Sunday, June 28, 2020

Q ui n'en a pas


« La simplicité, cette forme qui n’en a pas. »

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S ensualité


Ahah ! 
Tu me flattes et tu as bien raison, flattons-nous les uns les autres (soyons les uns pour les autres des animaux). 
J’ai dû relire ce que j’avais écrit à Laurent, je ne me souvenais pas que cette sortie en traîneau dont tu t’amuses à développer l’image venait de moi (je pensais m’adresser à Laurent, pas à toi, nom de Dieu ! enfin, je ne suis qu’une pauvre fille…)
Maintenant je lis ta lettre une deuxième fois qui me fait bien plaisir, j’étais un peu fatigué ce soir, un peu au lit — nuit quasi blanche à Bruxelles hier —, donc ça me va très bien, du gentil courrier.
A propos des questions que tu te poses d’après ce que j’ai dit à Laurent, etc., je voudrais rajouter ceci :
Oui, il y a une grande part de tout — et de soi — qui est mystérieuse et il ne faut pas avoir honte de la laisser mystérieuse — en contradiction avec la société de la transparence Black Mirror dans laquelle nous allons et nous vivons. Claude Régy m’avait dit une fois (ou plus d’une, il a vécu très longtemps) que sa sexualité était une « zone » (j’imagine dans le sens tarkovskien), qu’il savait qu’il ne devait pas trop aller y voir… Et cet endroit de soi le plus mystérieux, eh bien, c’est soi, sans doute pas plus que ça. Tu n’en sauras probablement pas plus, mais tu sais qu’il y a quelque endroit qui t’est mystérieusement personnel. Tu peux t’entraîner (à l’école) à y envoyer des sondes, dans ce lieu, à y déchiffrer quelques images, quelques mots ou quelques « équations » (disait Duras) de ton propre livre intérieur (j’ai dû vous lire cette page essentielle de Proust (qui finissait mon spectacle) : tape Proust, temps retrouvé, livre intérieur). La société (l’ambiance) fait semblant de croire que rien ne devrait plus jamais être mystérieux. Je viens de lire une phrase émouvante et un peu angoissante du photographe Txema Salvans dans « Libé » de ce weekend : « L'espèce humaine est résiliente et c'est là notre tragédie : là où d'autres espèces abandonnent, nous résistons et nous nous adaptons toujours un peu plus. » Oui, nous nous adaptons. Nous détruisant, nous survivons. Mais le poète, que nous appellerons le Fort, au sens nietzschéen, doit résister à ce qui l’affaiblit, la nuée. Je ne dis pas que nous pourrions retourner jamais, réactionnaires, à la distance instituée par Greta Garbo, «  Let me alone », mais l’idiosyncrasie ne peut tout de même pas éteindre son feu ! Quand bien même le Titanic s’enfoncerait. Franchement, avoue-le, tout est mystère. Assume ton génie, ta connerie, comme Depardieu. Tu travailles avec (dans) un endroit dont personne n’aura jamais l’idée ni même toi, si on suit Claude Régy. Mais tu n’as rien d’autre à faire que d’aller à cet endroit, à cette unicité-là. 
Ah oui, une autre chose plus claire peut-être. Le réel. Je répète. Depardieu est dans le réel. « Je ne joue pas, je vis. » « Pour moi, ce métier, ce n’est pas du travail, c'est des rencontres. » Il n’a sans doute même pas d'imagination, Depardieu. 
Quelle chance que tu lises (que vous lisiez, dans cette école) !
C’est vraiment bien que tu aies ressorti Une vie — que j’ai lu, mais c’est assez lointain, au lycée. Je suis content — j’espère qu’ils vont y arriver, à relancer J’ai menti. L’assimilation, lors de cette reprise, pourrait être merveilleuse. Comme si le travail avait poursuivi son mystère. Hâte.
Qu’est-ce que c’est beau, ta phrase même de mémoire ! presque aussi sensuelle que notre fuite en traîneau : « Le soleil crevé sur l'horizon coulait jusqu'à nous dans la barque, les nuages gris clairs passant devant le soleil rouge comme les cendres sur des braises ». Mais le vrai passage de Maupassant qui avait plu à Tchekhov semble être celui-ci  : « Le soleil, plus bas, semblait saigner ; et une large traînée lumineuse, une route éblouissante courait sur l’eau depuis la limite de l’Océan jusqu’au sillage de la barque. / Les derniers souffles de vent tombèrent ; toute ride s’aplanit ; et la voile immobile était rouge. Une accalmie illimitée semblait engourdir l’espace, faire le silence autour de cette rencontre d’éléments ; tandis que, cambrant sous le ciel son ventre luisant et liquide, la mer, fiancée monstrueuse, attendait l’amant de feu qui descendait vers elle. Il précipitait sa chute, empourpré comme par le désir de leur embrasement. Il la joignit ; et, peu à peu, elle le dévora. / Alors de l’horizon une fraîcheur accourut ; un frisson plissa le sein mouvant de l’eau comme si l’astre englouti eût jeté sur le monde un soupir d’apaisement. » Bon, je n’ai pas retrouvé les cendres et des braises qui passent, comme tu vois…
Ce qui est bien avec le travail, c’est qu’on peut y sublimer sa libido. Mais c’est toujours de la libido. On peut coucher avec qui l'on veut dans le travail — et je ne me suis pas gêné ! — comme dans les rêves. Je peux très bien imaginer un spectacle où tu serais le bateleur de tes rêves (je suis flatté d’y faire des apparitions). Le spectacle — forcément érotique — pourrait s’appeler, comme tu le dis : Raconter votre plus belle nuit d’amour. J’espère qu’un jour, de vive voix, tu ne m’épargneras pas les détails de celle à laquelle tu m’as convié. La seule chose qui m'ennuie, dans ton histoire, c'est que cette brave ville de Perpignan soit passée ce soir au RN, c'est triste... 
Cette semaine je retourne dans le golfe du Morbihan avec la coiffeuse. Je t’épargnerai ici les détails. (D’ailleurs, voir description plus haut par Maupassant.)
Je t’embrasse, animal soyeux, fais de beaux rêves,
Yves-No

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