Wednesday, December 10, 2008

La Ménagerie, la neige...

La Ménagerie, la neige, le spectacle dans la lumière neigeuse, le conte de Noël, le conte blanc dans la lumière d’Yves Godin, la chaleur du poêle à la bougie d’Yves Godin, le raffinement d’Yves Godin, la lumière sublime d’Yves Godin et le spectacle que j’y ai fait – mais qu’est-ce qu’on y fait d’autre que la lumière, que suivre les indications de la lumière – et c’est ce qu’ont interprété Thomas Scimeca, Vincent Thomasset, Bénédicte Le lamer, Lucien Johnson, Sébastien Davis, Jeannette Genod et Bernard Genod, Lauriane Escaffre et Yvonnick Muller – n’a pas été photographié ni filmé. Pourtant ce n’était que photographie, que film, noir sur blanc. Et sensation. Le spectacle s’est bâti très rapidement sans faiblesse. En deux jours. Puisque l’essentiel était fait : le contenant. Et que la sensation proposée par le lieu vide fabriqué par Yves était impayable, inouïe, parfaite : la montagne, la neige, l’hiver ouvert, l’hiver beau. Le désert de neige, l’humanité comme sur la plage en silhouettes noires, dessinée comme sur la plage, comme sur les grottes, comme sur la neige, comme au désert, comme sur la nuit. Comment ça s’est fait ? Bénédicte était là, avec la traversée d’un mois de Mamzelle Poésie, le travail merveilleux avec elle pendant un mois autour de la poésie, l’idée de poésie et la vie. Bénédicte, comme une étoile déjà morte peut diffuser longtemps encore sa lumière jusqu’à nous, redéploie la pièce en lambeaux comme dans l’espace de Nijinski, comme dans l’espace de Robert Walser. Elle est en jupe noire d’hiver, et légère, en tourbillons, éternelle… Thomas Scimeca est libre ces deux jours (entre sa dernière à l’Odéon dans Othello et son départ en tournée), il improvise et son improvisation bâtit le réel : la glace, la disparition, la paroi de glace, le vent, la saillie rocheuse… Mes parents sont convoqués. Ils disent non comme d’habitude, je menace, je crie, comme d’habitude, puis ils cèdent (« On n’avait pas compris que c’était si important pour toi. »). Ils n’ont à faire que ce qu’ils faisaient dans Jésus revient en Bretagne qui évoquait mon enfance l’été en Bretagne : ils miment à quatre pattes leur rencontre amoureuse, c’est exactement la même chose qu’à la mer, ici à la neige (mon père est du Jura). Le lundi matin, jour de la répétition, je reçois un poème de Pierre qui me fait tant plaisir (voir le blog http://guarantyofsanity.hautetfort.com/ pour comprendre la « folie » qui me donne tant de force en ce moment) que je l’envoie à Bénédicte immédiatement et que je décide de le dire dans le spectacle (elle ou moi, ce sera elle car elle a le même « choc amoureux »). Poème extrêmement beau, inoubliable dès sa première lecture. Ensuite, je pars dans le frais soleil vers la première matinée de stage, à Vitry, première scène : Sébastien Davis, pendant une heure, propose un texte d’Antonin Artaud : excellence. Texte fabuleux, interprétation gracieuse. Générosité parfaite. Je lui propose de venir à la répétition à la Ménagerie continuer le travail. En sortant du stage, j’embarque aussi Vincent Thomasset qui se trouve comme sur le passage. Lucien Johnson, c’est un saxophoniste que me présente la veille Bénédicte Le Lamer dans un bar après la dernière de Mamzelle Poésie. Yvonnick Muller et Lauriane Escaffre, un couple d’acteurs que j’ai déjà employés avec tant de plaisir (alors que je ne savais pas qu’ils étaient en couple), viennent dimanche à la dernière de Mamzelle Poésie : je leur propose d’essayer une étreinte amoureuse, une chose en question depuis pas mal de temps, je ne sais pas du tout si c’est l’endroit – dans la neige… on essayera. Le filage du lundi soir est surnaturel de beauté et de « naturel », Hélèna témoigne. Mes parents comme dans un rêve sont exceptionnels. Ma mère au sortir de scène s’étonne de ne pas avoir eu peur. Thomas s’accroche à la paroi, crée le vent, Bénédicte flotte dans un désert blanc sans haut ni bas. C’est beaucoup moins bien le lendemain après-midi : toujours cette horreur de la peur des acteurs qui détruit tout – mais la magie est présente le soir pendant la représentation, la magie « performative ». Une porte qui ne s’ouvre plus, ça aide tout le monde, c’est réel. Une porte dans la neige, c’est absurde, mais c’est réel. C’est beau. Ça va dans les têtes des gens. Et bien qu’une grande partie du public, entassé, ne perçoit pas le champ de neige… Comme le spectacle n’a pas été photographié ni filmé, je prends sur mon temps de sommeil pour vous le raconter. Et je pourrais encore et encore…

