Mon ami M. m’a prêté une maison en Bretagne. Une coquette bicoque dans un chemin creux. Ce matin, en me réveillant, j’avais traversé toutes mes peurs. Est-ce bien ? Oui, parfois. J’étais si lointaine, je ne m’apercevais pas. J’étais — comme l’avait prédit Marguerite Duras « noyée dans l’information ». Je ne savais pas respirer, me tenir debout sans souffrir, me tenir debout dans le vent. Je saluais des animaux, une sorte d'épervier ou de buse gentiment posée sur un fil électrique, un pigeon ramier qui s’envola avec fracas quand j’ouvris la porte de la maison inhabitée... J’avais envie de lire Pierre Reverdy, mais le réseau wifi était fluctuant. « Il y a un terrible gris de poussière dans le temps. » Mais je trouvais dans ma chambre le livre d'Hervé Vilard : Du lierre dans les arbres
J’entrais dans la vieille église au moment de l’élévation ; l’église était pierreuse, moisie et lumineuse. Des arches un peu en désordre. Depuis quelques années, j’étais seule et j’en souffrais. Pas pour le sexe, ça… mais pour aimer quelqu’un. Pendant le marché cernant l'église, bloc de granit, comme une marée, il y avait donc cette communauté assez importante qui se rassemblait dans la peur du futur. Le futur qui se rapprochait. Des enfants se vautraient devant un autel. C’était prévu pour : estrade moquettée, coussins et livres. Comment se faisait-il que les enfants n’aient pas froid, j’étais frigorifiée ? J’entendais d’une oreille : « En ce jour de solennité » et je réalisais que ce devait être une fête. N’était-ce pas la Toussaint, le 1er novembre ? Le Jour des morts, peut-être ? (Non, demain.) D’où l’affluence et l’énumération des saints. « La création tout entière libérée de la corruption. » Au dehors, il faisait soleil, au-dedans il faisait froid. Je chantais le Notre Père que Claude Régy récitait avant chaque répétition. Un enfant de chœur non violé jouait avec son encensoir (on le laissait libre). Des couples, des familles s’embrassaient « dans la paix du Christ » et m'adressaient un salut amical. J’entrai dans l’église, instinctive. J’avais envie de pleurer. Je laissais mon sac de courses et j’allais communier. Y aller, c’était, in petto, dire ma communion au monde, mon acceptation de la vie, de la joie et de l’amour que je supportais si peu, si faible dans ma vie profane. J’avançais dans la longue allée centrale traînant les pieds comme on va à l’échafaud (j’avais l’image), dans la gravité de l’instant. Je retins difficilement mes larmes quand une femme inconnue me présenta l’hostie : « Le corps du Christ ». J’avalai mon « Amen » ; j’aurais pu éclater en sanglots. Chez le poissonnier, j’avais entendu parler d’Halloween ; là, j’étais dans la vraie fête, celle de mes ancêtres, pas l’américaine armée et raciste. Tous les drames, certes, mais tous les saints. Je ressortais au moment du silence introspectif (celui de la digestion ?) Il fallait encore que j’achète les légumes, mais, déjà au seuil, j’étais retenue par l’énumération des morts de l’année de la paroisse et des environs. Très belle liste des noms bretons. J’allais laisser un message sur le groupe WhatsApp familial. Je repartais furtive, fantômale dans la vie, dans la nuit, dans la lumière
J’entrais dans la vieille église au moment de l’élévation ; l’église était pierreuse, moisie et lumineuse. Des arches un peu en désordre. Depuis quelques années, j’étais seule et j’en souffrais. Pas pour le sexe, ça… mais pour aimer quelqu’un. Pendant le marché cernant l'église, bloc de granit, comme une marée, il y avait donc cette communauté assez importante qui se rassemblait dans la peur du futur. Le futur qui se rapprochait. Des enfants se vautraient devant un autel. C’était prévu pour : estrade moquettée, coussins et livres. Comment se faisait-il que les enfants n’aient pas froid, j’étais frigorifiée ? J’entendais d’une oreille : « En ce jour de solennité » et je réalisais que ce devait être une fête. N’était-ce pas la Toussaint, le 1er novembre ? Le Jour des morts, peut-être ? (Non, demain.) D’où l’affluence et l’énumération des saints. « La création tout entière libérée de la corruption. » Au dehors, il faisait soleil, au-dedans il faisait froid. Je chantais le Notre Père que Claude Régy récitait avant chaque répétition. Un enfant de chœur non violé jouait avec son encensoir (on le laissait libre). Des couples, des familles s’embrassaient « dans la paix du Christ » et m'adressaient un salut amical. J’entrai dans l’église, instinctive. J’avais envie de pleurer. Je laissais mon sac de courses et j’allais communier. Y aller, c’était, in petto, dire ma communion au monde, mon acceptation de la vie, de la joie et de l’amour que je supportais si peu, si faible dans ma vie profane. J’avançais dans la longue allée centrale traînant les pieds comme on va à l’échafaud (j’avais l’image), dans la gravité de l’instant. Je retins difficilement mes larmes quand une femme inconnue me présenta l’hostie : « Le corps du Christ ». J’avalai mon « Amen » ; j’aurais pu éclater en sanglots. Chez le poissonnier, j’avais entendu parler d’Halloween ; là, j’étais dans la vraie fête, celle de mes ancêtres, pas l’américaine armée et raciste. Tous les drames, certes, mais tous les saints. Je ressortais au moment du silence introspectif (celui de la digestion ?) Il fallait encore que j’achète les légumes, mais, déjà au seuil, j’étais retenue par l’énumération des morts de l’année de la paroisse et des environs. Très belle liste des noms bretons. J’allais laisser un message sur le groupe WhatsApp familial. Je repartais furtive, fantômale dans la vie, dans la nuit, dans la lumière
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