S i c’est pas des bouteilles à la mer, ici, c’est rien
Le grand parc que je vais quitter, j’ai envie de le maudire (de le quitter) et, la rivière, elle m’a tant donné, pourquoi elle ne me donnerait plus ? J’ai envie de maudire la vie, le temps, tout cet aspect des choses. Pourtant les choses passent, c’est ce que je n’ai pas appris à aimer (mais que je sais par la lecture des poètes)
Le grand parc si en forme. On a abattu le séquoia et c’était du cinéma, le grand séquoia qui avait pris la foudre et était tombé malade, le parc est encore plus sain et fort… Le grand parc dans sa pleine santé
Comme c’est dur de quitter ta maison ! Pas tellement le film, hélas, car j’ai eu tellement l’impression, chaque jour de tournage ou presque, d’être insuffisante… Mais la maison, la vie ici, la rivière, les grands arbres du parc, la savane pour aller à la rivière, les araignées de la rivière, les Argiopes Bruennichi ; je n’ai pas ton adresse et te connais à peine, alors je m’adresse à toi ici. J’ai voulu relire l’un de tes livres ici, par exemple, le dernier, DÉPARTS DE FEU, mais Marcel Proust, SODOME ET GOMORRHE, a clignoté plus fort. Pourtant je pensais que ta maison — et son érudition — m’aiderait a en percer plus avant les mystères. La nuit, le jour caniculaire, les derniers animaux, la nouvelle planète que je découvre, si oubliée
La fête est en bas de mes fenêtres. Je l’ai quittée, ça ne parlait que de cinéma… Est-ce que ce « réal » est gentil ? — Oui, il l’est, j’ai passé deux mois en Écosse, alors je peux le dire… (Mais de qui parlent-ils, je n’y connais rien, moi…) La famille de frères et sœurs, après les embrassades et les pleurs, les applaudissements, m’est instantanément devenue indifférente… Eh bien, oui, tout était imaginaire, tout était rituel, tout était comme une bulle, une arche au cœur du monde, nous continuions dans un état second au milieu de la chaleur accablante, l’actrice principale était défaite, épuisée, effacée comme en plein désert, mais ce tournage chronométré ne s’arrêtait pas. Dans la scène de l’élevage de cochons, pas de cochons, le préfet ayant interdit les déplacement d’animaux pendant la canicule. Mais le tournage ne faiblissait pas. Pas de cochons ? prenez des cochons-tirelires ! (On m’a raconté.)
Le mélange de peur et de confiance, ce tournage…
Et puis on a abattu un arbre. Le dernier jour, on n’a filmé que ça, l’arbre qu’on abat. Est-ce que le réal aura assez de matière pour raconter au montage le film qui nous est inconnu ?
La fête bat son plein, légère et stupide, et, moi, je suis pieds nus sur le tapis comme depuis dix jours, dix nuits de cette énorme chambre, lit à baldaquin et tout et tout… Et j’avance dans DÉPARTS DE FEU
Mathieu m’a proposé tout à l’heure sa maison de Morlaix, prétend qu’il me l’a déjà proposée deux fois, me dit : « Tu es un bernard-l’ermite, toi, tu aimes les maisons des autres. » C’est vrai, comment le sait-il ? (Je cherche toujours des maisons pour lire et écrire.) Nico m’a aussi proposé sa maison de Douarne dont il a montré des photos, une maison de magnat du cinéma, et Juliette a dit : « J’ai remarqué que c’était toujours les machinos qui avaient les plus belles baraques, il doit y avoir un truc… »
Quand j’ai demandé tout à l’heure si le cinéma belge faisait de temps en temps des succès, Juliette a dit : « Oui, mon père faisait des succès. Mais c’était une époque où il y avait la queue devant les cinémas… » Il faudra que je me renseigne sur son père.
« Trouvé des phrases en marge d’un récit de mon père dans lequel il analyse le destin fragile de sa famille. Ces quelques lignes emportent tout le reste. Il explique que ses parents lui parlent par l’intermédiaire des arbres du jardin qu’il avait patiemment déployés à leur suite pendant des dizaines d’années.
Poème involontaire.
Je me promène et ils me parlent
Et quand je parle à voix haute
C’est à eux que je parle. » (DÉPARTS DE FEU, p 45)
