois jours (et le quatrième de représentation), fabriquer deux spectacles dans deux lieux différents de l’ISBA (Institut Supérieur des Beaux-Arts de Besançon), un spectacle de 30 mn en sous-sol et un d’1h dans la grande salle, tous les deux très beaux, très purs. Deux spectacles (et aussi d’autres choses que nous n’avons pas montrées) qui ont à voir avec l’enfance de l’art. L’enfance, je n’en ai même pas parlé. D’habitude j’en parle comme regret. Mais, là, elle était là, elle s’appelait la jeunesse, tout simplement. Et l’atelier aurait pu s’appeler « Vacances dans la réalité » (je ne me souviens plus du titre de lancement). Comment ça a été possible ? Une grande intensité rendue possible par la présence comme d’une troupe — c’était comme si nous avions toujours travaillé ensemble, chacun comme poisson dans l’eau, comme enthousiasme, comme ami. C'est très rare. S'il fallait analyser pourquoi ce miracle, on pourrait sans doute (les miracles sont ce qu'il y a de plus raisonnable et de moins sot). Je n'étais jamais venu à Besançon, en plus, ville humble et sublime, d'une beauté comme sortie du rêve — ou de la mémoire puisque je n'y étais jamais venu. Il y a des Lucas Cranach au musée. Et tous les visages de chaque étudiant comme équivalents.

Labels: