Saturday, September 24, 2016

S how business



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J ’habite près d’un théâtre


Le monde du show business est cruel. Dans notre petit commerce (comme dit Jean-Louis Badet), ma petite entreprise, nous avions fabriqué une Traviata sublime à Lyon (que nous avions intitulée Les Entreprises tremblées), mais, dès la saison suivante, à Paris, une autre Traviata sublime supplante déjà la nôtre, celle-ci intitulée Vous méritez un avenir meilleur. Il y a déjà plusieurs années que nous sommes légion à avoir récompensé Judith Chemla du titre absolu de STAR DES STARS : pas d’autre en France qui lui arrive à la cheville. (Oui, le monde du show business est cruel : un monde de compétition.) Judith Chemla, eh bien, encore une fois (malgré mes lunettes ; cette fois, j’y avais pensé), je ne l’ai pas reconnue. C’est une fille qui joue tellement qu'on ne la reconnait pas. C’était le compliment suprême pour Madeleine Renaud : « Je ne t’ai pas reconnue ». Elle change physiquement du tout au tout. Là, elle est si maladive, une vieillarde prête à mourir et d’où sort d’elle une voix d’ange, comme si elle exprimait l’amour, comme si elle exprimait la vie. « Seule, abandonnée dans ce désert peuplé qu’est Paris. » Judith Chemla, si elle jouait en Chine, au Japon ou à New York, on prendrait l’avion pour se déplacer. Elle joue en bas de chez moi, dans le quartier des réfugiés — quartier devenu sacré depuis la présence sacrée des réfugiés qui ont fui la guerre africaine pour être reçus dans la terre usurpée des barbares Francs christianisés à coup de tatanes à clous ! « O consolation, soutien de l’âme fatiguée ». Le monde du show business est cruel : aux Bouffes du Nord, on vend, à l'entrée, sur une petite table, des livres en rapport avec la maison (les livres de Peter Brook, etc.) ; eh bien, on y a placé A la recherche du temps perdu, manière légère de faire de la publicité pour mon spectacle de février, mais manière cruelle de me rappeler que je ferais mieux de me mettre au boulot ! (plutôt que de traînasser ici...) « En choisissant ce Schumann (Proust), certes, je dévoile un peu mes orientations musicales (sexuelles), mais il s’agit avant tout de l’un des plus grands défis artistiques qui soient, tant sur le plan musical (poétique) qu’intellectuel », dit, dans un magazine distribué devant le théâtre, un « jeune prodige de la direction d’orchestre »...

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Aujourd’hui, le prof de danse américain a dit qu’il s’entrainait à lire un texte, il n’a pas dit pour quelle occasion, et qu’il demandait à des amis de le corriger. L’un deux lui a dit qu’il avait une manière anglo-saxonne de lire, que les Français « lisaient en séduisant » (et il nous encourageait, puisque nous étions Français à danser nous aussi « en séduisant »). En sortant, vraiment cassé  (plus j’essaie de bien faire, plus ça me détruit), j’ai rencontré une vieille dame aveugle qui m’a demandé de l’aider à ouvrir sa porte, au deuxième étage, m’a-t-elle dit, mais, en fait, au troisième (c’est en touchant la poignée, qu’elle a dit : « Non, c’est pas là »). La regarder monter l’escalier serré était quelque chose… comme si elle grimpait en haute montagne, agrippée de tous ses bras à la rampe. Quatre-vingt-quatorze ans. Elle m’a dit : « Vous verrez quand vous aurez quatre-vingt-quatorze ans… » Je lui ai répondu que je n’étais pas sûr d’y arriver. Elle m’a dit alors : « Moi, non plus, je ne pensais pas y arriver, avec tout ce que j’ai vu, la guerre, la privation… » Je lui ai demandé si ses yeux presque aveugles, c’était la cataracte (puisque on m’a, moi, diagnostiqué un début) : « Non, c’est la vieillerie… » Elle a trois chats qui sortent sur le palier, mais pas plus loin, parce qu’elle a récupéré les deux de sa voisine décédée il y a six mois, « J’en avais un, je me retrouve avec trois. » Elle a décidé de ne plus fermer sa porte, elle n’arrive plus à l’ouvrir. Je lui ai dit que c’était une bonne idée. Elle m’a dit : « De toute façon, ça fait soixante-dix ans que je suis ici, y a jamais eu de voleurs ». Le problème de la porte étant résolue, reste l’escalier. J’aurais peut-être dû la porter. Je l’ai aidée à se relever quand elle s’est assise sur une marche. J’ai senti sa maigreur, sa vie, son sang toujours vivant.

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