Marie NDiaye m’avait dit aussi qu’elle avait le sentiment d’avoir de la chance, d’avoir eu de la chance et d’en avoir encore, ce qui participait aussi de sa nature heureuse ; elle et moi aussi — j’étais obligée de le reconnaître —, nous avions de la chance
J’aime cette chance
Je lisais mainteant le petit livre d’elle que François-René m’avait donné en fin de soirée (j'étais la dernière comme j'aime), ce poème sur la mémoire épouvantable de Berlin :
« Chez qui dormons-nous chez qui réjouissons-nous
ces matins d'août incandescent
du grand soleil constant qui ramollit
le goudron inégal défoncé de Berlin la rude
et le chuintement des roues de vélo sur l'asphalte fondue
et le gémissement des freins d'une bicyclette de femme
chez qui rions-nous oh nous gémissons parfois aussi
mais enfin qui sommes-nous et de quels regrets de quelles tristesses
amères et froides
sommes-nous comptables ? »
FR habitait aussi à Berlin pendant le temps où elle y habitait. C’était une ville accueillante de partout malgré sa laideur et sa mémoire infernale. Maintenant tout le monde a fui, tous les artistes de tous les pays sont repartis chercher ailleurs, chercher un havre, une scorie, un accroc dans la toile capitaliste
Et puis il y a la vie qui passe pour tout le monde
J’avais rencontré Patrice Calmettes, DI y tenait. Il m’était apparu en grand deuil dans la maison dans la pénombre (sa mère)
Très impressionnant
Aussi un coté Portrait de Dorian Gray car, sur son Instagram, Patrice postait les photos heureuses de sa jeunesse de jet-setteur
Et tout d’un coup je le voyais là
DI disait : « Je pense que vous allez bien vous entendre »
J’avais répondu d’une voix que je trouvais immédiatement trop incertaine : « On va essayer… »
Pendant ce temps, Legrand avait vu Siegfried à l’opéra Bastille, mais, le lendemain — autour d'huîtres au marché de l'Olive —, il m'avait dit : « Je fermais les yeux pour écouter la musique » (ce qui corroborait ce que Jean-Paul avait supposé : la mise-en-scène était très mauvaise)
Mais chacun ne connaissait qu’une partie du monde de tout le monde
A Patrice, je demandais : « Est-ce que vous étiez de la bande à Delon ? » Eh bien, pas du tout, non, il était de la bande de tout le monde, mais pas de celle de Delon. Il me dit quand même — puisque je lui posais la question — que c’était bien sûr vrai (comme l’avait raconté le très jaloux Helmut Berger) qu'Alain Delon avait couché avec Visconti
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