L e réel est relation, le vivant est relation, le sujet lui-même est relation
Bonjour Zhaoran !
Pardon de répondre si tard, je suis un peu débordée en ce moment.
Oui, je pourrais te donner des conseils. Mais je suis surtout impressionnée par ton travail. Je trouve ton texte d’une grande beauté. Je trouve que c’est là ton talent, ton instinct. Il me semble que ta mise en scène (et, encore une fois, je peux mal en parler devant une captation) alourdit ce à quoi j’ai un accès direct quand je lis tes phrases. Alors, je n’aurais que des banalités à dire sur le rendu théâtral. Oui, il faut que les acteurs n’aient pas l’air de subir la forme ou « l’indication », la volonté du metteur en scène. Il faut que les acteurs n'aient pas l’air d’exécutants (même si l’on sent leur bonne volonté). C’est toute la difficulté. (C’est grossièrement dit.) Par exemple, Claude Régy, metteur en scène qui ne parlait que de la mort m’avait dit qu’il aimait beaucoup travailler avec Bulle Ogier, actrice délibérément vivante, car elle contrecarrait son obsession. Pour ma part, c’était toujours un miracle, dans le sens où j’avais l’impression de faire ce que je voulais, moi, et qu'en même temps, j’exigeais des interprètes qu'ils fassent ce qu’ils voulaient, eux. Je te l’ai déjà dit, je crois, je risque de ressasser : des leçons de liberté. Tiens, une phrase de mon idole d’enfance (et encore maintenant), Klaus Michael Grüber : « Les acteurs sont capables de choses magnifiques, mais ils ont tellement peur ; tout le travail consiste à calmer leur peur. » Je continue de penser que tes phrases sont la vraie matière du spectacle. Tu écris. Et tu dois trouver le moyen que cette écriture agisse plus directement, que sa puissance ne soit pas entravée, distraite par la représentation — mais tu me dis que c’est justement le problème dont tu as conscience et, là, je ne peux pas aider car les solutions se découvrent, s’inventent personnellement, à partir de l'instinct.
Aucun écrivain important n’a la même langue — et, par ailleurs, on trouve sur les étals des librairies des centaines de livres qui ont le même style, le style unique de l’époque. Je ne peux que m’émerveiller de ton écriture. Et t’encourager. Par exemple, j’aime beaucoup ce passage de ta lettre : « J’aime les environnements sombres, comme dans ce spectacle… Mais ce qui m’importe davantage, ce sont les gestes extrêmement minuscules qui apparaissent à l’intérieur de cette obscurité : comme des plantes dans un désert, le reflet de la lune à la surface de l’eau, ou un faible signal dans l’univers. En réalité, je ne pense pas que l’enfermement soit véritablement mon thème ; peut-être est-ce simplement que je ne parviens pas encore à maîtriser cette unique lumière. »
Oui, Peter Brook est le maître… J’ai vu ses derniers spectacles. Sublimes. Et j’ai joué dans son théâtre, Les Bouffes du Nord. Rien ne m'avait semblé plus facile que de travailler dans ces murs qu’il avait, lui, travaillés pendant des décennies. Comme un palais en ruine et en splendeur. Un poème si riche. Si tu passes par Paris, il faut absolument que tu vois ce théâtre. (Et fais-moi signe, j’habite à cinq minutes.) J’y ai joué deux spectacles. Le premier (1erAVRIL) était le poème du lieu ; le second (LA RECHERCHE), c'était sur Marcel Proust. Je te donne un passage qui parle d’une notion que tu peux comprendre, le « livre intérieur » (extrait du dernier volume, LE TEMPS RETROUVÉ).
Au plaisir,
Marie-Noëlle
« Quant au livre intérieur de signes inconnus (de signes en relief, semblait-il, que mon attention, explorant mon inconscient, allait chercher, heurtait, contournait, comme un plongeur qui sonde), pour la lecture desquels personne ne pouvait m'aider d'aucune règle, cette lecture consistait en un acte de création où nul ne peut nous suppléer ni même collaborer avec nous. Aussi combien se détournent de l'écrire ! Que de tâches n'assume-t-on pas pour éviter celle-là ! Chaque événement, que ce fût l'affaire Dreyfus, que ce fût la guerre, avait fourni d'autres excuses aux écrivains pour ne pas déchiffrer ce livre-là, ils voulaient assurer le triomphe du droit, refaire l'unité morale de la nation, n'avaient pas le temps de penser à la littérature. Mais ce n'était que des excuses, parce qu'ils n'avaient pas, ou plus, de génie, c'est-à-dire d'instinct. Car l'instinct dicte le devoir et l'intelligence fournit les prétextes pour l'éluder. Seulement les excuses ne figurent point dans l'art, les intentions n'y sont pas comptées, à tout moment l'artiste doit écouter son instinct, ce qui fait que l'art est ce qu'il y a de plus réel, la plus austère école de la vie, et le vrai Jugement dernier. Ce livre, le plus pénible de tous à déchiffrer, est aussi le seul que nous ait dicté la réalité, le seul dont l'« impression » ait été faite en nous par la réalité même. De quelque idée laissée en nous par la vie qu'il s'agisse, sa figure matérielle, trace de l'impression qu'elle nous a faite, est encore le gage de sa vérité nécessaire. Les idées formées par l'intelligence pure n'ont qu'une vérité logique, une vérité possible, leur élection est arbitraire. Le livre aux caractères figurés, non tracés par nous, est notre seul livre. Non que ces idées que nous formons ne puissent être justes logiquement, mais nous ne savons pas si elles sont vraies. Seule l'impression, si chétive qu'en semble la matière, si insaisissable la trace, est un critérium de vérité, et à cause de cela mérite seule d'être appréhendée par l'esprit, car elle est seule capable, s'il sait en dégager cette vérité, de l'amener à une plus grande perfection et de lui donner une pure joie. L'impression est pour l'écrivain ce qu'est l'expérimentation pour le savant, avec cette différence que chez le savant le travail de l'intelligence précède et chez l'écrivain vient après. Ce que nous n'avons pas eu à déchiffrer, à éclaircir par notre effort personnel, ce qui était clair avant nous, n'est pas à nous. Ne vient de nous-même que ce que nous tirons de l'obscurité qui est en nous et que ne connaissent pas les autres. »
Labels: correspondance

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