Sunday, October 17, 2021

V enue (le public était le bon)


Quel plaisir immense de découvrir QU’ON A EU RAISON — instinctivement — d’y avoir cru ! Bien souvent, les spectacles  ne prennent pas leur envol. Je me console en me disant qu’ils me plaisent à moi : je fais les spectacles dont je rêve (ce qui est un luxe intense). L’avant-première du 15 était, pour moi, le « spectacle parfait », c’est l’expression que j’ai employée. Mais, le vrai rêve, c’est que les spectacles prennent leur envol. Le vrai plaisir — parce qu’il nous submerge —, c’est de voir que ce qui a été inventé — comme une taupe avance dans un tunnel (c’est forcément dans le noir) — sort au grand jour et éclabousse de son exactitude la populace. Euh, je veux dire, le public. Je veux dire : le vrai, le grand, le vivant. C’est ce qu’il s’est passé hier, un rêve éveillé, un public qui hurle de rire, qui applaudit, qui entre et qui sort, qui amène à manger, à boire (sans que ça gêne le moins du monde grâce au décor total, enveloppant de cette salle : tout le monde est acteur puisque tout le monde est dans le décor, pas séparé, pas passif, pas contrôlé par la société de contrôle (ce contrôle ne date pas d’hier, Guillaume Desanges le prouve dans son expo du CND, Danse et rituel)) et qui nous conduit — oui, le public nous conduit — comme un cheval, un taureau, une bête, n’importe laquelle sur laquelle nous nous tenons, un éléphant, une libellule… — jusqu’à la standing ovation, naturellement. Pour réaliser cela, il faut bien entendu des acteurs extrêmement forts, qui comprennent leur métier comme leur poche (comme une survie) et qui sont capables de l’inventer, d’« inventer leur métier » sur le vif, sur le réel, d’apprivoiser la bête. Alors, c’est une très grande fête. Et ceux qui en sont en ont été. Nulle part ailleurs que là. Ici-même, maintenant. Raphaëlle Rousseau et Zakary Bairi ont gagné leur chameau de danseurs étoiles de haute voltige et on ne les oubliera pas ! Entrés dans leur naissance. Et puis il faut remercier ce lieu, Mains d’Œuvres, où on nous a foutu une paix royale, je dois dire — c’est très rare —, un lieu dont les névroses (« institutionnelles ») ne nous ont pas atteints. J’ai compris que Mains d’Œuvres faisait partie de ce que l’on nomme les « tiers lieux ». C’est-à-dire ni squat ni institution lourde (et surveillée), mais entre les deux. Cet antre entre, c’est l'idéal. Et puis remercier Valia qui chapeautait cette soirée LOVE DELUXE avec virtuosité, c’est-à-dire exactitude et précision : comment fais-tu pour pouvoir, presque à la minute, toujours répondre ? Et tu es venue à deux avant-premières nous faire part de ton enthousiasme gracieusement (nul ne t'y obligeait : il y a tant de directeur.trice.s de lieux qui ne voient pas les spectacles programmés). Bref, une série d’intuitions, de rencontres, de disponibilités et puis l’instinct de mener ça jusqu’au bout (cette confiance est mon affaire, je l'ai à revendre, je sais toujours que j’irai jusqu’au bout — mon job est de la transmettre aux interprètes). Et puis tout concourt, à un moment, qu'il faut parfois l’attendre longtemps, mais, à un moment, tout concourt, même ce qu’il y a dans les journaux : le 17 octobre, hier, c’est l’anniversaire du massacre des Algériens à Paris (17 octobre 1961) et « Libération » publie en Une une photo très émouvante (ceux qui ont vu le spectacle comprennent — sans que nous l’ayons appuyé d’ailleurs — le lien d'appartenance de la joie et de l’émotion). Et puis Jeanne Balibar publie dans « Télérama » un entretien, mais, je crois, vraiment travaillé, vraiment pensé, remarquable en tout cas, sur la difficulté (et l'enthousiasme) du théâtre à l’heure où les questions sociétales s'y posent avec insistance (« A toutes ces questions très épineuses, il n'y a pas de réponses simples »). Je suis aux portes de l’art, j’ai toujours été aux portes de l’art. Et puis, de temps en temps, en plein dedans, si le public le veut. Mais, ce public, il faut l’inventer. Il faut l’inventer parce qu’il existe. Hier, j’avais l’impression de ne pas être à Paris, mais à Londres, peut-être pas du temps de Shakespeare, il ne faut rien exagérer, mais dans une « venue » de stand-up reconstituée dans un décor de Marthaler où les gens rient fort, applaudissent, boivent, s’embrassent et vont pisser. Merci aussi à ceux qui nous ont accompagné lors des trois avant-premières — nous ne pouvions travailler qu’avec ! 

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À toutes ces questions très épineuses, il n’y a pas de réponses simples


« Notre art consiste à nous dénuder. De nombreux penseurs l’ont théorisé, Artaud par exemple : au théâtre et au cinéma, on révèle son « intérieur » : ses humeurs – au sens physique et médiéval comme au sens psychologique du terme. La représentation, grâce au jeu d’acteurs et d’actrices, doit pouvoir laisser déferler la sexualité, le désir, l’obscénité. Car si l’on n’est plus dans un contexte où nous pouvons faire apparaître Priape, les Érinyes ou Dionysos et une certaine ivresse, alors on n’est plus dans la fonction anthropologique qui est la nôtre : montrer l’humanité dans ses débordements. Telle est l’énorme difficulté : il faut protéger les femmes sans pour autant transformer l’art de la représentation en bréviaire, ou en simple exécution d’un cahier des charges réglementé. Ne l’oublions-pas non plus, le théâtre exprime tous les sentiments et parle d’amour. Lui aussi est ambivalent : idéal, salvateur, consolateur, comme dévorateur, castrateur et destructeur. Alors comment travailler dans et avec l’excès ? À toutes ces questions très épineuses, il n’y a pas de réponses simples. »


« À chaque seconde. Sur un plateau de théâtre comme sur un plateau de cinéma. La culture patriarcale a proposé aux hommes un modèle de prédation en leur mettant dans la tête que c’était séduisant d’être l’homme qui prend les femmes. Il faut travailler là-dessus, même si ça va être difficile de se débarrasser du marquis de Sade. Et de toute une culture érotique. Car on ne peut pas vivre dans une société du XXIe siècle qui à la fois désenclave la pornographie et l’intègre à tous les arts picturaux, et en même temps l’interdit aux arts du spectacle. Cela signifierait que le théâtre et le cinéma seraient les seuls arts à ne pas utiliser des formes qui ont été travaillées pendant des siècles. Il faut que ce soit possible de me demander à moi, la comédienne, de jouer en scène avec un stéréotype fétichiste. De quelle nature sera ce geste ? Je ne suis pas sûre de le savoir moi-même. Est-ce possible d’être au clair avec tout ça, quand il s’agit de travailler en laissant parler l’inconscient ? La seule chose dont je serai certaine c’est de mon envie de le faire ou pas. La limite est celle-ci : ça doit pouvoir être proposé, et ça doit pouvoir être refusé. »

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