Saturday, June 06, 2026

L 'Ami de l'inquiétude

 
Au sortir du resto (là, où j’aime, entre les deux gares), alpaguée par des démarcheurs, la première m’appelait « Monsieur », je rectifiais et passais mon chemin, le second m’abordait sans me désigner, alors je laissais s’épancher ma détresse : Edgar Morin disait que, quand il était jeune et qu’il était entré dans la Résistance, malgré la peur de la torture, de la mort, il était à l’aise dans sa peau parce qu’il sentait qu’il était au bon endroit — et, moi, je ne signe plus, je lui disais au démarcheur, j’ai signé longtemps dans des époques plus optimistes, Amnesty, Greenpeace, etc., mais, maintenant, je suis en détresse, chaque jour les nouvelles du journal me désespère et où et comment s’engager, je me demande quand j’entreverrai la possibilité d’être « au bon endroit ».

Le démarcheur déconstruit m’avouait qu’il était aussi dans une incertitude terrible. Notre échange, notre « temps de parole », c'était un peu comme le film de Marguerite Duras, NATHALIE GRANGER : « Vous n’êtes pas voyageur de commerce. » Je lisais ensuite que, pendant l'entre-deux-guerres : « Tant de tentatives politiques, de critiques du capitalisme, de contestation des normes de genre et d’existence, d’invention de modes de vie se développèrent, alors comme aujourd’hui, dans les marges — alors que s’installait au même moment la machine à broyer des fascismes. » (Philippe Duke.)

Dans les fêtes, il fallait éviter les sujets qui fâchent. L'étudiant en cinéma de Paris 8 à qui l'on conseillait la Nuit blanche répondait : « Ah, non, c'est dirigé par une sioniste ». Plus tard, quelqu'un m'avait parlé d'un humoriste « de grand talent » que je ne connaissais pas. Akim Omiri. Je notais son nom. Une horreur (je le vérifiais aujourd'hui). 
 
Tout préparait au fascisme, tout signifiait que la nouvelle maladie fasciste était la nôtre, celle sur laquelle on pouvait compter, celle qui était la fête.
 
Nous n'étions plus que quelques-uns, les amitiés se défaisaient ; les solitudes et les mouvements de foules s'amplifiaient et nous laissaient en manque. 
 
(« Parmi les décombres, au bord des chemins... »)

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Monday, June 01, 2026

O n

 

Je me demandais si de cette chaleur allait sortir quelque chose : des pleurs, peut-être. Il y avait le temps du temps. La soirée longue (de lecture). J'avais connu la ville, dans l’après-midi. Une ville de province que c’en était étonnant, un centre-ville. On avait vu Paris au XIIIe siècle dans une vidéo exposée à la Sainte-Chapelle. Car, de la préfecture,  j'étais allée à la Sainte-Chapelle, espérant que la chaleur aurait chassé les touristes. Traverser la Seine. On avait pu entrer sans trop d’attente (une 1/2 h, je crois). On avait espéré la fraîcheur d’église, mais, non, les portes étaient grand ouvertes, il faisait chaud comme sous un préau. Mais les verrières étaient toujours sublimes, les vitraux avait été nettoyés, les couleurs plus vives que le présent, plus crues, plus acides, plus modernes. Tant de disparitions et de présences. On était dans le Royaume. On avait été raflés au petit bonheur la chance ; ça qui était beau ; la chaleur qui unifiait...

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Monday, May 25, 2026

Il y a un temps où tous les mots sont douloureusement bons. C’est au sortir du sommeil, comment dit-on ? « réparateur », un jour de Pentecôte. Un lundi de Pentecôte. Un jour en plus, divin. Tout un monde de fées fécondes. Tout a été rêvé. Même la mort. Lætitia Casta était passée en voisine. Pour embrasser. Elle avait du texte à répéter pour le lendemain, elle était en tournage. Une série. Beaucoup d’informations à faire passer et comment faire pour que ce soit quand même… « un poème ? » Je finissais sa phrase. Jean-Paul me frôlait et me soufflait : « Non, mais elle est d’une beauté ! Elle est d'une beauté ! On a envie de le lui dire, vous ne trouvez pas ? » Je laissais Jean-Paul le lui dire. Et c’était ce crépuscule très long, caniculaire, cette terrasse où dormir, Madrid, cette nuit sans fin, fleurs et fanes, les roses avaient passé
 
« Mais il y en aura d’autres... », disait Jean-Paul...

Bien sûr, le journal-papier annonçait une catastrophe pour l’été. Une de plus. La fin du pétrole. Nous n’irions pas en Corse. Plus d’avions, plus de bateaux. À la voile ?

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Thursday, March 12, 2026

Fabrice Luchini m’avait appelée pendant la performance dans la Mercedes (TAXI MARIE-NOËLLE). En fait, c’était Z. qui l’imite très bien. Et la photo et le nom de Fabrice Luchini s’était affichés sur l’écran de mon téléphone — et j’avais choisi la sonnerie « à l’ancienne », la même que celle de Philippe, le directeur du garage, qui, une fois, avait interrompu notre conversation. (Et Philippe s'était éloigné en justifiant : « C’est un client ».) Je n’ai pas d’imagination, je me baisse pour ramasser (la savonnette dans les douches). Donc Zorro avait appelé plusieurs fois de Belgique sous les traits et la voix de Fabrice Luchini, j’avais répondu, il était très bavard, il voulait m’inviter à l’avant-première lundi de son nouveau film à la Cinémathèque et puis : « Oh, je rêve de voir ce film justement… » (elle aussi jouait bien), il y avait Joris dans la voiture et Ling (le mari de Joris) et Rei et, voilà, tout le monde s’était trouvé invité à la Cinémathèque lundi à 20h. Que faire ? A quel moment dégonfler l’affaire ? C’est pour la petite que ça m'avait fait de la peine (celle qui jouait bien)

Z m’encourage à voir le film avec Fanny Ardant et Melvil Poupaud sur Arte. LES JEUNES AMANTS. Quand il était sorti, j’avais hésité à y aller avec la coiffeuse (la femme avec qui j’étais) parce qu’elle aimait (toujours, j’imagine…) les films « normaux », tout ce que je déteste, les films romans-photos avec des personnages « normaux », des acteurs « normaux », des situations « normales », des appartements « normaux », des sentiments « normaux », voilà ce qu’elle aimait, ma copine, bref, de la production française en veux-tu en voilà, mais comme j’adore Fanny Ardant, je me disais qu’il pouvait y avoir un plus petit ensemble commun, mais, non, on avait renoncées à faire l’effort de tenter le coup. J’aime Fanny Ardant, bon, parce qu’elle est tragique. Le dernier sourire du film, je l’ai vu en vrai. C’était dans un cocktail il y a quelques années (dans le vaste lieu de Jean-Paul Gaultier) et Fanny était là et je l’ai regardée, elle était grise, vieille, ennuyée et soudain quelque chose l'a réjouie, et, en une fraction de seconde, elle est devenue extraordinairement jeune, belle, heureuse, possédant le soleil. J’ai compris pourquoi elle était Fanny Ardant et que ça valait bien le coup 
 
Bien sûr, cette éternité de la vie, l'épanouissement d'une femme de l'enfance jusqu'à la splendeur de l'âge, on ne peut jamais le voir sur une actrice liftée

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Thursday, March 05, 2026

L es petites gens

 
J’ai pris un râteau (un de plus, je me suis dit). J’ai proposé mon téléphone à Hugues pour qu’il me dise quels spectacles aller voir. (J’avais repris goût aux sorties.) « En règle générale, c’est non », m’a-t-il dit (quelque chose comme ça). Hugues est un grand solitaire pour ce que je comprends de lui. Un vieux garçon homosexuel. J’avais sympathisé avant le spectacle parce qu’il tenait comme moi une petite pancarte, « CHERCHE 1 PLACE » devant le théâtre de la Porte Saint-Martin où l’on donnait ce soir-là LE BOURGEOIS GENTILHOMME. Nous espérions, lui comme moi, une place à petit prix (nous refusions le tarif à 44) et la chance nous avait souri, à lui puis à moi : une femme faisant partie d’un groupe « séniors » (qui, elle, m’a proposé à la fin son téléphone, elle s’appelle Massa) nous avait proposé, à lui comme à moi, une place offerte par Patrice Bessac, le maire de Montreuil. (J’espère qu’il ne sera pas défait aux prochaines élections !) Nous nous étions retrouvés assis côte à côte. Pour résumer une vie, Hugues a deux passions, le théâtre et la danse, deux domaines personnalisés pour lui par Robert Hirsch (mort en 2017) et par Rudolf Noureev (mort en 1993). Qu’a-t-il fait ? du théâtre ? de la danse ? Non, il est entré chez Air France pour aller voir Noureev danser de par le monde. Maintenant, bien sûr, il est retraité, 78 ans, il ne les fait pas, sans doute parce que sa passion est intacte, sans vieillissement, c’est l’éternel fan, l’éternel enfant. Il sort tous les soirs comme je le faisais quand j’étais gosse, « Je vois tout », avoue-t-il, « Surtout la Comédie Française et le privé », modère-t-il. Alors, il est là, connu, avec son petit carton, tous les ouvreurs le tutoient. A 12 ans, il a le temps de me dire (c’est sa légende), il se souvient qu’il avait supplié sa mère de le laisser sortir pour aller voir Robert Hirsch dans LE DINDON (qui jouait Rédillon et, à cette reprise dans les années 60 — ça, je n’ai pas très bien compris —, il ne l’avait joué qu’un seul soir, ce seul soir où le gosse avait justement supplié sa mère). (Jacques Charron, c'était Pontagnac, « Enfin, toute la bande... », comme il dit, la CAGE AUX FOLLES avant l’heure.) Il connaît l’histoire de la Comédie Française by heart. Il me dit que Jeanne Moreau a joué Clara (toujours dans LE DINDON) dans les années 50, ce qui me fait rêver. Je pensais qu’il pouvait me conseiller car, oui j’ai repris goût au théâtre en voyant le génialissime Christian Hecq et cette reprise du BOURGEOIS. Je comprenais Hugues, « J’étais devenue spectatrice » (comme le chante Peggy), fan, adolescente, j’aurais pu voir jouer Christian Hecq, oh, tous les beaux jours de ma vie…

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Monday, February 16, 2026

L ’Amour buissonnier



Parfois, oui, parfois, après beaucoup de perdition et de peur et d’angoisse et de recroquevillement, et, la veille, surmontant la honte, on a enfin avoué à quelques amies qu’on allait mal, on se réveille un matin, on a fait un rêve érotique — c’est déjà ça ! — et il y a, en plus de la lumière fraîche, c’est la cerise sur le gâteau, Fanny Ardant la parfaite qui chante une chanson bien écrite : « A quoi sert de vivre libre quand on vit sans amour » qu’on repasse plusieurs fois pour être sûre — on le veut — que ce soit l’humeur du jour : « Arrêter mon cinéma »
On a lu les journaux au réveil (ce qu’on sait qu’il ne faut pas faire), on a vu que, comme tous les jours, la société, c’est de la merde. Années 30. Mais, certains matins, certains instants, on n’est pas sans amour et, finalement, c’est ça, la liberté. Puis on reprend (mais plus tard, un peu plus tard, quand on aura colmaté la brèche par où passe la lumière) les « projets au singulier ».
Ah, j’oubliais, je vais mettre un 💟 à Fanny…

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Wednesday, February 11, 2026

C harles parlait bas

 
Charles parlait bas et souvent en se cachant la bouche avec la main sans que je saisisse pour quelle raison parce qu’il parlait aussi souvent sans se cacher la bouche (mais toujours bas). Ça me rappelait la manière — telle que racontée par Cocteau — que Proust avait de lire ce qu'il avait écrit en riant, en s’interrompant en disant « C’est idiot, c’est idiot… » et en se cachant la bouche. Mais Charles disait ainsi des choses essentielles et rapides que je faisais répéter, je ne me privais pas de montrer ma surdité, je faisais tout répéter, parfois plusieurs fois — et, parfois, je prenais note ; il me le fit remarquer une fois qu'il avait l’impression d’une interview. Ça faisait deux ans qu’on ne s’était pas vus, me dit-il (je pensais même plus). La dernière fois, je crois, qu’on s’était parlés au téléphone, il était à l’hôpital : cinq mois. Il me dit qu’il avait ensuite passé un an à travailler dans une association d’épicerie solidaire dans le Nord de Paris et, maintenant, il était pensionnaire de la Comédie Française, excusez du peu. J’étais enchantée comme on est enchanté, parfois, que la vie réussisse. Il prenait un médicament qui fonctionnait, me dit-il, du lithium. On en trouve dans les batteries de SmartPhone. « Terre rare ». Il allait bien. J’avais oublié qu’il était acteur, dans mon souvenir il était metteur en scène, mais j’avais faux. Il était acteur et il lisait. Et il écrivait des poèmes, encore parfois. C’était sa grande disponibilité — mais disponibilité à tout : il lisait et il n’oubliait pas ce qu’il avait lu et le monde s’ouvrait. Ainsi, il était très vaste. Je ne me souviens plus de ce dont on parlait — après le déjeuner au Deux Gares, on avait marché et on s’était rassis au Mistral Gagnant — parce que je parlais aussi beaucoup. Je m’en étonnais : quand il y a à entendre, il y a aussi beaucoup à parler comme si je devais apporter mon eau au moulin, mais peut-être aussi comme si j’éloignais, retardais la « révélation » qui ne pourrait pas ne pas survenir dans l’écoute et la parole — et qui, peut-être, bien sûr, ne manque pas d’advenir car elle est déjà là...
 
Je notais de lire Henry Corbin, Histoire de la philosophie musulmane. Et puis comme je faisais allusion à Legrand (je pense qu'il avait lu des posts) : « C’était quasiment des techniques de rencontre de Dieu ; c’était de tomber amoureux de quelqu’un ». Et puis, peut-être Al-Fârâbî, il n’en était pas sûr (ou raconté par lui), l’histoire d’un musicien qui, à la fin de sa vie, « n’avait plus besoin de jouer, il entendait la musique de Dieu tout le temps ». Sa musique, le fait de faire de la musique n’avait été qu’une « préparation » à la vraie musique, celle du monde, celle de Dieu. Je lui avais dit que je n’allais plus beaucoup au spectacle, jamais au ciné, mais que le spectacle était pourtant partout dans ma vie, je trouvais, qu’il suffisait pour moi d’être dans l’état de voir, qu’il suffisait pour moi d’être spectatrice. Je lui racontais aussi un dernier post que je voulais écrire sur Legrand, un tout dernier, ça le fit rire. Je l’écris, ce post, le voici :

« Legrand est passé pour moi du statut d’ami à celui d’ennemi. Mais comme Jésus a dit qu’il faut aimer son ennemi, ça ne change pas grand chose à mon amour pour lui. Simplement, cet amour est passé dans la nuit. Legrand est un fantôme que j’aime toujours avec la même intensité douloureuse car, comme dans un roman d’Antonio Moresco, notre amour survit dans la mort ; le roman ne s’arrête pas, mais se poursuit, bien au contraire, et Legrand et moi ne sommes certes plus jamais vivants, mais plus jamais mourants non plus — puisque nous en sommes là : enfin, déjà, morts !
»
 
Le mot « fantôme » m’avait été confirmé par un camarade à lui dans cette ville de coquilles vides que j’avais visitée la semaine passée : Laon. Léo qui tenait la permanence à la librairie anarchiste L’Etoile Noire m’avait dit, alors que je repartais, déjà sur le seuil : « Et tu fais la bise au fantôme ! » Et comme je m'étonnais : « Ici on appelle Legrand « le fantôme » parce qu’ici — on ne le voit jamais »

Charles me dit qu’il était croyant (je lui posais la question à brûle-pourpoint sans savoir pourquoi je la lui posais et il me dit que oui, étonné de cette question, mais oui). Il me dit que le trouble bipolaire qu'il avait traversé est un tel débordement d’émotions qu’on imagine qu’elles viennent de Dieu
 
 
 
« J'ai abandonné ma musique. Dans le service de Dieu l'on doit sacrifier ce qui vous est le plus cher et c'est ce que j'ai fait. J'ai composé des chants, j'ai chanté et j'ai joué de la vîna, jusqu'à ce qu'enfin j'ai touché, grâce à cela, la musique des sphères. Alors chaque âme est devenue pour moi une note de musique, et la totalité de la vie est devenue musique. J'ai parlé et les cœurs ont été attirés par mes paroles au lieu de l'être par mes chants.
Maintenant je suis occupé à accorder les âmes, au lieu d'accorder les notes. J'avais joué de la vîna jusqu'à ce que mon cœur devint un instrument que j'ai donné au divin Musicien, l'Être Unique. Depuis lors, je suis devenu Sa flûte, de laquelle Il joue lorsqu'Il le désire. »  (Pîr-o-Murshid Inayat Khan)

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Tuesday, February 10, 2026


 

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Sunday, February 08, 2026

P aris, musée du XXIe siècle

 
Il y avait Thomas Clerc hier soir — et je le note car je sais qu’il écrit en ce moment peut-être mon nom : je lui ai demandé vers la fin, pour retarder encore son départ (en même temps, ce que je préfère ce sont les dernières minutes qui me rappellent toujours la phrase de Duras de la fin de la réception d’India Song : « Ils restèrent à quelques intimes », hier, François-René avait laissé en plus la porte de sortie grande ouverte et il y avait l’air frais, comme d’avril, doux qui m’arrivait dans le cou « comme dans mon enfance », je me suis même demandé en goûtant à ce moment-là l’infinie douceur d’un bonheur de vivre que l’on retient entre ses mains, « Encore un instant, dit-elle », si on n’était pas toujours à la recherche de ses sensations profondes d’enfance et bienheureux ceux qui y parviennent), je lui ai demandé, à Thomas, ce qu’il faisait en ce moment, s’il écrivait et il avait répondu à la cantonade qu’en effet il écrivait ne serait-ce que son journal et que le récit de cette soirée y serait, mais qu’on ne le découvrirait qu’après sa mort dans cinquante ans (quel âge a-t-il ?) (nous étions des gens qui souvent se posaient la question de l’âge : par exemple, Aymen avait dit son âge, 26 ans, bon, nous avions accueilli cette annonce d’un air pincé, mais nous nous étions demandé après leur départ quel âge avait Manuel à la beauté sidérante ; François-René, après avoir inventé son âge réel (qui n’était pas 35 ans, âge auquel je bloque tous les gens que j’aime, moi qui en ai, hélas, déjà 43) disait que c’était mal ce que faisait Séb, d’aller vérifier, « Il ne faut pas faire ça », bon, mais, de toute façon, il l’avait fait et l’âge le plus invraisemblable, celui de Manuel une beauté stupéfiante, il l'avait deviné)
 
Mais Thomas Clerc se trompait encore sur mon genre. Dans la première édition de son livre, bon, il m'avait affublée de mon DEADNAME, ce qui datait immédiatement le livre (dès sa sortie), mais, après tout, c'était un livre daté parce que, par exemple,  nombre de boutiques référencées n'existaient déjà plus, ça allait si vite, la vie (la vie d'une ville), mais dans la version poche qui venait de paraître, j'avais vu qu'il avait certes rectifié mon nom, mais qu'il continuait (pendant quelques lignes) de parler de moi au masculin, je lui avais passé un savon, merde

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Sunday, February 01, 2026

U ne horreur


Je me suis réveillée avec un rêve si triste, l’arrestation d’un couple de Chinois si bons, si classes, si nécessaires, cette femme surtout, certainement à ma vie, mais certainement à d’autres aussi, que savais-je d’eux ? arrêté en sortant de chez moi et, pour toujours, passé dans l’autre vie des horreurs ; je les ai accompagnés tant que j’ai pu jusqu’à là où je ne les reverrai plus ni personne, la limite (la limite n’avait pas l’air de la limite, c’était la ruse suprême)
J’avais aussi l’idée que ce chapitre intitulé « Une horreur » devait clore le texte infini de ces posts IG

Hier, Z. avait failli être arrêté par les soldats de la RATP armés et protégés comme les soldats de ICE 
et puis, au dernier moment, il avait été protégé par une chance, le cul bordé de nouilles, exactement celle qu’il avait dans la pièce qu’il venait de jouer où, par deux fois, on le croit mort, perdu, on l’annonce mort, et où il réapparaît jeune vainqueur

Après la pièce, Marc s’était présenté en me disant : « Tu te souviens de moi ? » Oui, pour une fois, je me souvenais très bien, je le reconnaissais (mais je ne l’avais pas reconnu dans la pièce). J’avais commencé à prendre en note dans le noir un très beau passage et, comme c’est lui qui le prononce, ce passage, très bien, d’ailleurs, je le félicitais, j’osais lui demander de me dicter ce qui me manquait, ce qu’il fit volontiers car Marc est gentil, sans doute à ça que je l’avais reconnu, le signe distinctif (extérieur) de sa gentillesse lui faisait son identité
 
« Mourir est chose aussi commune que de vivre. On préfère l’une et on pourchasse l’autre — car, dès le premier instant de notre vie, nous poursuivons et traquons l’heure de notre mort — d’abord en bouton puis en fleur, enfin donnant notre graine pour choir bientôt. Et comme l’ombre suit le corps nous suivons la mort. Si donc nous traquons la mort, pourquoi la craindre ? Aucun effort délibéré de notre part ne peut changer le cours de notre destin car, mûrs ou déjà blets, nous tomberons quand nous tirerons le lot de notre dernier jour »

J’avais repensé à cette phrase d’Antoine Vitez (que je cite de mémoire) : « Qui résoudra ce mystère, les acteurs disent et jouent les plus beaux textes de l’humanité, mais leur vie n’en est pas changée… »
 
Venait souvent assez vite après cette phrase le souvenir d'une autre de Marguerite Duras qui nous avait demandés un soir chez elle (nous étions plusieurs) : « C'est quand même bien foutu, ce que j'écris ? » Et comme nous nous récrions tous : « Alors pourquoi, ma vie, c'est n'importe quoi ? »
 
Dans le livre que  j'avais dans ma poche, ce soir-là, je tombais toujours sur la même idée, la phrase définitive de Marguerite Yourcenar :  « La même distance incommensurable sépare les œuvres de Racine de la vie de Racine, et le peu que nous savons de Shakespeare des pièces de Shakespeare »
 
 

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Saturday, January 31, 2026

D es personnages romanesques


J’ai conscience de l’horreur de vivre, c’est-à-dire pas tellement de vivre, mais de vivre au-dessus, partout, en deçà du gouffre du néant (c’est peut-être le sens du nouveau titre de Bertrand Scheffer : Néant Bonheur…) Mais, vivre, je le voudrais ! sans penser à demain, demain la mort. On n’y pense pas, on s’endort et puis c’est tout. Mais le fait est que j’y pense
Mais que la foule est douce, dernier état ou presque qu’il nous reste de la nature…

Je pensais que Maxence avait rencontré un collègue dans cette gare matinale où les trains avaient du retard, mais, non, l’acteur supposé était l’essayiste Pablo Servigne (dont Maxence me dit ensuite que son meilleur livre était L’Entraide, l’autre loi de la jungle)

Maxence, pour parler, abordait la non rationalité écologique des tournées à la française — sur le modèle de celles de Jean-Baptiste Poquelin — et Pablo disait que les fourmis savaient toujours quel était le plus court trajet. Elles vont partout, les fourmis, mais elles déposent sur leur passage des phéromones qui s’évaporent peu à peu : là où ils restent le plus présents, c’est le chemin parfait, le plus efficace. Pablo Servigne disait qu’on avait inventé « une fourmi informatique » pour résoudre comme ça des histoires de rationalité des trajets

Il y avait des gens très beaux dans le TGV d’un presque printemps. Je pensais à la phrase de Marguerite Duras « Aucune existence n’est enviable », mais pourtant… ce garçon très beau avait forcément une femme très belle… Il y avait un enfant déjà, un autre dans le ventre, les yeux très beaux, les corps en volume. (L’homme feuilletait Les 5 piliers de la Sagesse de Frédéric Lenoir) 
 
J’avais décidé de me prendre en main... — combien de fois l’avais-je écrite, cette phrase, dans ma vie ? Si j’étais fourmi, je saurais combien de fois j’étais déjà repassée là


*

J’avais entendu à la radio qu’on pouvait perdre du poids non pas en mangeant moins, mais en mangeant plus

J’avais entendu ensuite, c’était dit par cette actrice, Charlotte Rampling : « au risque de l’amitié cachée, folle-éperdue-infinie, pire qu’un amour » et ça m’avait ramenée, presque de force, à ces histoires que j’avais inventées avec Bobo ou Legrand, des histoires à sens unique dont j’avais fait les questions et les réponses. De temps en temps, Legrand m’écrivait des messages qui commençaient toujours par « Alors, tu m’oublies ? » C’était vrai, je profitais de ce travail qui m’éloignait pour essayer de ne plus y penser (ni à lui ni à notre histoire), une sorte de « Dry January »

Toute homosexualité me dégoûtait et Legrand était trop pédé pour moi (Bobo moins bégueule…)
Mais la réflexion n’était pas la vie et j’étais vouée à réfléchir, hélas, hélas…

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Sunday, January 18, 2026

C ’est un devoir de ne pas être au courant


Marie NDiaye m’avait dit aussi qu’elle avait le sentiment d’avoir de la chance, d’avoir eu de la chance et d’en avoir encore, ce qui participait aussi de sa nature heureuse ; elle et moi aussi — j’étais obligée de le reconnaître —, nous avions de la chance
J’aime cette chance

Je lisais mainteant le petit livre d’elle que François-René m’avait donné en fin de soirée (j'étais la dernière comme j'aime), ce poème sur la mémoire épouvantable de Berlin :
« Chez qui dormons-nous chez qui réjouissons-nous
ces matins d'août incandescent
du grand soleil constant qui ramollit
le goudron inégal défoncé de Berlin la rude
et le chuintement des roues de vélo sur l'asphalte fondue
et le gémissement des freins d'une bicyclette de femme
chez qui rions-nous oh nous gémissons parfois aussi
mais enfin qui sommes-nous et de quels regrets de quelles tristesses
amères et froides
sommes-nous comptables ? »


FR habitait aussi à Berlin pendant le temps où elle y habitait. C’était une ville accueillante de partout malgré sa laideur et sa mémoire infernale. Maintenant tout le monde a fui, tous les artistes de tous les pays sont repartis chercher ailleurs, chercher un havre, une scorie, un accroc dans la toile capitaliste  

Et puis il y a la vie qui passe pour tout le monde

J’avais rencontré Patrice Calmettes, DI y tenait. Il m’était apparu en grand deuil dans la maison dans la pénombre (sa mère)
Très impressionnant
Aussi un coté Portrait de Dorian Gray car, sur son Instagram, Patrice postait les photos heureuses de sa jeunesse de jet-setteur
Et tout d’un coup je le voyais là
DI disait : « Je pense que vous allez bien vous entendre »
J’avais répondu d’une voix que je trouvais immédiatement trop incertaine : « On va essayer… »

Pendant ce temps, Legrand avait vu Siegfried à l’opéra Bastille, mais, le lendemain — autour d'huîtres au marché de l'Olive —, il m'avait dit : « Je fermais les yeux pour écouter la musique » (ce qui corroborait ce que Jean-Paul avait supposé : la mise-en-scène était très mauvaise)

Mais chacun ne connaissait qu’une partie du monde de tout le monde
A Patrice, je demandais : « Est-ce que vous étiez de la bande à Delon ? » Eh bien, pas du tout, non, il était de la bande de tout le monde, mais pas de celle de Delon. Il me dit quand même — puisque je lui posais la question — que c’était bien sûr vrai (comme l’avait raconté le très jaloux Helmut Berger) qu'Alain Delon avait couché avec Visconti
 

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Saturday, January 17, 2026

« J ’écris en tant qu’être humain »

 
Je ne ressemble pas à quelqu’un qui serait aimé, qui pourrait l’être, mais chez FR (François-René), j’avais encore eu la fève, ça l’avait énervé pour la deuxième fois ; à chaque fois il y avait la menace que je ne sois plus invitée. Dans mon enfance, j’avais joué un petit rôle : « Iégorouchka, pique-assiette chez les Lébédev » (c’est dans Tchekhov). Voilà ce que j’étais, voilà ce que j’avais joué toute ma vie et même dans plusieurs de mes vies antérieures probablement car je savais y faire ! J’avais dit à Pános que son nom voulait dire « serpillère » en suisse romand, ça non plus, ce n’était pas très gentil : « Mais, si ! c’est Marie-Thérèse Porcher qui chante ça sur l’air de « La Bohème » : « La panosse, la panosse… / On a beau dire, elle nettoie tout… » » J’avais donné ma fève à Esther (4 ans) qui avait très bien fait le job puisqu'elle avait rapidement appris les noms des personnes présentes et, sous une table exactement de sa taille, avait désigné les parts magiques ; j’avais dit : «  Puis-je donner ma fève à quelqu’un comme l’opposante vénézuélienne a donné son prix Nobel de la paix à Trump ? » On m’avait dit que je n’avais pas le droit, mais on m’avait laissé faire. Après tout, Esther, c’est vrai, avait été comme une sorte de collaboratrice puisqu'elle m’avait désignée. Mais Esther remarqua que je lui avais donné la couronne la plus ordinaire et que je gardais la plus belle. Bon. Mais c’était parce qu’elle était la plus grande. Bon. Ce soir-là, j’avais rencontré Marie NDiaye, je suis étonnée maintenant de voir son âge sur Wikipédia : elle avait l’air d’une ado, d’une gamine, ne correspondant pas du tout à la froide étiquette « grand écrivain », mais heureuse. Elle m’avait tout de suite dit : « Tu peux me tutoyer », ce qui n’était pas simple, pour moi, non. François-René qui m’avait souvent parlé de son amie Marie m’avait conseillé comme premier livre à lire d’elle de commencer par Une femme puissante publié dans la collection Folio à 3 € (c’est l’histoire de Khady Demba, le troisième tableau de Trois femmes puissantes). A Marie NDiaye, j’avais dit, je m’étais forcée, je m’étais demandée quand le lui dire et je l’avais dit interrompue plusieurs fois par, je ne sais pas, les choix Deliveroo ou je ne sais plus, que j’avais lu cette nouvelle et que c’était « peut-être la plus belle chose que j’avais lue de ma vie ». Bon, après avoir dit ça, je n’avais plus eu beaucoup de conversation. J’avais demandé bêtement (car je savais la réponse) dans quelle mesure elle avait connu cette femme ou si c’était une œuvre entièrement d’imagination. Bien entendu — c’est le génie de ce livre —, c’était une œuvre d’imagination. Même si Marie NDiaye avait eu connaissance de témoignages. Marie NDiaye m’avait dit que le récit datait de 2008 et que, maintenant, elle ne le récrirait pas de la même façon ; qu’à ce moment-là, il y avait peu de récits de ce genre de voyage, celui des migrants, mais que, maintenant, il y en avait beaucoup plus, qu’ainsi elle ne le réécrirait pas de la même façon. Je n’avais pas compris, pour moi qui l’avais lu en 2025, le récit était absolument neuf d’informations. Marie portait le même pull « de ski » que je lui vois maintenant dans une vidéo de France Inter où elle présente son dernier livre, Le bon Denis. Et je comprenais maintenant qu’elle avait voulu apporter un peu de nuance à l’affirmation maladroitement dithyrambique que je lui assénais. Je comprenais aussi, en visionnant l’émission, que cette manière, cette gentillesse un peu saccadée qu’elle avait pour parler venait probablement d’un bégaiement. Mais, ce qui m’avait sidérée dans la soirée, c’est qu’elle avait répondu, un peu après son arrivée, à quelqu’un qui lui demandait si elle allait bien, que oui, « Je suis quelqu’un qui va naturellement bien, j’ai une nature heureuse. » Ça m’avait sidérée parce que je ne connaissais que des écrivains malheureux (ce qui faisait qu’à ceux qui me proposait d’écrire, je répondais quelque chose comme : « Autant me proposer l’enfer ! ») On en avait reparlé un peu plus tard dans la cuisine ; elle m’avait dit : « Je suis peut-être une exception… »

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Monday, January 12, 2026

A khenaton


A la fin, avant de partir, on regarde les tableaux, les sculptures, c’est silencieux, infini, c’est leur heure, il n’y a plus qu’à rentrer, tout a été dit

A la fin, avant de partir, on regarde les tableaux, les sculptures, c’est silencieux, infini, c’est leur heure, il n’y a plus qu’à rentrer, tout a été dit. On, c’est moi, c’est je. Je regarde les tableaux, les sculptures, je fais le tour, j’ai le temps, l’interstice, il n’y a plus d’enjeu, ça n’appartient à personne, tout le monde est sur le départ, François-René commence à ranger une chose ou deux pour passer le temps, l’attente que tout le monde parte et qu’il se retrouve seul, seul pour la nuit, qu’il éteigne les lumières, etc., les grandes baies vitrées, tout Paris, le jardin qui, dans l’autre sens, va réenvahir la maison…
Il y a des fragments de hiéroglyphes sculptés, avec encore la couleur rouge qui apparaît, qui me retient de toucher, je touche quand même, ce qu’on ne peut pas faire au Louvre, trop de vitres, trop de monde, mais au musée Guimet, quand j’étais jeune, pas de gardien, j’avais touché comme une aveugle les belles têtes de bouddhas ou de divinités inconnues, mais qui, un jour, avait été sculptées avec la main, l’outil, de manière qu’on y passe la main, qu’on y caresse les volumes, les stries, les creux, tout ce qui fait sens pour que cette sculpture soit belle, pas sculptée avec de la terre, mais de la pierre

Je recopie d’en exergue d’un nouveau livre qui se trouve posé là avec son marque-page : « Des peuplades de l’Orénoque n’existent plus : il n’est resté de leur dialecte qu’une douzaine de mots prononcés dans la cime des arbres par des perroquets redevenus libres. » (De Chateaubriand.)

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Sunday, January 11, 2026

P iscine pour un vieillard

 

Piscine pour un vieillard (titre)


J’aime les journées, les nuits, parfois, me font peur, le cinéma, le malheur, son récit nocturne. Mais j’aime les journées. Paris n’a plus rien à m’offrir. Je le dis. Les hétéroflics. Le soir, ils se retrouvent près de l’Opéra ou à Saint-Germain-des-Près. Comme si c’était y a pas longtemps. Legrand, pendant que nous étions seuls à la mer, m’a transmis les quelques derniers messages de France qui l’avait ghosté comme elle en a l’habitude pendant quelques jours, mais, cette fois-ci, ou peut-être comme les autres fois, pas sans l’inquiéter car les messages étaient si désespérés, si beaux, après tout, même si ça s’était déjà répété de nombreuses fois… 

 

J’ai dit à Legrand de conseiller à France d’en écrire un livre. Enfin, pourquoi toujours vouloir écrire un livre ? Les créneaux sont étroits, dans la littérature, pour trouver des lecteurs. On va lire le nouveau livre de Théo Casciani, bien sûr, on sent qu’il fait tout, lui, pour qu’on le lise (mais faut mettre le paquet !) Lire, c’est croire. Mais, simplement, les messages de France étaient si beaux, si vulnérables, si touchant… bien plus beaux que… ce que je pourrais jamais écrire dans mes parodies ! France semblait tomber dans une souffrance-connaissance, peut-être pas littéralement vraie (on le lui souhaite), mais littérairement vraie. J’ai lu quelque part — mais où ? — une question qui disait (de mémoire) : Que vaut-il mieux, un bonheur bon marché ou une souffrance de prix ? Mais où ai-je donc pu lire ça ? Maintenant Legrand tourne du porno sans moi avec une alcoolique. Ils mangent des huîtres au soleil. Elle est adorable. Ils sont heureux, c’est indéniable. Il s’occupe d’elle. J’aime voir Legrand sérieux (avec moi, il ne l’est jamais)

 

Bien sûr, mieux vaut le bonheur bon marché, me dis-je à l’instant. Ou le rêve. On rêve le rêve. J’ai vu comme Paris était un village. Le village de Paris-village. Et qu’on pouvait en profiter. Profiter de Paris-village. J’ai marché dans le Louvre, c’était si grand, le grand magasin du Louvre avec Legrand — et puis, de là, tout a décliné, dérivé… Chaque jour le nouveau bleu. Le nouveau dimanche. Z est passé et m’a montré des photos si touchantes de Brigitte Fontaine qui habite désormais au couvent des Récollets, près d’ici… Voilà une phrase de Insula  : « Quelqu’un qui doute de cette drôle d’époque qui est la sienne. » Legrand traîne avec l’épais volume des œuvres complètes de Charles Baudelaire qu’il a trouvé chez sa grand-mère et qui, m’apprend-il, était le premier volume publié dans cette collection créée par Jacques Schiffrin en 1931 (viré comme juif par Gaston Gallimard en 1940, j’apprends par Wikipédia). Legrand ne m’aime pas. Je me demande pourquoi je me suis fixé sur lui comme ça. Comme une bernique. Pourquoi j’ai perdu mon temps. Il ne m’aime pas et il ne m’a jamais aimée !

 

Et puis, voilà, de temps en temps un petit bisou sur les lèvres, de temps en temps une petite caresse (que j’en ai quand même à raconter), mais jamais ce qu’il fait avec Etienne, son véritable « ange-gardien », dit-il, avec qui il partage à l’occasion l’aventure sexuelle et surtout le sommeil. Le sommeil ! Comme je le désire ! « Il fait déjà trop nuit. » Seulement, voilà, il ne m'aime pas comme une femme, ça, je peux le comprendre, je n'ai pas le matos, mais je le dégoûte même comme garçonne !

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Tuesday, January 06, 2026

Quand je reviens la nuit de chez DI, par cette ligne droite que j’aime et qui coupe Paris en deux comme un fromage ou un fruit, je demande toujours au chauffeur, aux environs de Saint-Michel, si je peux baisser la vitre : Je voudrais photographier Notre-Dame, « Oh, faites ce que vous voulez, vous êtes ici chez vous ! » (ce sont des taxis G7 chics que DI me commande sur son abonnement). Je n’ai jamais trop aimé la façade de Notre-Dame, trop géométrique, trop carrée à mon goût, mais tant de peintres, de photographes… C’est de cette connaissance de tant d’autres, de tant de morts, que j’essaye de m’approcher, de loin, par le ralentissement du taxi…
Avec DI et Jean-Paul, on débriefe mon affaire avec Legrand avec qui je viens de passer le symbolique passage de l’année au bord de la mer. On fait le tour de toutes les hypothèses, on monte et on descend les degrés de la réalité et de la fiction, on démêle. C’est vrai que c’est étrange. Legrand est un garçon qui s’offre à moi et qui s’y refuse. Enfin. Bla-bla… On rigole beaucoup aussi. On est horrifié et on rigole.
« Prenez vos jambes à votre cou », insiste Jean-Paul
« J’espère quand même qu’il y a du second degré », je souffle à DI…
A ce moment-là, Legrand m’envoie une citation. « Appelez-le, appelez-le ! » demande Jean-Paul. Et soudain on a la voix bien polie de Legrand au tél, bien élevée — je le dis ça surtout pour faire plaisir à madame Legrand —, non, c’est vrai, je suis presque fière que Legrand se tienne si bien au téléphone… — déjà sous la couette avec un livre. Je surjoue l’ivresse, moi, celle due au délicieux vin blanc pétillant que Jean-René a nommé : A nos amours
Jean-Paul m’explique un peu la politique, les événements, ce que fait Trump. Qui apparemment dirige le monde (mais où trouve-t-il son énergie ?) Il pense qu’il va y avoir un sursaut, un nouveau souffle. Je lui dis : Certes, mais pas tout de suite, il faudra des décennies… Non, non, peut-être assez vite, me dit-il. C’est gentil d’entendre ça, en tout cas… Moi, je n’ose même plus souhaiter la bonne année, puisque je pense que ça va être vraiment la cata. (Alors, je vous souhaite Bonne santé)

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Wednesday, December 03, 2025

C'était fou, c'était la nuit, c'était après un spectacle


Des spectacles, elle n'en voyait pas beaucoup, mais, là, elle avait été invitée. Ça ressemblait à un spectacle comme elle croyait que devait être un spectacle, alors ça valait le coup d’être là. Il lui semblait qu’elle n’avait jamais vu quelque chose d’aussi bien dans cette salle, il lui semblait que le théâtre avait été construit à l’instant spécialement pour cette actrice, elle remarquait plusieurs fois comme « l’écoute » était belle, que tout le monde réfléchissait avec elle à ce que proposait l’actrice (elle, elle était assise dans la galerie sur le côté, elle pouvait voir autant la salle que la scène). L’actrice — puisque ce temple avait été construit pour elle — avait commencé le spectacle en disant au public, amicalement, à quel point elle était à l’aise sur scène, beaucoup plus que dans la vie. Sur scène elle se sentait « une bombe », pas du tout dans la vie — et c’était tellement vrai et tellement sincère que ça avait mis tout le monde d’accord. Oui, ça avait accordé l’instrument, le théâtre, le noir de la salle qui parfois se rallumait un peu quand l’actrice s’exprimait en tant qu’elle-même. Le reste du temps, l’actrice parlait avec les mots et les vides d’Annie Ernaux dans MÉMOIRE DE FILLE, elle était à la fois — comme il est proposé dans ce livre —, celle qui avait vécu l’évènement (la « première fois » dont parle le texte) et celle, âgée, qui réfléchissait à ce qui était arrivé à cette jeune fille, ce qui était arrivé, en fait, à une autre qu’elle-même. L’actrice était de plain-pied avec tout ce qu’elle disait, elle aussi avait évoqué sa première fois à elle, mais elle était de plain-pied avec tout ce qu’elle aurait pu dire. Elle disait, par exemple, c’était des mots d’Annie Ernaux : « Cette fille n’est pas moi, mais elle est réelle en moi. Tout en elle est désir et orgueil et elle attend de vivre une histoire d’amour. » Puis une autre phrase contredisait (ou nuançait) la précédente. Ça s’appelle l’écriture. Tout le monde sait qu’Annie Ernaux est un grand écrivain (j’emploie le masculin parce que c'est parmi tous, pas seulement parmi les écrivaines), elle a reçu le prix Nobel en 2022, mais, là, tout le monde s’en apercevait sur le moment parce que — et c’est assez rare pour être signalé — l’actrice, oui, était de plain-pied avec l’écriture. Moi, je pensais même à Claude Régy, c’est pour dire. C’était comme si elle écrivait ce soir, Suzanne de Baecque, dans le temps même du soir, ou comme si l’écriture était de la parole et du théâtre. Tout prenait sens, par exemple, même le mot « soirée ». Même les choses les plus évidentes prenaient du sens. Elle disait : « Du fromage à la coupe, des madeleines au détail, des caramels. » Et que cette actrice réussisse ça, c’était comme si elle devait recevoir elle aussi le prix Nobel, puisqu’elle était aussi douée qu’Annie Ernaux et que moi aussi, parmi tous, je l'écoutais dans le temple inventé, rapidement dressé, la tente

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Monday, December 01, 2025

L e Coup de blues

 
Tout est de courte durée, Legrand a rencontré une fille. Au café. En terrasse. Il faisait beau, le soleil brillait, l’eau brillait, près du canal. Appelons-la Nadja. C’est une fille qui embrasse les garçons dans la rue. Elle demande la permission. Elle demande toujours la permission maintenant, même quand c’est évident dans l’échange des yeux. Tu penses bien qu’ils doivent être contents, les mecs ! Dans l’autre sens, ça ne marche pas. Un homme ne peut pas le faire. Agression. Pilori. Théâtre du Soleil...
 
Mais, bon, ne ternissons pas la rêverie. Tout est ensoleillé, je disais, théâtre du soleil, il fait froid, c’est l’hiver, c’est dimanche, mais il fait beau, tout brille, les boucles d’oreilles… Il y a des cormorans

Et, moi, je suis triste, désespérée, abattue sur une chaise. Bobo n’est pas là. Il est venu et n’a pas attendu. C’est un week-end très plein pour Bobo ; il est rarement là, à Paris, alors, quand il est là, il enchaîne les rendez-vous. « Elles me veulent toutes. » Il arrive très en retard à celui du matin (il vient chercher des livres). Raison : « Elle ne voulait pas que je parte… — Eh bien, tu ne lui as pas dit que tu la retrouvais tout à l’heure ? — Non, parce que tout à l’heure, j’en vois une autre... » Et une autre, et une autre, on enchaîne… Bobo est en pleine forme. Il plaît. Mais Bobo n’est pas là pour moi. Alors (dans un sursaut), je me souviens que j’ai encore un atout. Legrand ! Quand y a pas Bobo, y a Legrand, et réciproquement lycée de Versailles
 
Je lui envoie : « Qu’est-ce que tu fais ? J’ai un coup de blues. » Il me répond instantanément : « Oh ! Je suis chez moi (avec une fille). » Oh, c’est gentil, il est avec une fille, la vie continue, je lui dis que ça me remonte le moral. Un peu plus tard (je suis dans le train), il me propose : « Tu veux passer ? » 
 
On est presque voisin, oui, ça me ferait du bien de faire un détour, malgré la fatigue sans fond, mais, quand j’ouvre sa porte après avoir frappé une seconde (Legrand ne ferme jamais, on peut rentrer chez lui comme dans Nicolas Moulin), je ne les trouve pas dans la première pièce, mais dans la deuxième et au lit, nus comme des vers parmi les draps. Bon. Comment analyser la situation ? Legrand m’a dit de passer, il m’a dit qu’il était avec une fille, il veut que je participe ou quoi ? Ils sont au lit au début ou à la fin du process ? À la fin, il s’avère. Il viennent d’y passer deux heures, le plus gros est fait. Ils ont envie de se lever, laver, de venir discuter avec moi, de boire, de fumer, d’écouter de la musique. Nadja dit : « Ça pue pas trop la bite ? »

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Thursday, July 17, 2025

A Good Friend Can Change Your Views

 

J’ai vu mon neveu qui finit un stage de 2 mois obligatoire dans son année d’étude (Sciences Po). Il a choisi le bar. Le « Bar Ourcq ». C’est un bon choix, c’est près de chez moi, en plus. En cette période (espérons que ça ne soit qu’une période et pas la fin définitive du système) de manque de vélibs (il en disparaît plus de 600 par semaine depuis le match, alors ça va vite), c’est appréciable le près-de-chez-soi. Le Bar Ourcq n’a pas changé depuis toujours dans ce monde ou tout change tout le temps, c’est appréciable le low. On peut toujours y prendre un jus de gingembre comme il y a 10, 20, 30 ans, rien n’a bougé, rien n’a vieilli, il est toujours aussi pur, ce bar, aussi tradi dans le progressisme. On veut bien du progressisme, mais low, s’il vous plaît, mourir pour des idées, d’accord, mais de mort lente, comme chantait l’autre. Mon neveu — appelons-le Solal — se plaint d’être, dans son stage qui se passe dans une boîte de com pour le ciné,  chargé de ce qui n’intéresse personne, les boulots chiants, les data, les excel… On lui reproche de ne pas montrer assez d’enthousiasme quand on lui propose quotidiennement depuis 2 mois l’une de ces tâches ennuyeuses. En effet, il en voit certains qui sautent de joie. Lui, il trouve que c’est exagéré, ce ciné, il dit juste ok et il exécute ce qu’on lui demande… Dans le AOC papier, je lis un article de Jacques Rancière sur la « déraison inégalitaire » qui fait tourner la société où tout inférieur est à même de se trouver un inférieur et ainsi de jouir de sa supériorité sur lui. Ce que l’article appelle aussi : « la culture de la haine » ou « la passion de l’inégalité ». D’ailleurs Solal le dit en ces termes, sa supérieure ne l’« aime pas ». Il y a toujours une supériorité à laquelle on peut participer. Donald Trump joue de cette satisfaction de se croire le supérieur d’un autre, pas sur la frustration comme on l’avance toujours, dit Rancière, mais sur la satisfaction de son sort et la haine de l’inférieur imaginaire qui pourrait nous en déloger


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Tuesday, July 15, 2025

T arzan

 
J’avais entendu dans un dîner en ville que Christophe Lambert avait un tout petit kiki. Pour faire mon intéressante, j’ai voulu le répéter dans un autre dîner en ville. Mais j’ai dit : « Lambert Wilson ». Tout le monde était certain que Lambert Wilson avait un tout petit kiki, mais moins sûr pour Christophe Lambert. Je ne connais pas assez mon monde, je dis n’importe quoi. Christophe Lambert, c’est celui qui a joué dans Le Grand Bleu ? Non, lui, c’est Jean-Marc Barr. Ah, bon, oui…

Comme on s’ennuyait un peu au Bois, à l’espace naturiste, Legrand avait décidé de me faire la lecture à haute voix. Il s’agissait de la Buveuse de larmes, un recueil de petits textes, de chroniques de Robert Walser. Il me lisait des textes que j’avais déjà lus (à Quiberon), mais que j’avais voulu apprendre par cœur quand je les avais lus. Les gens qui me flattent en disant que j’écris bien ne savent pas que j’ai, irrémissible, inatteignable, le critérium de l’écriture gracieuse de Robert Walser…

Je m’aime bien, je suis très complaisante avec moi-même, je m’en fiche

Comme des films, des bouts de films, des films mal joués (pléonasme)

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