YN, 10 décembre 2008.

Labels:

Sylvain Pack

JEUDI 13 NOVEMBRE 2008

Pour Yves Noël Genod, un phénix à Paris.

Et quand bien même Yves-Noël Genod en aurait rien à faire et n'aurait rien à espérer. Que tout tombe, mythes, textes, décors, costumes, chairs... que cela se compile à main levée, que le présent soit absolument parfait, prêt à contempler. Qu'il n'y ait donc même plus la peine d'aller au théâtre et de payer pour voir des acteurs en transe, qui se grattent, pissent et chantent, se souviennent de vers oubliés, dans la plus grande détente d'une salle climatisée. J'aurais eu cependant cette chance d'apprécier cette chute libre, ce cante jondo. L'heureux signataire en Genod. Il semblerait qu'il ne s'en rende même pas compte tant cela glisse. Beaucoup d'écoulements, de souvenirs de vagues, de nudité (il faudra y revenir), mais quelques planches aussi du coup : bodyboard avec personne âgée, canoës sans doute, en tout cas, tout ce dont on peut se servir sur place sera ok, élégant, montré, distingué. Du furoncle à la gaffe énorme de mal jouer ce soir devant d'autres gens. D'autres gens, d'autres gens... complètement complices, ils le sont aussi.

Je me rappelle de plusieurs sommations de Peter Handke dans son Outrage au public pendant lequel son auteur assènait les lois d'un contrat inconscient qui nouerait le public et l'auteur. Ce qui m'avait fortement évoqué les règles mises en places par les héros d'un autre testeur de fermes relations contractuelles en la qualité de Sacher-Masoch. Eh bien, je crois que ni l'un ni l'autre n'ont à voir avec cet autre marionnettiste qu'est Yves-Noël Genod...
Peu de gens iront voir ces spectacles par hasard. La curiosité, les "on-dit" d'une expérience à chaque fois unique les entraîneront à s'asseoir parmi d'autres excités et d'autres habitués. Lui raconte que ce sont des pièces de répertoire, qu'elles sont toutes rejouables. Il a raison, peut-être, mais quel travail faudra-t-il pour retrouver ce qui fait l'extrême saveur de cette récolte spontanée. C'est une histoire dangereuse de pureté et d'innocence, c'est pour ça qu'il se déguise en Harry Potter tel un phénix à Paris. Est-ce le contraire de Peter Brook qui disait éviter à tout prix la pureté ou parlent-ils tous les deux de la même chose ? ... de la tentative du premier geste, du premier dessin. Serait-ce le sujet brûlant, le seul sujet qui vaille en art et en philosophie, celui de Faust ou de la folie, celui que Pasolini dénommait "réalité", celui que Borges appelait "illusion" ?

Yves-Noël Genod se donne entièrement à ce jeu. Je crois croire en cette bonté utile, remplie à ras bord de notre aujourd'hui. J'espère en ce désintérêt comme d'un entraînement à mourir si vivant. C'est beaucoup, je sais, mais les acteurs d'Yves-Noël semblent prouver ce plaisir si particulier : être au service d'eux-même, non pas d'un auteur ou de leur metteur en scène. Peut-être qu'ils lui rendent sa confiance et que cela se sent partout dans la salle, peut-être sont-ils un peu plus eux enfin, entre eux, ces hommes qui brûlent !

Sylvain Pack

Labels:

Mamzelle Poésie, Marc Domage













Bénédicte Le lamer dans Mamzelle Poésie, photographies de Marc Domage.

Labels: