Thursday, June 11, 2026

V inciane

 
J’ai rencontré Vinciane Despret. Nous partageons le même hôtel au bord de la mer. Une belle fille rigolote qui raconte sa vie en permanence ; hélas, j’aime ce genre. Par exemple, ce matin, elle m’a dit : « J’ai rêvé que j’étais enceinte. Je me rendais parfaitement compte de mon âge ; je me disais : « Il aura vingt ans quand j’en aurai quatre-vingt-six ans, pauvre petit ! » Et qqn me disait : « Tu sais, comme ton premier est venu un peu vite [Geste de libération vers le bas.], tu ferais mieux de ne pas t’éloigner d’un hôpital. » Pour augmenter la saveur de ce récit, il faut l’entendre avec l’accent liégeois. Je signale que Liège — que j’ai beaucoup aimée récemment — est considérée par les Belges comme la ville où les gens sont le plus gentils. Vinciane me raconte qu’une fois, elle sortait de la gare à minuit, elle est montée dans un bus, qu’à un moment le conducteur a stoppé le bus et est parti, qu’au bout de 10 mn quelqu’un s’est levé et a demandé aux autres passagers si l’un d’entre eux n’avait pas le permis bus, qu’il n’y en avait pas, qu’on a attendu encore, que le conducteur a fini par revenir en montrant une bouteille d’eau qu’il était allé s’acheter (un peu loin) parce qu’il avait soif et qu’il s’est fait applaudir par les passagers donc pour cela : revenir et avoir une bonne raison d'être parti. Nulle part ailleurs qu’à Liège ! Elle a des lunettes rigolotes, heureusement parce qu’elle a les yeux revolver. Elle me les montre tout en me disant : « Je sais que j’ai de beaux yeux ». Je la calme en lui déclarant que ses yeux font un peu peur, que je n’aimerais pas la rencontrer au fond d’une jungle. Elle, si elle n’est pas à Liège, mais dans une ville étrangère à minuit dans une ruelle isolée et qu’elle croise un mec dans cette ruelle, elle se met à jouer l’handicapée, la trisomique (qu’elle joue très bien). Elle me parle de tout, de ses livres, de ses rencontres, des récits qu’elle fait dans ses livres (dont elle prétend qu’elle a oublié les contenus), de son chien. Le soir, elle boit, je l’accompagne un peu. Elle est très bavarde, très enjouée, très vivante, très cochonne (de la génération d’avant metoo, précise-t-elle). Elle me dit qu’elle est attirée sexuellement par les hommes, mais qu’elle ne les aime pas. Qu’elle n’aime que trois hommes au monde : un ami homosexuel, un autre qui « ne l’est pas, mais, bon, je le connais depuis si longtemps » et son fils qui, en réaction au machisme de son père, est devenu très féminin (bien que complètement hétéro). A part ça, les hommes : seulement pour le sexe et plutôt deux fois qu’une ! Qu’elle prend des hormones qui lui calment un peu la libido, que c'est une bonne chose. Aussi de la testostérone à la mode qui la rend velue sur les côtés. Elle me pose des questions. Je lui raconte qu’hélas, j’ai été virée il y a deux ans par ma compagne à cause de mon changement de genre. Elle me dit qu’elle, elle trouverait ça formidable, une nouvelle aventure ! Puis elle nuance : « À trente ans, je n’aurais pas aimé, mais, maintenant. » Bref, elle me fait du rentre-dedans. Elle déteste que je la vouvoie, mais, moi, je garde cette distance sous le coude et j’en joue (tout d’un coup, je la tutoie, puis je reviens au vous). Je lui pose des questions. Elle est intelligente, alors elle me répond toujours. Surtout, je dirais,  elle affirme sa liberté. Sa joie d’être là, parmi les vivants. Ça me fait du bien (qu’on me montre le chemin). Elle me parle de son enfance aussi, bien sûr. Qu'elle était d’un milieu populaire, alors, l’hiver (c’est-à-dire, à Liège, d’octobre à avril), les cinq enfants et les deux parents se retrouvaient dans une seule pièce chauffée et qu'elle était la seule à lire (sauf sa mère qui lisait des romans historiques) et qu’elle se faisait chahuter par les autres et qu’elle a appris, là, la concentration (qui me manque tellement), se faire un cocon autour de sa lecture, qu'elle aime les livres dont on ne peut s'échapper, qu’on peut lire dans les cafés, qui ferment à clé le monde extérieur. J'ai dit qu'elle était rigolote ? Non, l'adjectif qui lui correspond est « délurée ». Je vérifie sa définition : « Qui a l'esprit éveillé et libéré de tous préjugés. »

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