Wednesday, October 11, 2023

G lissant, Dante


Vous ne pouvez pas savoir ce que vos enthousiasmes, vos neuves puissances, vos disponibilités m’ont apporté... (tu peux le dire aux autres) et, en effet, c’est qqch qui, pour moi aussi, n’a pas de fin… Je regardais le bout de vidéo qui circule sur IG où Nan Goldin conseille (mais si tristement) aux jeunes de quitter les téléphones. D’une certaine manière, vous, vous êtes sauvés… Merci beaucoup pour tes mots. J’aime beaucoup Edouard Glissant que je ne connais pas assez, mais je cite souvent son concept du « Toutmonde » (tel que je l’ai compris) : le jour où tout — tout — sera lié, relié. Ce qui ne veut pas dire que les frontières disparaîtront, on veut les frontières, on veut le froid et le chaud, on veut le rouge et le vert (etc.), on veut les différences de sensations, de perceptions, mais on veut traverser les frontières, toutes les frontières, passer d’un état à un autre sans interdit… (Mais il faudrait justement que je révise comment il en parle, lui…)

C’était génial de réinventer le théâtre avec vous — et Shakespeare. On peut réinventer Shakespeare, c’est ça qu’il a été merveilleux de comprendre. On peut le remettre à disposition dans sa vie-même.
Emma Dante, faudrait vraiment que j’y aille, depuis le temps que j’en entends parler… Son nom me fait un peu peur. Comme si elle s’appelait Shakespeare. C’est incroyable, ce nom !
C’est beau, ce que tu dis sur le dévoilement et la perte. C’est toute l’astuce (qui vient de Régy, pour moi) : la perte fait partie du pays ; se perdre fait partie du plaisir ; on ne peut pas simplement « réussir », il faut aussi « perdre » ; on ne peut pas seulement être vivant, mais il faut aussi être mort ; pas seulement diurne, mais nocturne (Proust dit qu’on est des êtres « amphibies » parce qu’on vit à la fois le jour et la nuit) ; poétiquement, c’est plus fort. On traverse des frontières. Le théâtre est une question de seuils constamment traversés ; le théâtre, m’avait dit une fois Régy, c’est « le passage d’un instant à l’autre » ; plaisir de la migration d’un instant à l’autre. Il y a ce texte très agréable à lire de Virginia Woolf, Orlando, très enthousiaste, plein d’élan vital, où le héros change de genre plusieurs fois à travers les âges (je crois me souvenir que ça commence à l’époque de Shakespeare, justement, jusqu’à l’époque contemporaine de Virginia…) 

A bientôt, 

Yves-Noël

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Sunday, October 01, 2023


Oui, tu as bien raison. Moi aussi, ça me passionne de me tourner vers les anciens (comme ce que nous faisons avec Shakespeare). Simplement parce qu’on a conscience qu’on n’est là qu’un moment, qu’il y a eu avant, qu’il y aura après et qu’on s’inscrit dans des traces et des traces, des passages et des passages et que l’humanité est une chose si moderne, si ancienne, si moderne, si ancienne... (et, éventuellement, qu’on pourrait être digne de ces traces, de ces passages successifs). Pour élargir l'« enfermement » dans sa propre petite ville, petite vie (dont l’histoire, la légende, on le sent, sont sujets à caution)… J’ai lu un truc joli de Nabokov, c’était dans « Libé », oh zut, j’ai déjà oublié, il faut que je retrouve cette page… Il liste les qualités, les vertus réclamées par « tout art digne de ce nom » (les mêmes qu’au jeu d’échec, prétend-il, etc.), ah oui : « une insincérité magnifique » ; pas mal, non ?

C’est bien, tu déformes un peu les citations (comme on le fait tous). Régy, c’est lire qu’il a appris jusqu’à le savoir. Mais lire, c’est en effet lire à travers un texte, sans doute, oui, jusqu’à ces zones inconscientes de l’auteur. C’est la femme du jardinier. C’est un château transformé en clinique psychiatrique alternative (Jean Oury dirigeait ça) avec un parc autour, en Sologne, et donc un jardinier, sa femme et leur enfant qui s’y baladent tous les trois sur un cheval. Le jardinier est très beau. Et, à partir d'un moment dans le livre, il n’est plus question que du jardinier et de son enfant, plus de la femme… C’était Le Criminel de Leslie Kaplan. Je m’aperçois que c’est peut-être lui, le criminel du titre, ou l'un des… Le résumé donnée par la maison d’édition : « C’est un lieu singulier, à la fois clos et ouvert. Le château, ses allées, ses pelouses, les chambres blanches séparées par de grands couloirs, des gens y vivent. C’est comme une succession d’agrandissements photographiques où tout, l’existence des êtres et celle des choses, est perçu en même temps, figure sur le même plan, sans distinction hiérarchique. On perçoit presque physiquement les volumes, la densité des objets, leur couleur, leur consistance ; les vies s’organisent, celle de Jenny et Louise qui se promènent, s’aiment, s’observent, celle de Camille, de Serge, de Michèle. Le criminel est là aussi, mais il est peut-être, surtout, l’autre qui vit au dehors. »

Ça va te passionner d’interviewer Valérie, tu verras, elle est géniale

Merci ! à tout de suite !

Yves-Noël 

Tiens, une citation de Virginia Woolf trouvée aujourd’hui et qui m’a aidé à ouvrir l’atelier que je fais en ce moment à Bourg-en-Bresse : « Blame it or praise it, there is no denying the wild horse in us. To gallop intemperately; fall on the sand tired out; to feel the earth spin; to have—positively—a rush of friendship for stones and grasses, as if humanity were over, and as for men and women, let them go hang—there is no getting over the fact that this desire seizes us pretty often. » 

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Monday, September 18, 2023

Oui, mais tu as très bien suivi ce que je disais… C’est pas Rodin, c’est Michel-Ange, à Carrare, le bloc de marbre, il voit déjà dans le bloc qu’il choisit la forme qu’il pourra faire apparaître en retirant de la matière. C’est ce que raconte Charles Péguy qui oppose le travail du marbre et celui du fer (jeu de mot avec « faire », bien sûr). La sculpture de fer, il faut rajouter de la matière ; la sculpture de marbre, il faut en enlever. J’ai parlé aussi de cette église d’Aubeterre creusée dans la montagne, intilulée « Cathédrale du Néant », bâtie, elle aussi, en retirant de la matière. Oui, quand qqch est bien, c’est un espace qui est creusé, c’est de la place en plus, pas en moins. Un auteur, imaginons un écrivain, il ouvre un espace dans ce qui était jusque là une opacité, un mur. On n'imagine jamais qu’il y a de la place pour un univers nouveau. Pourtant Proust, Woolf, Beckett, Kafka, etc., ils ont inventé des espaces dont on n’avait pas idée avant. Leurs œuvres fabriquent de l'espace. Oui, je vois les choses comme ça… (mais je vois que je ne peux pas tellement te l'expliquer plus), 


YN

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Monday, May 03, 2021

e t tu reviendras avec ce que tu peux emporter entre tes mains, ces fleurs invisibles que tu as ramassées et bercées


Merci pour ta lettre magnifique. Tu es en grande forme, Olga. J’ai l’impression de comprendre très bien ce que tu dis — sans doute parce que tu l’exprimes bien — ou bien est-ce que tu as quelque chose à dire ? — ou est-ce le même mouvement ? Moi aussi, j’aime beaucoup l’Espagne. J’y ai été de temps en temps seul et je suis soulagé, là-bas, on me fiche la paix, personne ne mate, c’est délicat (dès que je repasse la frontière la dureté reprend — ah ! la France) C’est une grande chance que tu as de ne pas pouvoir te contenter des images, c’est ce qui te rend vivante et ce qui fera de toi une très grande actrice. Ce n’est peut-être pas toujours facile, on se sent différente, mais, que veux-tu, il vaut mieux être du côté de la vérité que du mensonge. Tu touches d’instinct cette vérité (le réel), c’est une grande chance. Ta vidéo est très belle, surtout la partie de la femme qui danse avec le masque végétal animal qui l’efface. J’ai regardé déjà plusieurs fois cette partie, tout à fait une image de David Lynch avec les petits sons électriques (c’est-à-dire sublime, je veux dire). Cette vision me fascine. Est-ce toi qui la joues ? Et j’imagine que c’est toi aussi qui dis le poème, je ne reconnais pas ta voix, tu as l’air de prononcer très bien l’espagnol. Tiens, tu me redonnes envie d’aller en Espagne. Avec la coiffeuse on part en vacances à la fin de la semaine, on pensait les Pyrénées, peut-être qu’on arrivera à passer. Je travaille peu, en ce moment, peu de projets, je veux dire. Je prépare un stand-up pour juillet à Lausanne. Tu sais, mon problème à moi, c’est que je suis incapable d’aller voir qui que ce soit ou même d’écrire un mail pour proposer quelque chose. J’attends que ça me tombe du ciel ! Bon, mais je lis, j’ai du temps pour lire — je lis des choses sublimes. Par exemple, Céline Minard. Ce n’est pas facile à lire parce qu’elle va partout, elle voudrait écrire même en plusieurs langues, elle est d’une gourmandise effrénée (alors ça veut dire, pour moi, chercher beaucoup de mots dans les dictionnaires et souvent encore ne pas les trouver…) Je lis très lentement, alors, c’est long (mais il faut que les livres restent inoubliables, non ?) Je veux tout lire, au moins les chefs-d’œuvre. Songe que je n’ai pas encore lu L’Idiot ni Don Quichotte ! C’est vraiment beau que tu parles de « pacte d’irrationnalité » avec l’Espagne. Ça, c’est artiste ! Tiens, une phrase du très étrange Alain Cuny que j’ai trouvée récemment : « Hélas, moi je ne peins pas, je ne sculpte pas, je ne fais rien, car pour moi le théâtre n’est rien ». C’était un homme tout à fait monstrueux, je l’ai croisé à la fin de sa vie, plein d’une immense bonté et d’un péché comme épouvantable, je crois. Il arrivait à faire croire que ses rôles le définissaient. J’allais tous les soirs (j’étais extrêmement petit) le voir dans des lectures qu’il faisait, je crois, à Bobigny. Je me souviens d’Artaud, Van Gogh, le suicidé de la société (je vois qu’on le trouve sur YouTube). Il devait y avoir Phèdre aussi ou bien… Sur YouTube j’aime aussi ce qu’il fait avec Gérard de Nerval, mais pas avec Charles Baudelaire (je fais mieux !) Gérard Philipe, c’était LE disque qu’on avait à la maison (Le Petit Prince). Je n’aime pas beaucoup Maria Casarès, hélas — sauf dans Les Dames du bois de Boulogne).

T’embrasse, 

Yves-Noël

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Saturday, December 05, 2020

L es Talents hauts


Comment allez-vous, grand prince de la nuit ?

J'espère que tu arrives à fuir le confinement dans un chalet suisse, et que tu inventes toujours autant de spectacles à la minute.

T'embrasse


Eh bien, non, figure-toi, c'est en effet ce que j'espérais (tu me connais) : au moins la nature. Mais j'ai dû rentrer à Paris après le spectacle de Lausanne — qu'on a eu la grande chance de jouer jusqu'au bout — à cause d'un engagement que j'avais à l'Opéra Comique (ils ont continué les répètes et ont filmé la pièce) qui m'a certes rapporté un peu d'argent. Depuis, je suis confiné dans ta bonne ville de Nantes avec ma coiffeuse qui s'est cassé un poignet et un coude en tombant de vélo (mais que ça n'a pas calmé : elle apprend à couper les cheveux d'une main). Voilà, tu sais (presque) tout... Je pense souvent à vous, les pioupious, à la tristesse de toutes ces fermetures, à la folie gouvernementale (dont vous vous fichez plus que moi heureusement) et à la chance que vous avez de travailler quand même plutôt que rien. J'aimerais vous aider encore, mais c'est aussi, égoïstement, que vous m'aidez beaucoup, que vous m'avez beaucoup apporté, spécialement toi ! Je voudrais, tiens, puisque tu m'en donnes l'occasion, je te le répète, que tu te décides enfin à devenir une vedette et que tu nous emmènes tous dans ton sillage... Bien sûr, une vedette des temps nouveaux, pas des temps anciens. Of course, of course. C'est gentil, ton petit mot…



Non, mais, attends, Romain, moi aussi je veux te tes nouvelles ! Et t'as intérêt à entrer dans les détails, sinon je débarque, nom de Dieu !


Si tu pouvais effectivement débarquer sur un char ailé tiré par des CRS de Noël, par exemple, cela me ravirait. 

Nous, on vient de finir un stage avec Steven Cohen, qui, je crois à été un tournant dans ma façon de faire les choses, sans même que je m'en aperçoive. Je me suis essayé à la nudité, voyez-vous, ça m'a pas déplu, j'étais baigné d'une lumière divine — je crois que la lumière fait tout, dans le déshabillé — et je marchais sur des talons hauts entre skis et sabots japonais. Il y a eu de super beaux cadeaux qu'ont proposé les copains de la classe, des visions vraiment sauvages et offertes. 

Donc pas trop le temps de faire 46 fois le tour de ma chambre. Je viens de découvrir la Grande Bellezza, de Sorrentino, on peut difficilement faire plus beau, je ne sais pas si tu l'as vu ?

Et j'aimerais bien devenir une vedette, l'idée n'est pas conne... Ou alors peut-être devenir une vedette en Italie, ou au Japon (j'avais une amie japonaise qui m'avait dit que j’avais le profil type de la rockstar au Japon) et ensuite revenir auréolé de gloire en France.

J'ai achevé les Démons, de mon Dostoïevski chéri, mais c'est finalement lui qui m'a achevé. On dirait que les personnages parlent pour de vrai, comme s'il avait réussi à les enregistrer en cachette, depuis le 19ème siècle. Rien de nouveau, peut-être, mais ça continue à me fasciner.


Ah ! voilà de vraies nouvelles, mon cher ! Je regrette de ne pas t'avoir vu à poil et en 👠, mais, en même temps, je t'imagines tellement bien dans ce simple appareil avec une touche de sophistication (lovely shoes) que c'est comme si j'y étais. C'est d'ailleurs ce qu'il se passe pour moi avec Steven Cohen, je vois les images et j'imagine trop bien, du coup je ne me déplace pas (mais quelle chance de travailler avec lui !) J'ai été déçu par la Grande Bellezza, mais maintenant que tu l'aimes, il faudra que je le revois. Mais ce n'est quand même pas Pasolini ou Fellini, non ? Si ? Ah, bon. Oui, une vedette à l'étranger, comme je te comprends ! Oui, je pourrais faire ton vieux majordome. Mon Batman, si tu étais une vedette à l'étranger... Vive Dostoïevski ! Je suis dans Pouchkine (Eugène Onéguine)

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Saturday, November 07, 2020

L e Genisme


Mes pauvres enfants ! Ronan me dit que les voyages sont annulés (effectivement, comment faire ?), mais comme c’est triste, ça ! Mes pauvres enfants, le monde a besoin de vos talents ! Personnellement, j’y crois beaucoup ! Vous n’êtes pas des surhommes ni des surfemmes, vous êtes des femmes et des hommes de votre temps, mais  vous pouvez refaire à vous tout seuls l’histoire du théâtre, j’en suis certain, je le sais. Bien sûr, le cinéma vous attirera, mais permettez à un vieux théâtreux de vous serrer encore contre son sein. Personnellement, vous m’apporteriez beaucoup à refaire l’histoire du théâtre. Vous en avez le tact. Je lis une phrase qui m'enchante dans un roman dont je feuillette les premières pages en ligne (chez POL, titre avec « demoiselle » dedans) : « Aie l'air de ce que tu n'es pas : jeune et moderne » — vous m’y aidez. Vive le jeunisme ! (Pardon, Laure Adler.)

Amitiés, 

Yves-Noël


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Monday, July 27, 2020

R êve de pas de deux


Mon cher Yvno, 
J’espère que tu profites bien de ton été, par ce que j’en perçois sur tes photos tu as l’air de rayonner ! 
Cette nuit j’ai rêvé de toi. On était tous les deux dans un spectacle mis en scène par je ne sais qui et on était en création. Le metteur en scène — c’était un homme il me semble — te propose de danser, tu montes alors au plateau et tu te mets à bouger et je me souviens penser dans mon rêve que c’est très beau. Tout le monde observe religieusement, il y a un grand silence dans la salle de répétition et là le metteur en scène pour « tester » quelque chose m’invite à te rejoindre pour faire un pas de deux vraiment très danse classique donc et nous avons dansé un pas de deux magnifique, tu me portais et je faisais des sauts de chat dans les airs, des grands jetés incroyables, on traversait le plateau de cours à jardin à toute allure et on survolait tout et je me suis réveillée. J’ai pensé à toi donc. 
J’espère à très vite. Peut être que l’on pourra boire un verre ou un café à Paris si on y est en même temps pendant l’été ! 
Je t’embrasse fort 
Raph



Ahah ! Jocelyn Cottencin (qui a filmé J’ai menti) me disait récemment : « c’est dingue cette capacité que tu as à faire rêver les gens de toi ;-) » parce que, c’est vrai, j’en reçois souvent des récits de rêves que je squatte… J’étudie d’ailleurs tous ces rêves comme si c’était des oracles de Delphes : là, je lis dans ton rêve qu’il faut que je me remette à la danse ! — mais comment faire ? le studio où je pratiquais n’a toujours pas rouvert, ça fait cinq mois que je ne fiche plus rien, je suis difforme (d’ailleurs mon amie Dominique m’appelle gentiment Quasimodo), je n’oserai pas aller sur les plages — ou bien la nuit ? —, mes amis de Corse sont un peu chics, peut-être vont-ils me renvoyer ? Mon Dieu ! comme tout cela se dégrade vite… Et tu te rends compte si la saison prochaine est encore annulée à cause du retour de cette saleté de COVID ? Y a un moment, les rêves, ça va nous gaver…
Enfin… Prier et aimer le réel…
Je t’embrasse, très chère, passe un bel été, 
Yvno
(Ah oui, tu me demandes si je suis à Paris, je pense pas trop… alors que j’adore Paris au mois d’août ! et qu’en plus Dominique (la même que plus haut) me propose une chambre chez elle en terrasse au dessus de son studio de photo, très agréable et fraîche, paraît-il. Mais juillet-août, c’est si court. J’ai toujours des projets pour dix juillets-aoûts chaque été...)
(Tiens, une jolie citation du jeune Alberto Giacometti — quand c’était encore son inspiration, j’imagine — que je sors du « Libé » du jour : « N'importe qui d'entre nous ressemble beaucoup plus à une sculpture égyptienne qu'à toute autre sculpture jamais faite ». Tu crois que ça peut me consoler un peu de mon absence d’hygiène physique ? Il dit bien : « n’importe qui »…)

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Monday, June 29, 2020

S ensualité, suite


PS : J’ai rencontré samedi soir à Bruxelles le fondateur des éditions Allia, Gérard Berréby, un type absolument merveilleux qui enseigne aussi dans l’école (La Cambre) où l’on me demande d’intervenir. Il commence les cours (en septembre) de cet « Atelier des écritures contemporaines » et, moi, je les finis (on demande aux étudiants de passer sur scène avec leur texte à la fin de l’année). Je vais donc ce matin sur le site de ces éditions et je tombe sur la phrase mise en exergue :  « Chaque personne est un but, une fin ». Ce qui enfonce bien le clou de ce que je te disais, n’est-ce pas ? Je vois qu’ils publient ce mois-ci deux ouvrages de Maupassant (Contes sur le suicide et Vive Mustapha !) et des poèmes de Joyce ! Je m’en vais me procurer tout ça. Ce sont de petits livres parfaits pour les voyages légers (un simple baluchon) dont je rêve toujours à la veille du mois de juillet (les grandes vacances — on est cigale ou on ne l’est pas).  

« Seul 

Les mailles d'or gris de la lune
Font de la nuit un voile, 
Les lumières du bord dans le lac endormi
Rampent en vrilles de cytise.

Les roseaux sournois à la nuit murmurent
Un nom — le nom d'elle —
Et mon âme est toute délice, 
Pâmoison de honte. »

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Sunday, June 28, 2020

S ensualité


Ahah ! 
Tu me flattes et tu as bien raison, flattons-nous les uns les autres (soyons les uns pour les autres des animaux). 
J’ai dû relire ce que j’avais écrit à Laurent, je ne me souvenais pas que cette sortie en traîneau dont tu t’amuses à développer l’image venait de moi (je pensais m’adresser à Laurent, pas à toi, nom de Dieu ! enfin, je ne suis qu’une pauvre fille…)
Maintenant je lis ta lettre une deuxième fois qui me fait bien plaisir, j’étais un peu fatigué ce soir, un peu au lit — nuit quasi blanche à Bruxelles hier —, donc ça me va très bien, du gentil courrier.
A propos des questions que tu te poses d’après ce que j’ai dit à Laurent, etc., je voudrais rajouter ceci :
Oui, il y a une grande part de tout — et de soi — qui est mystérieuse et il ne faut pas avoir honte de la laisser mystérieuse — en contradiction avec la société de la transparence Black Mirror dans laquelle nous allons et nous vivons. Claude Régy m’avait dit une fois (ou plus d’une, il a vécu très longtemps) que sa sexualité était une « zone » (j’imagine dans le sens tarkovskien), qu’il savait qu’il ne devait pas trop aller y voir… Et cet endroit de soi le plus mystérieux, eh bien, c’est soi, sans doute pas plus que ça. Tu n’en sauras probablement pas plus, mais tu sais qu’il y a quelque endroit qui t’est mystérieusement personnel. Tu peux t’entraîner (à l’école) à y envoyer des sondes, dans ce lieu, à y déchiffrer quelques images, quelques mots ou quelques « équations » (disait Duras) de ton propre livre intérieur (j’ai dû vous lire cette page essentielle de Proust (qui finissait mon spectacle) : tape Proust, temps retrouvé, livre intérieur). La société (l’ambiance) fait semblant de croire que rien ne devrait plus jamais être mystérieux. Je viens de lire une phrase émouvante et un peu angoissante du photographe Txema Salvans dans « Libé » de ce weekend : « L'espèce humaine est résiliente et c'est là notre tragédie : là où d'autres espèces abandonnent, nous résistons et nous nous adaptons toujours un peu plus. » Oui, nous nous adaptons. Nous détruisant, nous survivons. Mais le poète, que nous appellerons le Fort, au sens nietzschéen, doit résister à ce qui l’affaiblit, la nuée. Je ne dis pas que nous pourrions retourner jamais, réactionnaires, à la distance instituée par Greta Garbo, «  Let me alone », mais l’idiosyncrasie ne peut tout de même pas éteindre son feu ! Quand bien même le Titanic s’enfoncerait. Franchement, avoue-le, tout est mystère. Assume ton génie, ta connerie, comme Depardieu. Tu travailles avec (dans) un endroit dont personne n’aura jamais l’idée ni même toi, si on suit Claude Régy. Mais tu n’as rien d’autre à faire que d’aller à cet endroit, à cette unicité-là. 
Ah oui, une autre chose plus claire peut-être. Le réel. Je répète. Depardieu est dans le réel. « Je ne joue pas, je vis. » « Pour moi, ce métier, ce n’est pas du travail, c'est des rencontres. » Il n’a sans doute même pas d'imagination, Depardieu. 
Quelle chance que tu lises (que vous lisiez, dans cette école) !
C’est vraiment bien que tu aies ressorti Une vie — que j’ai lu, mais c’est assez lointain, au lycée. Je suis content — j’espère qu’ils vont y arriver, à relancer J’ai menti. L’assimilation, lors de cette reprise, pourrait être merveilleuse. Comme si le travail avait poursuivi son mystère. Hâte.
Qu’est-ce que c’est beau, ta phrase même de mémoire ! presque aussi sensuelle que notre fuite en traîneau : « Le soleil crevé sur l'horizon coulait jusqu'à nous dans la barque, les nuages gris clairs passant devant le soleil rouge comme les cendres sur des braises ». Mais le vrai passage de Maupassant qui avait plu à Tchekhov semble être celui-ci  : « Le soleil, plus bas, semblait saigner ; et une large traînée lumineuse, une route éblouissante courait sur l’eau depuis la limite de l’Océan jusqu’au sillage de la barque. / Les derniers souffles de vent tombèrent ; toute ride s’aplanit ; et la voile immobile était rouge. Une accalmie illimitée semblait engourdir l’espace, faire le silence autour de cette rencontre d’éléments ; tandis que, cambrant sous le ciel son ventre luisant et liquide, la mer, fiancée monstrueuse, attendait l’amant de feu qui descendait vers elle. Il précipitait sa chute, empourpré comme par le désir de leur embrasement. Il la joignit ; et, peu à peu, elle le dévora. / Alors de l’horizon une fraîcheur accourut ; un frisson plissa le sein mouvant de l’eau comme si l’astre englouti eût jeté sur le monde un soupir d’apaisement. » Bon, je n’ai pas retrouvé les cendres et des braises qui passent, comme tu vois…
Ce qui est bien avec le travail, c’est qu’on peut y sublimer sa libido. Mais c’est toujours de la libido. On peut coucher avec qui l'on veut dans le travail — et je ne me suis pas gêné ! — comme dans les rêves. Je peux très bien imaginer un spectacle où tu serais le bateleur de tes rêves (je suis flatté d’y faire des apparitions). Le spectacle — forcément érotique — pourrait s’appeler, comme tu le dis : Raconter votre plus belle nuit d’amour. J’espère qu’un jour, de vive voix, tu ne m’épargneras pas les détails de celle à laquelle tu m’as convié. La seule chose qui m'ennuie, dans ton histoire, c'est que cette brave ville de Perpignan soit passée ce soir au RN, c'est triste... 
Cette semaine je retourne dans le golfe du Morbihan avec la coiffeuse. Je t’épargnerai ici les détails. (D’ailleurs, voir description plus haut par Maupassant.)
Je t’embrasse, animal soyeux, fais de beaux rêves,
Yves-No

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Wednesday, May 27, 2020

L 'Acteur démuni


Voilà, j’ai enregistré qqch. C’est pas très bon. A ma décharge, le texte est mal écrit, comme c’est souvent le cas (mais pas toujours, bien sûr, certains textes sont écrits par François Bon, par exemple) dans ce livre. En allant vite (c’est un voisin qui m’a enregistré hier soir, il n’était libre que là), je n’ai pas lu avant les instructions d’Arthur qui préconisait des arrangements pour rendre le texte plus oral et aussi des coupes. C’est d’ailleurs ce que j’avais fait pour le texte sur les Demoiselles d’Avignon de la Ruée, lui aussi bien mal écrit : je l’avais vite transformé en en donnant les informations à l’oral, à ma manière, et en en rajoutant d’autres. Alors, là, il y a tout, c’est-à-dire aussi des parties ennuyeuses. Ce n’est pas grave, je trouve. C’est comme ça. Et j’ai rajouté quelques anecdotes qui rendent peut-être un peu moins indigeste ce qui ne se cache pas de l’être. Donc il faut l'auditeur patient. Ça dure vingt minutes. On a enregistré une autre version plus courte, plus efficace (le texte plus connu) que j’ai rejetée ; celle-ci, la première, étant, somme toute, la plus vivante, même avec mes archi faiblesses comme ma pauvreté d’ambition de carrière. Marguerite Duras ne supportait, elle non plus, que la première lecture, celle de la découverte, celle qui montre l’acteur démuni et faible face à l'écrit. Là, la découverte révèle en même temps que ma faiblesse, celle du texte — mais c’est pas plus mal de ne pas cacher les choses. Bien sûr, on aurait pu plus travailler, mais, bon, pas le temps puisque je me suis mis en retard… Je passe à Rennes tout-à-l’heure, j’essayerai de vous déposer le mp3 — si je n’y arrive pas, chère Agathe Bataille, je vous l’enverrai demain par WeTransfert. Merci, 
Yves-Noël



Voilà, j’ai envoyé par WeTransfert. C’est pas mal, je trouve, à la réécoute (malgré ou à cause de tous les défauts). Je pense qu’il faut garder l’enregistrement dans son intégralité — pour le comprendre (pour le comprendre en train de se faire, dans le savoir et le non-savoir, le déchiffrement). C’est ce qui donne le sens, cette faiblesse. Aucune pureté de rien, ni l’article ni le sujet ni l’« interprétation » n’ont de sens en soi, tout est faible, mais à travers cette faiblesse assumée, rendue visible, quelque chose peut-être a lieu, aurait lieu, si l’auditeur s’y ajoutait. 
Si ça ne convient pas, je pourrais refaire quelque chose de plus synthétique (dans le sens que disait Arthur, le raconter à ma manière — plus, disons), mais je ne pourrais m’y mettre que lundi soir ou mardi prochain — et, malheureusement, sans aucune garantie que nous arrivions à mieux…
Pour la bio, voici ce que j’ai réécrit :  
Yves-Noël Genod est un comédien qui, quand il fait des mises en scène, reste comédien. Il se présente lui-même comme un « distributeur » de spectacle, de poésie et de lumière. Il n’invente rien qui n'existe déjà. Il regarde se former, souvent avec d’exceptionnels interprètes, les spectacles dont il rêve. Parmi ces interprètes, citons, notamment : Jeanne Balibar, Audrey Bonnet, Jonathan Capdevielle, Valérie Dréville, Thomas Gonzalez, Nicolas Maury, Kate Moran, Marlène Saldana, Thomas Scimeca, Manuel Vallade...  Il a « fabriqué », depuis son premier stand-up en 2003, En attendant Genod, plus d’une centaine de spectacles (et un nombre non répertorié de performances), dont Le Dispariteur, spectacle en partie dans le noir total, a fait manifeste. Au TNB, Yves-Noël Genod a présenté lors du Festival 2018, également dans le noir total, Rester vivant (d’après Charles Baudelaire) et a créé cette saison, avec la promotion 10 de l’Ecole du TNB, J’ai menti (d’après Anton Tchekhov) dans le cadre du projet Une saison à l’Ecole.
Attention, de bien mettre les italiques aux titres des spectacles : En attendant Genod, Le Dispariteur, Rester vivant, J’ai menti 
Au plaisir, Agathe Bataille, portez-vous bien, 
Yves-Noël Genod

