Wednesday, February 11, 2026

C harles parlait bas

 
Charles parlait bas et souvent en se cachant la bouche avec la main sans que je saisisse pour quelle raison parce qu’il parlait aussi souvent sans se cacher la bouche (mais toujours bas). Ça me rappelait la manière — telle que racontée par Cocteau — que Proust avait de lire ce qu'il avait écrit en riant, en s’interrompant en disant « C’est idiot, c’est idiot… »  et en se cachant la bouche. Mais Charles disait aussi des choses essentielles et rapides que je faisais répéter, je ne me privais pas de montrer ma surdité, je faisais tout répéter, parfois plusieurs fois — et, parfois, je prenais note ; il me le fit remarquer une fois qu'il avait l’impression d’une interview. Ça faisait deux ans qu’on ne s’était pas vus, me dit-il (je pensais même plus). La dernière fois, je crois, qu’on s’était parlés au téléphone, il était à l’hôpital : cinq mois. Il me dit qu’il avait ensuite passé un an à travailler dans une association d’épicerie solidaire dans le Nord de Paris et, maintenant, il était pensionnaire de la Comédie Française, excusez du peu. J’étais enchantée comme on est enchanté, parfois, que la vie réussisse. Il prenait un médicament qui fonctionnait, me dit-il, du lithium. On en trouve dans les batteries de SmartPhone. « Terre rare ». Il allait bien. J’avais oublié qu’il était acteur, dans mon souvenir il était metteur en scène, mais j’avais faux. Il était acteur et il lisait. Et il écrivait des poèmes, encore parfois. C’était sa grande disponibilité — mais disponibilité à tout : il lisait et il n’oubliait pas ce qu’il avait lu et le monde s’ouvrait. Ainsi, il était très vaste. Je ne me souviens plus de ce dont on parlait — après le déjeuner au Deux Gares, on avait marché et on s’était rassis au Mistral Gagnant — parce que je parlais aussi beaucoup. Je m’en étonnais : quand il y a à entendre, il y a aussi beaucoup à parler comme si je devais apporter mon eau au moulin, mais peut-être aussi comme si j’éloignais, retardais la « révélation » qui ne pourrait pas ne pas survenir dans l’écoute et la parole — et qui, peut-être, bien sûr, ne manque pas d’advenir car elle est déjà là...
 
Je notais de lire Henry Corbin, Histoire de la philosophie musulmane. Et puis comme je faisais allusion à Legrand (je pense qu'il avait lu des posts) : « C’était quasiment des techniques de rencontre de Dieu ; c’était de tomber amoureux de quelqu’un ». Et puis, peut-être Al-Fârâbî, il n’en était pas sûr (ou raconté par lui), l’histoire d’un musicien qui, à la fin de sa vie, « n’avait plus besoin de jouer, il entendait la musique de Dieu tout le temps ». Sa musique, le fait de faire de la musique n’avait été qu’une « préparation » à la vraie musique, celle du monde, celle de Dieu. Je lui avais dit que je n’allais plus beaucoup au spectacle, jamais au ciné, mais que le spectacle était pourtant partout dans la vie, je trouvais, qu’il suffisait pour moi d’être dans l’état de voir, qu’il suffisait pour moi d’être spectatrice. Je lui racontais aussi un dernier post que je voulais écrire sur Legrand, un tout dernier, ça le fit rire. Je l’écris, ce post, le voici :

« Legrand est passé pour moi du statut d’ami à celui d’ennemi. Mais comme Jésus a dit qu’il faut aimer son ennemi, ça ne change pas grand chose à mon amour pour lui. Simplement, cet amour est passé dans la nuit. Legrand est un fantôme que j’aime toujours avec la même intensité douloureuse car, comme dans un roman d’Antonio Moresco, notre amour survit dans la mort ; le roman ne s’arrête pas, mais se poursuit, bien au contraire, et Legrand et moi ne sommes certes plus jamais vivants, mais plus jamais mourants non plus — puisque nous en sommes là : enfin, déjà, morts !
»
 
Le mot « fantôme » m’avait été confirmé par un camarade à lui dans cette ville de coquilles vides que j’avais visitée la semaine passée : Laon. Léo qui tenait la permanence à la librairie anarchiste L’Etoile Noire m’avait dit, alors que je repartais, déjà sur le seuil : « Et tu fais la bise au fantôme ! » Et comme je m'étonnais : « Ici on appelle Legrand « le fantôme » parce qu’ici — on ne le voit jamais »

Charles me dit qu’il était croyant (je lui posais la question à brûle pourpoint sans savoir pourquoi je la lui posais et il me dit que oui, étonné de cette question, mais oui). Il me dit que le trouble bipolaire qu'il avait traversé est un tel débordement d’émotions qu’on imagine qu’elles viennent de Dieu
 
 
 
« J'ai abandonné ma musique. Dans le service de Dieu l'on doit sacrifier ce qui vous est le plus cher et c'est ce que j'ai fait. J'ai composé des chants, j'ai chanté et j'ai joué de la vîna, jusqu'à ce qu'enfin j'ai touché, grâce à cela, la musique des sphères. Alors chaque âme est devenue pour moi une note de musique, et la totalité de la vie est devenue musique. J'ai parlé et les cœurs ont été attirés par mes paroles au lieu de l'être par mes chants.
Maintenant je suis occupé à accorder les âmes, au lieu d'accorder les notes. J'avais joué de la vîna jusqu'à ce que mon cœur devint un instrument que j'ai donné au divin Musicien, l'Être Unique. Depuis lors, je suis devenu Sa flûte, de laquelle Il joue lorsqu'Il le désire. »  (Pîr-o-Murshid Inayat Khan)

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