L ATE FOURCADES (P.O.L)
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Comme c’est chouette, ces nouvelles et ces photos !
Il s’en passe des choses dans la vie, des enfants qui naissent, des mariages… Je ne me souvenais pas que tu n’étais pas catholique… Je me suis mis, moi, à refréquenter les églises à partir de mon accident il y a bientôt deux ans (j’ai été renversée par une voiture en vélo, le lendemain des obsèques de ma mère, c’était un 1er mars).
Oui, j’ai encore un peu de travail dans le théâtre. Quand je n’en aurai plus, je ferai aide-soignante. J’ai aimé accompagner ma mère pendant deux ans en maison de retraite — ou alors je rejoindrai une association marseillaise pour travailler à aider les pauvres gens. Mon frère qui travaille à la mairie de Marseille et ma belle-sœur qui est institutrice me racontent des choses atroces qui se passent à Marseille, des gangs qui arrivent en pleine nuit dans les appartements avec des kalachnikovs en hurlant aux occupants : « Vous avez une heure pour faire vos bagages et partir » (et, eux, récupérer le logement).
Je suis de nouveau célibataire, la fille de Nantes m'a jetée il y a deux ans parce que j’avais changé de genre, ça a coincé : « Tu étais un bel homme, maintenant tu es une femme moche ! » m’a-t-elle dit — et, certes, je suis une femme moche, pas comme Monica qui est toujours un sommet de beauté ! je vois sur les photos...
Je t’embrasse, mfr
Salut tout le monde pour moi, spécialement Leo,
Marie-Noëlle
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Très impressionnée par ta pièce d’art sacré ! J’ai vu hier, du premier rang, j’étais comme un poisson dans l’eau à recevoir comme l’eau du ciel la sueur de tes danseurs, très impressionnée par le rêve de ton espace qui m’a rappelé une phrase de Paul Claudel soulignée récemment (du livre Connaissance de l’Est) : « Le soleil de la Pentecôte illumine la Terre nette et parée et profonde comme une église ». L’église visible et invisible. Corps mystique. Pour moi, tout art est sacré. Encore faut-il de temps en temps en faire la démonstration... Fabuleusement émue donc de te retrouver — et admirative — moi qui ne le suis pas du tout, en forme — toi, si en forme — magistralement écrire à la craie cette démonstration devant mes yeux comme au tableau noir (de mes ténèbres...)
Sans doute ta pièce que je préfère (mais c’est pas de jeu, je viens de la voir !) Sûrement inoubliable : tellement onirique. L’un de tes chefs-d’œuvre.
Splendeur...
Marie-Noëlle
de loin je voyais la danse
de près je voyais la danse
dans la mémoire du religieux
dans la mémoire des cathédrales
dans la désaffection des cathédrales, grands coquillages
aimer Dieu qui s’en fout
qui s’en fout
inventer d’aimer — Dieu —
qui s’en fout
mais, Dieu
l’aimer
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Je vous envoie ça à cause — entre autres — de la scène de lapidation qui fait penser à celle de Quichotte bien sûr, avec les « amandes de rivière » (mais tous les coups qu’il reçoit). C’est d’une interview de Clément Rosset qui aimait beaucoup l’Espagne et son humour (il cite, mais je n’ai pas retrouvé, un vieux paysan qui, montant dans un train, s’était exclamé : « Comme tout est loin ! »)
« Mais hélas ! quoi que vous fassiez pour échapper au réel, que vous recherchiez le divertissement ou que vous construisiez un système métaphysique, il finira toujours par prendre sa revanche. La mésaventure qui est advenue à Raymond Lulle, un des principaux penseurs du Moyen Âge, est à cet égard très instructive. Cet homme, né à Majorque au XIIIe siècle, a consacré sa jeunesse aux plaisirs, notamment aux femmes, c’est-à-dire qu’il s’est d’abord montré très sage. Puis il est monté sur une des petites montagnes majorquines où il a connu une illumination religieuse. Au sommet de sa nouvelle vocation mystique, Lulle a eu la révélation d’un grand art, un ars magna : il s’est figuré qu’il était capable de construire une démonstration rationnelle assez rigoureuse pour convertir tous les hommes au christianisme. Il a demandé qu’on le conduise en Afrique du Nord. Une fois sur la côte – Lulle parlait couramment l’arabe –, il a pris la parole afin de sermonner les musulmans avec sa méthode imparable, ses syllogismes parfaitement affûtés. L’effet n’a pas manqué : à peine avait-il ouvert la bouche que ses auditeurs ont ramassé des pierres. Ils l’ont lapidé. Même s’il faut déplorer la mort de cet aimable érudit, on ne peut s’empêcher de voir dans cet événement une savoureuse revanche du réel. Car la réalité passe par la sensation. Quand on vous jette une pierre dessus, ce n’est pas une idée de pierre qui s’écrase sur votre figure. »
Et ça aussi (bien sûr) :
« Je sais bien qu’il est un peu idiot de parler d’un tempérament espagnol. Mieux vaut éviter de raisonner comme cet Anglais qui, débarqué à Calais, conclut que toutes les femmes françaises sont rousses après avoir vu une passante rousse dans la rue. Mais il y a quand même certains traits nationaux marquants. Ce que j’aime en Espagne, c’est la gaieté, le sens de la fête, le goût de la vie qui s’exprime dans la musique et dans les danses – notamment celles qui viennent de l’Aragon, les boléros, les jotas, que je préfère aux danses andalouses plus austères. Avec cette nuance que l’Espagne est aussi le pays de la tragédie. J’ai beaucoup écrit sur le fait que l’allégresse et le sentiment tragique de la vie sont indissociables. C’est le cas en Espagne : voilà une population chez laquelle le sens de ce qui existe, de ce qui est – la dimension ontologique –, est complètement absent. Seul le paraître a de la consistance. Le monde est une porte merveilleuse, somptueuse, qui n’ouvre sur rien. Contrairement à certaines idées reçues, les Espagnols ne prennent rien au sérieux. Chez eux, tout est factice, en carton-pâte. Pour employer le jargon philosophique, l’Espagne est le pays par excellence du phénoménisme. Ce n’est pas un hasard si l’un des plus grands philosophes espagnols, Baltasar Gracián, décrit le monde comme une apparence et affirme que « ce qui ne se voit point est comme s’il n’était point ». En Espagne, ces deux idées, « rien ne vaut rien » et « la joie de vivre est infinie », sont alliées. Tout est foutu, soyons joyeux. Rassurons-nous, tout va mal : c’est l’une de mes devises préférées. Une telle conception du monde imprègne la culture de cette nation, du don Quichotte de Cervantès aux compositions de Manuel de Falla. Il n’y a que le réel, mais le réel est dispensateur de joie. »
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« Je n’évolue pas, je voyage » (Fernando Pessoa)
Il y arrive un moment où l’on a tout vu, mais où reste encore — je l’ai dit dans mon post précédent — la manière de voir. La manière de voir, ce n’est pas de voir un spectacle (là, il n’y a aucune manière, on te place devant un spectacle et tu vois). Non, la manière de voir, c’est de ne pas voir le spectacle. C’est seulement, pour moi, ce qu’il y a d’intéressant… Mais, pour cela, pour trouver des aides à la manière de voir, il faut traverser des tonnes et des tonnes d’ordures, de matériaux pollués, comme une grève des éboueurs, ce que j’appelle les matériaux honteux, le spectacle, le show-must-go-on, les cinémas, les théâtres, pendant qu’on exterminait les Juifs pendant l’Occupation. Cette fameuse « Zone d’intérêt ». Et pendant le monstrueux d’aujourd’hui, exactement la même manière d’amplifier le détournement...
La jeunesse est sotte, elle devrait courir vers la vieillesse et non pas l’inverse (mais on l’a tellement prédéterminée à s’aimer) (ou à se haïr)
Autre chose, les livres que j’ai lus si difficilement (de plus en plus difficilement) ces derniers temps sont des livres écrits par des fous, j’ai l’impression. Je ne sais pas si je touche l’essence de ces livres — et alors je dois bien avouer que je ne peux pas les lire jusqu’au bout, c’est-à-dire que je m’arrête avant de devenir folle moi-même — ou si c’est moi qui devient folle et n’arrive plus à lire les livres sans les prendre pour des objets fous. Vous voyez ce que je veux dire ?
Là, je suis dans Trois Guinées, de Virginia Woolf. Eh bien, je peux vous dire que V. W. est 1) complètement folle, 2) très vivante et 3) féministe. Un ami m’envoie : « Pas une page plate chez V. W., jamais. Et tout y est fait pour déjouer les états de tristesse — qui ne lui étaient pas tout à fait étrangers… » Ah, oui, parce que je lui avais dit, à cet ami qui me demandait, à la troisième personne, des nouvelles de Marie-Noëlle : « Elle nage dans la tristesse. Elle essaye de lire Trois Guinées, de V. W. »
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