Wednesday, May 27, 2020

L a Douleur


Je lis cette expression : « la douleur intérieure » et me revient une scène presque rêvée — aussi parce que la comédienne Andrée Tainsy est morte récemment. C’était une lesbienne (m'avait-il dit). Je ne l’ai connue que dans cette scène. Elle était âgée déjà. Et Claude Régy l’employait dans La terrible voix de Satan, de Gregory Motton. Il faudrait tout vérifier, à moins que je l’ai rêvé. En fait, ce qui fait rêve, c’est peut-être que j’assistais (comme dans un rêve) à une scène à laquelle je ne devais pas assister. Peut-être n’a-t-elle jamais existé. J’avais fait — une seule fois — ce qui était le plus interdit : assister — en cachette, forcément, si je lui avais demandé, comme toutes les autres fois, il aurait dit non — à une répétition de Claude Régy. Je m’étais placé au balcon du théâtre Gérard Philipe, à Saint-Denis, personne ne savait que j’étais là. En fait, je l’ai fait deux ou trois fois, ce genre de chose, se cacher pour suivre des répétitions, et je regrette de ne l’avoir fait plus, c'est parmi mes plus beaux souvenirs de théâtre : regarder des acteurs qui ne savent pas qu’ils sont regardés. C’est ce qu’il y a de plus beau au monde. Comme un rêve. Je l’ai fait pour Le soulier de Satin, d’Antoine Vitez. Valérie Dréville, pendant la pause, répétait seule dans l’immense salle de Chaillot, elle emplissait tout l'espace (j‘étais tout en haut), elle faisait les cris de la mouette, et c’était tellement sublime, c’était comme apprendre le bonheur. Sa joie de vivre (en scène) personnelle. Pour Splendid’s, de Klaus Michael Grüber, pour cette reprise à l'Odéon, j'étais donc à l'école, les acteurs flottaient comme des plantes dans un océan d’amour tandis que, lui, Grüber, de l’orchestre, leur hurlait dessus comme un SS sans que pourtant rien ne change de la splendeur de cristal et de leurs mouvements lents d'algue et comme de dentelle. Et enfin, bien plus tard (il me fallait plus d'audace), pour La terrible voix de Satan, mise en scène par Claude Régy. Dans la scène qui se répétait ce jour-là — peut-être plus belle qu’elle ne le serait en représentation (Claude Régy m’a plusieurs fois affirmé que les répétitions allaient toujours plus loin que les représentations et qu’il fallait beaucoup répéter justement pour qu’il n’y ait pas trop de cette « déperdition » inévitable au contact du public), Andrée Tainsy devait être repoussée violemment dans une brouette — ou sortie violemment d'une brouette — et Claude Régy s’excusait de demander une certaine violence à l’acteur qui devait la repousser ou l'extirper, c'était Satan, quand même... s’inquiétait pour Andrée Tainsy, âgée, avec beaucoup d’amour et de respect, une grande douceur qui me touchait, Claude a toujours aimé les vieilles femmes, il lui demandait si ce n'était pas trop douloureux, je crois qu'il lui disait vous. Et elle avait dit, je le sais, je l’ai vécu, elle avait dit, je ne l’ai jamais oublié, et, voyez, ça me revient à partir de ces trois mots lus, la douleur intérieure, elle avait dit : « Oh... Claude, tu le sais... les vraies douleurs sont intérieures ». Quelles leçons ! n'est-ce pas ?pour l'enfant que j'étais, toutes ces choses fausses qui lui étaient enseignées en rêve…