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Thursday, May 14, 2020

L es Babouins


Tu ne peux pas imaginer comme ton email me fait du bien ! C’est dommage d’ailleurs que je ne puisse pas l'archiver sur mon blog : c’est l'un de ceux qui m’honorent le plus. Mais il est beau aussi de ne pas le publier (je sais). 
C’est drôle (et parfait) ce geste d’accolade simiesque, ce « câlin de singe » comme tu dis. C’est vrai qu’ils font envie, les singes. Je lis dans « Libé » ce matin : « nous restons des babouins, nous avons envie de nous toucher, de nous épouiller » (c’est une interview de Bruno Latour, je te mets l’extrait ci-dessous).
Oui, tu as la force, toi, d’affronter les contradictions. Ne t’y brûle pas, je veux dire dans la vie, mais tu as conscience, toi, que tout est contraire. L'univers de douleur, l’univers joyeux. Et tu peux en jouer sur le plateau. Ton imagination peut aller dans tous les sens. Et c’est bien parce que, pour une actrice, eh bien, c’est la puissance maximale, ça. Permets-le toi. Mais il faut que ça te fasse du bien. C’est ça, la limite de l’actrice qui lui évite de devenir artiste genre Van Gogh, Hölderlin, Poe, Dostoïevski ou Emily Dickinson… Toi, la limite qui te sauve, c’est que puisque tu es actrice, tu ne peux faire que l’actrice, c’est-à-dire que tu es OBLIGEE d’être dans l’univers joyeux, obligé d'être vivante, même et surtout pour exprimer la tragédie. Sinon tu ne rentres pas chez toi le soir. Et tu finis vite à l’hosto. Comme actrice, tu ne peux pas faire autrement que d’être dans l’univers joyeux. C'est comme ça. Sinon tu n’existes plus. Ça qui est bien avec ce métier, cette obligation. (Je te rappelle la phrase de Barbara, grande prêtresse du malheur : « Qu’est-ce que c’est que le talent, est-ce que ce n’est pas entrer en scène et sourire ? »). Que tu sentes que là où tu peux jouer, ça te fait du bien. Personne ne t’emmerde à cet endroit-là. Claude Régy m’avait dit (quand j’étais petit) qu’en effet : « Le secret, c’est que la folie et la mort sont au centre du théâtre ». Voilà, il avait eu envie de me raconter ça, à moi qui n’y comprenais pas grand chose — et encore maintenant. 
Il est super le texte que tu me montres (lui, je le mets sur le blog !) Je t’entends me le dire. J’en comprends l’intelligence par ta voix. Ahlala, « matière russe » ! Sans rire, tu as bien de la chance, d’être russe ! C’est vaste ! 
Tu pourrais tout à fait jouer ce genre de grande fresque, Bolaño, 2666. Que malheureusement je n’ai pas lue, ma capacité devant les énormes volumes se décourageant trop funestement… (J’avais vu une partie du spectacle de Julien Gosselin en 2016 — là aussi (évidemment) l’intégrale durait une journée entière —, mais, cette unique partie — déjà très longue —,  je ne l’ai toujours pas oubliée.) Je t’embrasse, très chère Olga, 
Yves-Noël

« On s'éloigne du mouvement d'atterrissage que je décris dans Où atterrir ?, de l'objectif de nouer des liens avec le terrestre, et on va toujours plus loin vers le « hors-sol » : on ne se touche plus, on ne se sent plus, on ne se voit plus. On est sur Internet, et on est tous en voie de téléchargement sur le cloud. C'est une catastrophe majeure, car nous restons des babouins, nous avons besoin de nous toucher, de nous épouiller ! On dit que nos facultés cognitives commencent à diminuer considérablement, et je le crois assez volontiers. »

« Ce soir-là, alors que les paroles sonores du jeune Guerra résonnaient encore dans le fond de son cerveau, Amalfitano rêva qu'il voyait apparaître dans un patio de marbre rose le dernier philosophe communiste du XXe siècle. Il parlait russe. Ou plutôt : il chantait une chanson en russe tandis que sa grande carcasse se déplaçait, zigzaguant, vers un ensemble de majoliques veinées d'un rouge intense qui ressortait sur le plan régulier du patio comme une espèce de cratère ou de latrines. Le dernier philosophe communiste était habillé en costume sombre et cravate bleu ciel, il avait les cheveux grisonnants. Même s'il donnait l'impression qu'il allait s'effondrer d'un instant à l'autre, il se maintenait miraculeusement debout. Ce n'était pas toujours la même chanson, car il intercalait des paroles en anglais ou en français, qui appartenaient à d'autres chansons, des ballades de musique pop ou des tangos, des mélodies qui célébraient l'ivresse ou l'amour. Cependant, ces interruptions étaient brèves et sporadiques et il ne tardait pas trop longtemps à reprendre le fil de la chanson originale, en russe, dont Amalfitano ne comprenait pas les paroles (quoique dans les rêves, comme dans les Evangiles, on soit censé avoir le don des langues), mais qu'il pressentait tristes à pleurer, le récit ou les plaintes d'un batelier de la Volga qui navigue toute la nuit et s'apitoie avec la lune du triste destin des hommes, qui doivent naître ou mourir. Lorsque le dernier philosophe du communisme parvenait enfin au cratère ou aux latrines, Amalfitano découvrait avec stupeur qu'il s'agissait ni plus ni moins de Boris Eltsine. C'était lui le dernier philosophe du communisme ? Quel genre de dingue je suis en train de devenir si je suis capable de rêver de pareilles insanités ? Le rêve, cependant, était en paix avec l'esprit d'Amalfitano. Ce n'était pas un cauchemar. Et il lui procurait, en plus, une sorte de bien-être léger comme une plume. Alors Boris Eltsine regardait Amalfitano avec curiosité, comme si c'était Amalfitano qui avait fait irruption dans son rêve et pas lui dans le rêve d'Amalfitano. Il lui disait : « Ecoutes mes paroles avec attention, camarade. Je vais t'expliquer quel est le troisième pied de la table humaine. Moi, je vais te l'expliquer. Et ensuite, fous-moi la paix. La vie est demande et offre, ou offre et demande, tout se limite à ça, mais comme ça on ne peut pas vivre. Un troisième pied est nécessaire pour que la table ne bascule pas dans les poubelles de l'histoire, laquelle à son tour est en train de basculer sans cesse dans les poubelles du vide. Alors prends note. L'équation est la suivante: offre + demande + magie. Qu'est-ce que la magie ? La magie est l'épopée et aussi le sexe et la brume dionysiaque et le jeu ». Ensuite Eltsine s'asseyait sur le cratère ou les latrines et montrait à Amalfitano les doigts qui lui manquaient et parlait de son enfance, de l'Oural et de Sibérie, d'un tigre blanc qui errait dans les espaces infinis et enneigés. Ensuite, il sortait une flasque de vodka de la poche de son costume et disait : « Je crois que c'est l'heure de boire un petit verre ». »

