Sunday, August 06, 2023

P rojet pour une préface



« Rien n’est faux. Il suffit d’avoir un peu la foi et tout devient réel » (Louis Jouvet dans Entrée des artistes)




Raphaëlle Rousseau a été un cadeau quand j’ai enseigné à la première promo de l’école du Théâtre National de Bretagne, à Rennes, sous la direction d’Arthur Nauziciel. Elle était par son intelligence, sa confiance, son instinct, que sais-je ?, son truc en plus, la cheftaine de cette jeune troupe, mais sans que ça se remarque. Elle laissait la place aux autres et leur partageait généreusement son enthousiasme ; quand c’était son tour, elle livrait la maison clef en main, sans que rien ne manque jusqu’aux petites cuillères. Une interprète idéale pour les metteurs en scène paresseux dont je me revendique. Le personnage, le tableau, la composition, tout ce que vous voulez, tout était là, ready made. Exactement ce qu’un poète américain a défini ainsi : « Not ideas about the thing, but the thing itself ». Exactement ce qu’une chanteuse européenne a défini ainsi : « J’ai pas de passé, j’ai pas de futur. Je n’ai que l’instant présent, très fort, violemment. Je crois qu’il faut pouvoir et savoir refaire sa vie à chaque matin. C’est très important. Il faut savoir aussi refaire l’amour à chaque matin, je veux dire par là : se reconquérir. Je ne connais pas de joie plus grande que celle de se donner, de se sacrifier, de se dépouiller pour ceux que l’on aime ou pour ceux que l’on ne connait pas. Je pense que tout est amour. Enfin, ma religion, c’est l’amour. » En déplaçant la difficulté de ce métier (à l’essentiel), Raphaëlle Rousseau, dans ce premier spectacle, dégageait l’espace de l’exactitude, de la trouvaille, de la non-retouche. La robe qui convient, la fluidité. La magie du jeu. « Le personnage, on le voit arriver vers soi », disait Delphine Seyrig. Quand Raphaëlle s'est emparé de Delphine, j'ai eu l’impression que mon idole, plusieurs idoles, toutes les idoles de mon enfance pouvaient se re-matérialiser dans la nouvelle génération, traversaient les époques. Spectacle-étalon, si vous voulez, que cette Discussion avec DS. Le traitement (d’amour) que Raphaëlle fait subir à Delphine peut s’imaginer aussi pour d’autres. Les ombres agissent encore. J’ai été élevé par nombre de femmes qui se sont inventées, qui ont été pour moi des modèles, des mères de substitution. Femmes de lettres (comme on disait à l’époque) (Duras, Sarraute…) ou actrices (Renaud, Moreau…) ; on doit parfois s’inventer son matriarcat. Claude Régy qui avait beaucoup travaillé avec Delphine racontait, à la mort de celle-ci, que, bien entendu, il choisissait les textes, bâtissait la mise en scène… mais que le véritable chef de troupe, presque sans que ça se remarque, c’était elle. Elle aimantait les acteurs autant que le public. Autre chose encore. Raphaëlle a choisi le titre de ce premier spectacle que nous avons fait ensemble, à l’école du TNB. J’avais proposé une série de titres plus ou moins en rapport avec la nouvelle de Tchekhov dont nous nous inspirions (celle-ci s’appelle ‘Au royaume des femmes’) et Raphaëlle avait trouvé que J’ai menti était un bon titre. Aucun rapport apparent. Mais « J’ai menti » — je ne suis pas sûr d’y avoir pensé sur le moment, — c’est le paradoxe du menteur et celui du comédien. Le menteur qui dit : « J’ai menti » ment-il ? À quel moment peut-on croire une actrice qui joue ? Delphine Seyrig qui a interprété Se trouver, de Pirandello, sous la direction de Claude Régy, savait répondre à cette question : « Et rien n’est vrai… Ce qui est vrai, c’est seulement qu’il faut se créer, créer ! Et c’est alors seulement qu’on se trouve ». A une question sur son talent, Barbara avait répondu : « Qu’est-ce que c’est que le talent ? Est-ce que ce n’est pas entrer en scène et sourire ? »


Yves-Noël Genod

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