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L 'Acteur démuni


Voilà, j’ai enregistré qqch. C’est pas très bon. A ma décharge, le texte est mal écrit, comme c’est souvent le cas (mais pas toujours, bien sûr, certains textes sont écrits par François Bon, par exemple) dans ce livre. En allant vite (c’est un voisin qui m’a enregistré hier soir, il n’était libre que là), je n’ai pas lu avant les instructions d’Arthur qui préconisait des arrangements pour rendre le texte plus oral et aussi des coupes. C’est d’ailleurs ce que j’avais fait pour le texte sur les Demoiselles d’Avignon de la Ruée, lui aussi bien mal écrit : je l’avais vite transformé en en donnant les informations à l’oral, à ma manière, et en en rajoutant d’autres. Alors, là, il y a tout, c’est-à-dire aussi des parties ennuyeuses. Ce n’est pas grave, je trouve. C’est comme ça. Et j’ai rajouté quelques anecdotes qui rendent peut-être un peu moins indigeste ce qui ne se cache pas de l’être. Donc il faut l'auditeur patient. Ça dure vingt minutes. On a enregistré une autre version plus courte, plus efficace (le texte plus connu) que j’ai rejetée ; celle-ci, la première, étant, somme toute, la plus vivante, même avec mes archi faiblesses comme ma pauvreté d’ambition de carrière. Marguerite Duras ne supportait, elle non plus, que la première lecture, celle de la découverte, celle qui montre l’acteur démuni et faible face à l'écrit. Là, la découverte révèle en même temps que ma faiblesse, celle du texte — mais c’est pas plus mal de ne pas cacher les choses. Bien sûr, on aurait pu plus travailler, mais, bon, pas le temps puisque je me suis mis en retard… Je passe à Rennes tout-à-l’heure, j’essayerai de vous déposer le mp3 — si je n’y arrive pas, chère Agathe Bataille, je vous l’enverrai demain par WeTransfert. Merci, 
Yves-Noël



Voilà, j’ai envoyé par WeTransfert. C’est pas mal, je trouve, à la réécoute (malgré ou à cause de tous les défauts). Je pense qu’il faut garder l’enregistrement dans son intégralité — pour le comprendre (pour le comprendre en train de se faire, dans le savoir et le non-savoir, le déchiffrement). C’est ce qui donne le sens, cette faiblesse. Aucune pureté de rien, ni l’article ni le sujet ni l’« interprétation » n’ont de sens en soi, tout est faible, mais à travers cette faiblesse assumée, rendue visible, quelque chose peut-être a lieu, aurait lieu, si l’auditeur s’y ajoutait. 
Si ça ne convient pas, je pourrais refaire quelque chose de plus synthétique (dans le sens que disait Arthur, le raconter à ma manière — plus, disons), mais je ne pourrais m’y mettre que lundi soir ou mardi prochain — et, malheureusement, sans aucune garantie que nous arrivions à mieux…
Pour la bio, voici ce que j’ai réécrit :  
Yves-Noël Genod est un comédien qui, quand il fait des mises en scène, reste comédien. Il se présente lui-même comme un « distributeur » de spectacle, de poésie et de lumière. Il n’invente rien qui n'existe déjà. Il regarde se former, souvent avec d’exceptionnels interprètes, les spectacles dont il rêve. Parmi ces interprètes, citons, notamment : Jeanne Balibar, Audrey Bonnet, Jonathan Capdevielle, Valérie Dréville, Thomas Gonzalez, Nicolas Maury, Kate Moran, Marlène Saldana, Thomas Scimeca, Manuel Vallade...  Il a « fabriqué », depuis son premier stand-up en 2003, En attendant Genod, plus d’une centaine de spectacles (et un nombre non répertorié de performances), dont Le Dispariteur, spectacle en partie dans le noir total, a fait manifeste. Au TNB, Yves-Noël Genod a présenté lors du Festival 2018, également dans le noir total, Rester vivant (d’après Charles Baudelaire) et a créé cette saison, avec la promotion 10 de l’Ecole du TNB, J’ai menti (d’après Anton Tchekhov) dans le cadre du projet Une saison à l’Ecole.
Attention, de bien mettre les italiques aux titres des spectacles : En attendant Genod, Le Dispariteur, Rester vivant, J’ai menti 
Au plaisir, Agathe Bataille, portez-vous bien, 
Yves-Noël Genod

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« Ayant cueilli tous ses fruits, l’homme abattit l’arbre et le débita en planches : il lui fallait une armoire où ranger ses confitures. »

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