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Ahah ! il est parfait, ton rêve ! Surtout parce qu’il y a la coiffeuse dedans, c’est classe (mais je ne le lui dis pas, on s’en sortirait pas...) En ce temps de confinement, j’ai l’impression — avec elle — de vivre ce genre de vague à l’âme. Est-ce que je rêve, est-ce que je mens ? 
Moi aussi, j’ai rêvé récemment (ou souvent, probablement) de villes façon Venise. Freud (que j’ouvre au hasard) dirait que les rêves d’eau arrivent à ceux qui ont pissé au lit. Probablement, probablement. Freud est un immense auteur comique, selon Nabokov. Il faudrait le faire d’ailleurs. Freud. Auteur comique. Je te vois bien, toi, pour le faire. Voilà une idée ! L’Interprétation des rêves en spectacle comique. Il y a un docu sur Arte, je ne sais pas ce que ça vaut (d’où le dessin de presse que je t’envoie ci-dessous). Freud en tant qu’auteur comique. Mais c’est une super idée, ça ! Tu me le fais, ça, dis-moi, coco ? (Imagine, je suis le directeur du Théâtre du Rond-Point.)
Je ne savais pas que tu avais des « rêves de travestissement » que tu « n'osais t’avouer », je croyais même que c’était tout le contraire ! (que tu ne les avouais que trop, je veux dire...) J’adore les travelos, mais alors, là, je suis pour le perfectionnisme, hein ? il faut le faire vraiment bien, vraiment à fond, au moins comme Michel Serrault dans La Cage aux Folles que j’ai dû regarder plus d’un milliard de fois (et encore ce matin pour le montrer à la coiffeuse qui a bien rigolé, surtout de Galabru à la fin). 
C’est beau, l’idée de rejouer ses souvenirs, ça amplifie la disparition (le « c’est fini »). Oui, ça peut être ça, le théâtre…
Je la trouve très sexy, moi, ta graisse, je n’arrive pas à t’imaginer en ours maigre — mais, enfin, je t’en supplie, ne t’enferme pas dans l’image que j’ai de toi ! Surprends-moi ! Surprends-nous ! Les gens en général — et surtout moi avons si peu d’imagination.
Si dans la douce expression (puisqu'elle sort de ta bouche) : « graisse paresseuse », c’est le mot « paresseux » qui est important, sache que tu n’es pas le seul, nom de Dieu ! Mais nous aimons aussi cette paresse.
Non, c’est toi que j’aime. J'arrête de déconner. Porte-toi bien !
Yves-Noël


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Wednesday, May 13, 2020

Ah, oui, c’est magnifique ! Merci Valentin ! Vraiment impressionnant — et très émouvant pour moi. Je ne me rendais pas compte que je disais des choses quand même compréhensibles — apparemment, audiblement, en tout cas —, mais c’est parce que vous lisez très très bien. Chacun. Vous montrez qu’elles le sont, compréhensibles, ces choses dont on peut difficilement parler, que vous, vous les entendez : vous les rendez compréhensibles, c’est très clair — parce que vous êtes des acteurs et vous savez ce dont il s'agit. Les extraits sont magnifiques, très bien sélectionnés. Avec parfois du sublime : « Une seule solution, mais c’est un choix qu’il faut faire : montre-toi libre » (je viens de commencer l’Ethique de Spinoza, c’est cette histoire). Félicite tous tes camarades qui m’impressionnent beaucoup. Une seule remarque. Mervouane devrait, aurait dû aller plus dans un état d’ivresse pour le mail alcoolisé, ça manque un peu, c’est le moins clair et, pour le faire passer, je pense qu'il faut que l’on ressente qu’il est écrit bourré, ce mail, sinon ça reste un peu étrange, un peu plus faible. A part ça tout est bien — et même ça, ça va très bien ! Mervouane pourrait le faire plus bourré, c’est tout. (Avec René Char qui bat sa femme, n’importe quoi ! il faut qu’on comprenne que le type qui écrit à ce moment-là est certes le même que celui des autres emails, mais quand même dans un état légèrement secondaire — il fait moins gaffe... mais c’était quand ? est-ce que ce n’était pas la dernière représentation à laquelle j’ai assisté, c’est pas ça ? et on était allés ensemble dans cette boîte dont j’ai oublié le nom et je suis rentré et j’étais encore excité, je n'arrivais pas à dormir dans ma tour clairement dressée en plein ciel, symbolique évidente, alors j’ai écrit ça, bon...)
Très fier d’être si bien (a)perçu par toi et par les autres petit.e.s gosses, tes collègues ! Portez-vous bien, les aminches,
Yvno (de Paris depuis hier soir)

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Tuesday, May 12, 2020

C omme un autre rêve


Vous avez vu La Fille du 14 juillet (de Antonin Peretjatko) ? Enfin un film français que j’aime ! J’exagère, depuis, hier soir, j’en ai vu un nouveau, Après vous, de Pierre Salvadori, avec Sandrine Kiberlain excessivement belle. Mais enfin, La Fille du 14 juillet, c’est impec ! Je l’ai vu dimanche soir, pour fêter la fin du confinement chez mes petits voisins adorables qui ont un vidéo-projecteur. En y allant, d'ailleurs, j’ai vu le premier hérisson écrasé sur la route depuis deux mois, j’aurais été capable de tuer le chauffard (que j’imagine mâle blanc hétéro de plus de 50 ans, bref le parfait salaud) et j’ai pleuré de rage parce que m'est apparu si clairement que le monde d’avant avait recommencé comme l’avait prophétisé Michel Houellebecq : « en un peu pire ». Mais, bref, parmi toutes les beautés de la Fille du 14 juillet, il y a des scènes de Tchekhov dans la neige. Il y a Vimala Pons qui dit à un moment : « Oh, Tchekhov, la neige... » (Tchekhov la neige est exactement un autre titre de J’ai menti) et elle se met à rêver de rencontrer celui dont elle est amoureuse dans des scènes de luge dans une forêt, elle et lui en personnages tchekhoviens (à un moment le garçon dit qu’il arrête la luge, parce qu’il y a le choléra au village, il faut qu’il y aille). Bon, c’était juste un petit coucou. Valentin m’a dit que vous envisagiez de vous retrouver physiquement le 2 juin, quelle bonne nouvelle !  
Yves-Noël

