Sunday, October 04, 2026

D ans les derniers degrés de la coolitude


Comme dans les rêves, j’étais environnée de livres non lus dont je chopais comme des phrases, comme des traces, des livres certes sublimes, des montagnes de livres dont je faisais des montages… 
 
Je retrouverais ma naïveté si j'écrivais en anglais (mais il me semble que je sais déjà tout du français)

« Je n’aime que le vintage humain », avait dit une femme de vingt-sept ans (propos rapporté par « Le Monde »). Oui, c’était terminé, c’était l’heure de la relecture. La littérature était terminée. « Faite », comme aurait dit Marguerite Duras en parlant de la musique. « Pour moi, la musique est faite. Stravinski, ce n’est pas de la musique, c’est autre chose, un poème… » Je m’étais racheté ARIEL de la sublime Sylvia Plath, tout en anglais pour avoir l’impression, la sensation de redécouvrir... C’est terminé, on n’achèterait plus jamais de livres écrits depuis 2022, même avec le label bio, c’était invérifiable, intraçable. Les livres seraient de plus en plus beaux — ou de plus en plus laids, pour imiter le low tech —, mais surtout ils ne seraient bientôt lus que par des robots, composés et lus par des robots (comme, paraît-il, chaque jour, sur les plateformes, les morceaux de musique générées par l’IA). Nous ne voulons sans doute que la sensation d’être enfermés en nous-mêmes et, en cela, nous sommes handicapés, fragiles. Nous nous plaignons de la vie et nous ne faisons que des petits pas de vieillards pour nous rapprocher de son feu ultime

En fait, il est difficile de passer d’un livre à l’autre comme ma maladie de déconcentration m’y oblige — même si j’ai du temps — parce que chaque vrai livre est écrit dans une langue opposée aux autres
 
I have let things slip, a thirty-year-old cargo boat

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J ’avais envie d’écrire une longue lettre de départ


Encore une fois, je sentais le départ, je n’avais plus « le temps », mais cette sensation m’empêchait un peu de vivre ; j’en voulais comme preuve ces bouffées de bonheur qui souvent, mais par flashs, par scintillements, me revenaient ; encore une fois le « re » de « revenaient »... pourquoi pas « venaient » tout simplement ? Les choses me venaient. Oui, mais ce n’était pas juste, dans le filtre qui s’appelait Marie-Noëlle (nommons-le ainsi parce que c’est pratique), c’était « les choses revenaient » : j’étais une fabrique de nostalgie. J’écrivais maintenant comme une IA, comme une bouteille à la mer, comme un robot qui pleure, comme le dernier animal perdu dans la broussaille de la ville. Zaza qui s’intéressait aux déchets humains (il les collectionnait, ça le faisait rire), m’accueillait dans sa cour.

J’avais joué chez Dominique, le vendredi 2, magnifique endroit, buffet, vins (porto pour moi), lumières presque éteintes, grotte, j’avais rajouté qq bougies, jardin dans la perpective, j’avais juste déplacé la table avec l’aide de Manu pour être plus centrale et en avant la musique ! (la musique permanente je l’avais fait éteindre). J’inaugurais presque une nouvelle méthode que j’avais découverte chez Y et G : ne proposer au public que vingt minutes du « spectacle » de cette conférence, pour lui donner le goût, puis remettre mon titre en jeu : « Vous en voulez encore vingt minutes ? » Ainsi, marche après marche, entracte après entracte, je pouvais aller jusqu’à la totalité de cinq fois vingt minutes. Chez Dominique que Régis appelait Mademoiselle Iss (je reprendrai !), j’avais donné quatre fois vingt minutes, j’avais senti que j’atteignais la limite pour ce public qui avait beaucoup donné.

« Cette silhouette blonde type Tippi Hedren, au pif si particulier, a joué pour nous hier au soir. Dans le sombre salon de Mademoiselle Iss qui avait convié le ban, les fauteuils et la faune. J’en suis, t’inquiètes. Cette silhouette joua, en forme de conférence, le spectacle qu’elle prépare pour cinq représentations à Rennes (?) La ville. Une sorte de rodage avant d’attaquer Paris. Alors de quoi s’agit-il ? De Duras. Marguerite. Vous vous souvenez sans doute de cette petite dame fagotée comme l’as de pique. Et, Marie-Noëlle, c’est l’acteurtrice qui raconte ses souvenirs de Marguerite. Marie-Noëlle est un garçon qui se sent femme et qui s’habille en femme. Un travesti. Elle est poilante (comme dirait Andrée Putman) et ce qu’elle nous raconte est un délice, ça avance et ondule. C’est vif et émouvant. Il y a tout ou presque tout sur l’écrivaine qui idolâtrait Mitterand (mais, oui, vous vous souvenez aussi, ce petit homme… oui, de gauche, voilà…) Marie-Noëlle a bossé et, si vous voulez mon avis, ça va le faire… J’aimerais la voir aux Bouffes du Nord que j’aime tant. Le mélange de ce théâtre voulu misérable, Marie-Noëlle, ce qu’elle dit au détour d’une phrase, d’elle, de son destin perso, de Marguerite la méchante aux chaussettes impayables offerte par l’autre méchante que fut Jeanne Moreau, le souvenir que nous gardons d’elle, de ses écritures, cette lecture d’hier soir, tout ce cocktail devrait faire un joli carton dans le mundillo aux lanternes quasi éteintes (eh, dame ! il s’agirait de faire des économies) du théâtrage parisien. Hier au soir, il y eut de l’esprit. Marie-Noëlle. « Vous en voulez plus ? Alors je continue », disait-elle. Merci Dominique. » (Régis Franc)

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