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Thursday, April 30, 2020

L e théâtre flottant


Bonjour Yves-Noël Genod,
J'espère que le confinement se passe le plus correctement possible pour vous.
Je vous écris parce que j'ai assisté récemment à votre pièce J'ai menti dans une condition tout à fait particulière, c'était la nuit du 13 au 14 avril, dans mon rêve, si vous voulez me lire ci-dessous...
J'étais dans l'eau, il y avait un peu de mouvement dans l'eau mais pas comme à la mer.
Le temps était plutôt calme et j'étais arrivée pour voir un spectacle donc de vous, J'ai menti. Quand je suis arrivée en nageant il était déjà commencé. Je me souviens bien, je n'étais pas vraiment toute nue, je crois que je portais des vêtements assez légers mais pas de chaussures ni de chaussettes ; j'étais un peu fatiguée, mais je pouvais flotter assez calmement et je me disais : « Ok, le spectacle est déjà commencé, mais, bon, j'y suis, ouf ! ». Je voyais un paysage au loin, une montagne bien verte, mais je me concentrais à trouver le rythme efficace de mes pieds et de mains pour pouvoir flotter sans trop dépenser l'énergie de mon corps. J'ai vu qu'il y avait d'autres spectateurs par-ci par-là, tout comme moi dans l’eau, et ils avaient tous l'air de voir le spectacle. 
En fait, J'ai menti était en train de se jouer sur un bateau en bois, un peu comme une sorte de grotte-bateau, tous les décors étaient là comme la salle Paradis du TNB, sauf la porte qui avait été remplacée par un rideau noir en velours.
Les pétales-flocons de neige flottaient sur l'eau et arrivaient près de moi et allaient se fondre peu à peu.
De temps en temps, je regardais les autres spectateurs qui étaient bien concentrés, leurs regards étaient tous vers le plateau-grotte-bateau mais, parfois, avec les petits mouvements de vagues, on allait être un peu près, alors je nageais un peu pour garder la distance avec les spectateurs.
Parfois j’essayais d'approcher plus près du plateau et je me disais : « Oh, mais ce point de vue... c'est comme si on assiste au spectacle du sous-sol, sauf que je dois flotter dans l'eau, qu'est-ce que c'est que ce bazar… mais, bon, habituellement, pendant le spectacle, on ne peut pas changer de place mais, là, je peux me déplacer et changer de point de vue, ok ok, mais depuis quand doit-on nager pour aller voir un spectacle… et puis on peut se noyer et puis, ces acteurs, ils peuvent tomber à l’eau, non ? qui va les sauver ? est-ce que le personnel, les pompiers sont quelque part ? je ne les vois pas, mais on est là, les spectateurs, donc on peut venir les sauver s'ils tombent... ok ».
Heureusement les acteurs continuaient à jouer et je vous ai aperçu à côté du rideau noir en velours.
Un moment, j'ai aperçu un drone noir en forme d'oiseau arriver de loin dans le ciel. Il était très silencieux. Peu à peu il venait vers nous et commençait à stationner en haut à quelques mètres au-dessus de la scène-grotte-bateau Paradis. Quand ce drone est descendu, j'ai été vraiment étonnée car je vous ai vu attaché à ce drone les bras ouverts et nous regarder. Je me suis dit :  « Ah, mais Yves-Noël, il était là il y a un instant à côté du rideau et, là, il débarque en drone et il porte un chapeau de pirate tricorne ??!! » Et j'ai vu que vous portiez des colliers et ils étaient tous suspendus car votre corps était à l’horizontal. 
J'ai observé les autres spectateurs, mais ils avaient continuer à rester tranquilles dans l'eau, ils avaient l'air si calme que je me suis demandé s'ils avaient pieds — ou peut-être qu'ils avaient trouvé un rocher et j'allais bientôt nager un peu pour essayer, moi aussi, de trouver un rocher quelque part... 
Et je me suis réveillée.
C'était une drôle d'expérience et j'ai ri en me réveillant dans mon lit.
J'ai compris pourquoi j'ai fait ce rêve étrange : parce que j'avais vu le discours d'Emmanuel Macron le soir du 13 avril à partir de 20h02 et après, je m’étais dit : « Si je ne me trompe pas, il a prononcé « culture » une fois et puis il a parlé à propos des rassemblements et a dit « pas de festival jusqu'à mi-juillet », mais il n'a toujours pas parlé sur le milieu du théâtre, de la danse, non... bon c'est compliqué, mais quand-même… » Et avant d'aller me coucher, je m'étais dit que chacun devait changer d'attitude face à cette crise sanitaire, mais — comment cela va-t-il se passer pour le théâtre, la danse... on doit garder la distance les uns les autres, ok, mais... comment c'est possible ??!
Je pense que tout ce que je ressentais ces derniers jours-ci a été traduit dans mon rêve.
Prenez-soin de vous,
Junko


Quelle merveille, Junko, ce rêve et que vous ayez pensé à nous le transmettre ! (Je m’empresse de le faire connaître aux acteurs.) Il y a comme un déplacement japonais qui s’opère, du spectacle russe, ce théâtre flottant, ce calme, les pétales qui flottent… (et même moi en Albator). Je vous embrasse (avec la fichue distance réglementaire) de Nantes où je suis confiné aussi un peu à la japonaise, mini-maison, mini-jardin et la nature qui y passe, le vent, le soleil et la tempête parfois…
Portez-vous bien, 

Yves-Noël

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Tuesday, April 21, 2020

E loges et caresses


Ça m’est très difficile de faire un compte-rendu, une petite note sur chaque élève qui a travaillé avec moi ce projet devenu, sur ta suggestion heureuse, tchekhovien car je suis devenu fan — mais fan absolu, pas qu’un peu — de chacun d’entre eux. Bien sûr, je les ai choisis, mais pas complètement non plus, tu le sais ; certains, après les quinze jours de septembre, je les connaissais plus que d’autres, ils s’étaient révélés plus vite à mes yeux, mais au fil du temps pourtant court — dans l’accélération bénie du temps du théâtre —, nous avons réussi — avec chacun — à nous estimer profondément, je crois. Ce n’est pas seulement de l’estime, je peux dire que je les aime, les ayant vu tous déployer leur intimité dans le travail (instinct et inconscience). Tous ont des qualités personnelles inestimables. Aymen, surdoué, sur-instinctif, sur-disponible à la vie telle qu’il peut la vivre sur un plateau comme dans un véritable liquide amniotique, grand savoir dans un corps d’instinct, un rapport à l’enfance comme à sa propre maison — personnalité inestimable et bouleversante à protéger absolument. (Mais qui protège qui ? dans la vie, certains ont plus de chance.) Raphaëlle — à chacun j’écris des lettres (que je ne te transmets pas, mon pauvre...) où je les couvre personnellement d’éloges mérités, certes, mais ce que je ne peux pas faire toujours devant tous, alors, j’ai l’impression, ici, d’être bien faible — a été de loin la plus rapide et la plus douée à faire gagner à tous (y compris moi) des raccourcis sensationnels, à faire avancer les choses, à donner le résultat immédiatement comme je le préconise et comme tous les grands acteurs le font. Très grande actrice. Parfois (on en parle), elle pense qu’il faudrait qu’elle se prenne la tête (elle est dans une école, après tout). Eh bien, non ! je lui dis. Je ne cesse de lui répéter qu’elle n’en comprendra pas plus ! Merwane, personnalité extrêmement douée, est l’auteur d’une avancée merveilleuse, sincère, qui me bouleverse — après avoir un peu traîné. Le dernier filage de décembre, je me souviens d'avoir engueulé les mâles — dont lui —, j’étais fâché : « On sait que les filles sont plus douées dans ce métier que les mecs, mais quand même ! » « Les mecs » se sont donc rattrapés ensuite et Merwane a pris la tête, avec intelligence et audace, d’un mouvement de re-possession des positions perdues. Après tout, pour qu’un « mec » soit beau (dans l'un de mes spectacles), il suffit qu’il accepte d’être aimé par moi, ça, c’est pas difficile à comprendre et, quand c’est compris, tout lui devient facile et agréable ! Il a donc même fallu les calmer un peu, à un moment ; le machisme, ce naturel, revenant au galop, écrasait (une fois ou deux) Salomé qui était la seule des filles à qui je n’avais pas fixé, pendant le jeu aléatoire de la représentation, de moments obligatoires. Salomé, expérimentale, engagée avec intelligence et légèreté (comme si elle avait décidé que la vie, jamais, ne serait chiante, quelle qualité inestimable !) a pris longtemps comme presque trop de place en répétition, sans vergogne, sans sentiment de culpabilité, avec l’idée de bien faire, même mal, mais travailler (parfois même sans travailler), mais elle s’est affinée d’une manière bouleversante quand (c’est mon interprétation) elle a eu la vision d’ensemble du spectacle. Des possibilités inouïes de précision et de cœur  (ce sont les mêmes) peuvent se déployer chez elle car elle est calme et, ce qui ne m’apparaissait pas en décembre, modeste et souterraine. Une sorte d’idéal du spectacle. Salomé, de plain-pied à la ville et à la scène, disponible à elle-même, prête-à-vivre. Quelle plus belle qualité sur un plateau, être dans sa nature ? (Ils le sont tous.) Quelque chose chez elle me caresse le cœur, souvent, en tout cas. Olga est, à mes yeux, l’actrice la plus douée de l’école, celle capable d’apporter sur un plateau les véritables territoires de l’art (en tout cas, ceux qui me font rêver). C’est à cause d’elle (consciemment) que j’ai rebondi sur ta proposition. Je me suis dit (il s’agissait peut-être d’un fantasme, elle m’en a voulu), que cette fille miraculeuse amènerait, si on travaillait Tchekhov, la fameuse « matière russe » qui lui manque toujours en France (ou qui me manque à moi, en tout cas), qu’elle amènerait son exigence aussi. Pour l’exigence, j’ai été servi. Je crois bien qu’elle nous a souvent trouvés tous nuls, au point, comme tu le sais, de ne plus venir répéter (ça la faisait trop souffrir, la colère). Une actrice, quoi. Et puis soudain, un matin, comme le jour du dernier filage de décembre, elle est là, disponible, aimable comme un ange. Donc je ne m’inquiétais pas du tout. Mais cette confiance que je lui laissais (sans qu’elle « travaille ») n'a pas suffi jusqu'au bout. J’avais prévu qu’elle démarre le spectacle (qu’elle donne le la) et qu’elle le finisse (elle seule pouvant livrer le rire et les larmes mêlés de la dernière réplique : « Nous sommes des idiotes, toi et moi »). Et puis il s’est passé qu’elle est devenue du jour au lendemain sèche et insensible. « Je ne ressens plus rien », allons bon ! — mais je ne t’apprends rien, tu as tout suivi des premières loges. J’ai été bien embêté (d’autant plus donc qu’elle commençait et finissait le spectacle). Et, puis, peu à peu, oui : comme à petits pas, quand j’étais là, elle s’est améliorée (alors qu’elle partait de « tout », c’était comme si soudain elle partait de « rien »). Elle est redevenue bonne. Et Laure qui a pris la relève me dit maintenant qu’elle continue à se déployer. C’est dommage, ça, que les gens surdoués, dans ce métier, soient doués aussi pour leur propre connerie ; c’est une loi, c’est vrai (Depardieu ne m’a dit-il pas dit, lors d’une soirée mémorable : « Le problème, moi, c’est que je suis un peu con… » ?) Julien dément cette loi : absence de connerie totale, il n’est que délicatesse, gentillesse, effacement devant les autres, amitié. J’ai d’abord passé beaucoup de temps à admirer sa gentillesse (et à l’encourager à l’être moins). C’est un tel acteur ! Lui aussi, tellement à son affaire quand il a eu pu déployer une place plus égoïste. (Le gros du travail, pour chacun — mais Arthur et toi en êtes très conscients —, a été, pour chacun, de gagner en trois dimensions contre le groupe porteur.) Quel amour ! si doué ! Il a trouvé des choses que je n’avais pas compris moi-même dans le texte (l’histoire du fil de fer infiniment mince, par exemple, de Lyssevitch complètement bourré qui aurait pu si facilement passer à l’as), qu’il a redonnées tous les soirs avec la même perfection, la même fraîcheur — et d’autres qu’il veut découvrir encore ; la virtuosité de Tchekhov qui passe presque à la vitesse de l’éclair (est-ce que la vie va vite ? oui !) Julien est entravé parfois par les rôles de travelo. Il n’y est obligé en rien. Comme j’adore les travelos, il a mis un peu du temps, peut-être, à  comprendre que je n’en avais rien à foutre, au fond. Il peut — et veut — jouer aussi des hétéro. Louis, c’est le bonheur absolu aussi. Une sorte d’amitié. Il est tout à fait mon type physiquement et chaleureusement (je sais : pas qu’à moi) ; alors, peut-être, au début, je l'ai voulu plus animal encore qu’il n’est (quand il l’est, il est parfait). Je l’ai dirigé (c’est le seul) d’une manière peut-être un peu sur-investie (à la Hitchcock), traquant le moindre  désaccord, le moindre à-côté, voulant en faire une star et, peut-être, lui, résistant dans une fausse immaturité. Disons, s’il faut nommer un défaut tel que je décidai qu’il devait m’apparaître : il a une manière, un « naturel » auquel il tient trop, je l’aimerais plus « dissocié » (s’il l’était plus, il serait une star), plus « Depardieu », mais, encore une fois, ça vient de moi : je lui trouve toutes les qualités. J’aimerais qu’il m’emporte avec lui en traineau dans un pays lointain, mais je suis le prof et il est l'élève et il doit apprendre les choses lentement et je dois les lui apprendre patiemment. Valentin. J’ai gardé le meilleur pour la fin. (Quel beau nom aussi, celui-là !) Valentin — que j’ai repêché de Julie, tu te souviens (et tu as vu d’ailleurs comme j’ai finalement aussi repêché Laure : de ça aussi, je suis bien fier) —, au début du travail, à mon grand étonnement, a manifesté des énervements — il n’en avait pas du tout en septembre, bien au contraire —, même des larmes, mais les autres (rapide enquête) — et lui-même, d’ailleurs — m’ont dit que c’était habituel, enfin, une sensibilité à fleur de peau et puis sa place dans le groupe, etc. Il cherchait, en décembre, à être en retrait, mental, se retenant de sa sensibilité épouse du feu. Quelque chose stratégiquement le retenait. Je suis convaincu que la grande difficulté d’une école, c’est d’y survivre et qu’on peut être frustré, à vingt ans, de ne pas s’y déployer comme dans de l’eau — et, pourtant, c’est de l’eau. C’est peut-être parfois à vingt ans qu’on a le plus le sens que la vie va vite. En tout cas, Dieu soit béni (mais même sans passer par Dieu), il a finalement assez vite retrouvé son temps retrouvé, sa joie de vivre (base de ce spectacle), sa confiance (très pure). Un feu follet très intelligent, promis à un bel avenir. Il écrit très bien, aussi : certaines des lettres qu’il m’a envoyées sont juste « vraies ». Laure, pour seulement la nommer enfin, mais je n’en dirai pas un mot, est toute ma lumière ! Elle me supporte, c’est déjà ça ! J’attends beaucoup de son amitié (très vraie aussi). Je suis si content qu’elle ait pu mettre son talent au service de ce spectacle, son intelligence. Voilà, j'ai parlé bien mal de mes inestimables amis, entiers et plein d'avenir en même temps, déjà en allés... Ne vois d'ailleurs ici rien de fixe, cher Laurent, rien que du bavardage.
Je t’embrasse, 
Yves-Noël 

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