Wednesday, October 21, 2026

 Cher Benoît, cher Philippe,

Donc le spectacle vit sa vie heureuse, libre, loin de la névrose (ou nécrose…) de l’outil-théâtre (un article dans «  Le Monde » alerte sur une réalité qu’on voit depuis un bon moment « Burn-out et dégagisme dans les théâtres : « Pourquoi tu vas t’épuiser à gérer le “Titanic” ? » ») Ce que j’aime quand je me pointe comme ça, au dernier moment, sans stress excessif, chez des inconnus, c’est, je l’ai dit, la qualité d’esquisse. On me dit : «  Mais ça a toujours été ton travail ». Oui, mais l’époque est moins réceptive à ça. Tout est devenu politique comme si l'on vivait déjà dans une dictature. Mes spectacles étaient des espaces non politisés. Une œuvre changeante par nature. C’est plus dur. Et puis il y a le passage du temps. J’ai demandé : « Spectacle conseillé au plus de 45 ans ».

Il faut qu’on ne se rende pas compte ni du son ni de la lumière. Il faut que ça aide secrètement les gens à être dans un espace, c’est tout. Les salons privés sont l’espace parfait du rapport communautaire. Il faudrait que ce soit « un moment du réel », l'« état de l’apparition » dont parle Duras.  Un théâtre simple, archaïque : veillée, crachoir, salon, conférence, rien, conversation autour d’un feu de bois.

Au point que je me suis demandé s’il n'y avait pas un système possible pour que j’envoie les tops son et lumière moi-même, idéalement sans que ça se voit. Comment ce serait possible, que j’appuie discrètement (magiquement) sur un truc (la tablette ?) qui envoie le chien, etc. ? Si c’est trop compliqué (et ça l’est sûrement), on fera à l’ancienne avec une conduite, mais il y a peut-être une idée à creuser.

Il ne faut pas « déconstruire » le spectacle. Je veux juste que ça ne soit pas le sujet. Seule, démunie avec les gens, texte à la main, comme ça se passe en ce moment. Supprimer tout le méta et ne garder que ce qui ne prend pas de place. Alors, ici, bien sûr, contradiction. Y a quand même une idée de costume, même, peut-être d'une perruque, mais ce n’est pas sûr, justement. Vous me direz.

Agrandir la lumière et le son au sas d’entrée (puisqu’aussi c’est dans ce hall que les gens boiront les champagne). Je ne veux pas que ça dure 2h10 comme en septembre. 1h45 max. On verra si je garde l’effet d’arrêter toutes les 20mn (ce qui fait 1h40 — 1h35, hier — sans les entractes) pour renégocier ma présence. (Sinon le gag de la sonnerie à 1h30)

Un extrait de VILLA TRISTE (Modiano) qui me fait penser à votre travail à tous les deux :

« Sa peau avait pris une teinte opaline. L'ombre d'une feuille venait tatouer son épaule. Parfois elle s'abattait sur son visage et l'on eût dit qu'elle portait un loup. L'ombre descendait et lui bâillonnait la bouche. J'aurais voulu que le jour ne se levât jamais, pour rester avec elle recroquevillé au fond de ce silence et de cette lumière d'aquarium. Un peu avant l'aube, j'ai entendu une porte claquer, des pas précipités au-dessus de nous et le bruit d'un meuble qui se renversait. Et puis des éclats de rire. Yvonne s'était endormie. Le dogue rêvait en poussant, à intervalles réguliers, une plainte sourde. J'ai entrebâillé la porte. Il n'y avait personne dans le salon. La veilleuse était toujours allumée mais sa clarté paraissait plus faible, non plus rose, mais vert très tendre. Je me suis dirigé vers la terrasse pour prendre l'air. Personne non plus, sous la lanterne chinoise qui continuait de briller. Le vent la faisait osciller et des formes douloureuses, quelques-unes d'apparence humaine, couraient sur les murs. »

Peut-être on pourrait avoir ça : « j'ai entendu une porte claquer, des pas précipités au-dessus de nous et le bruit d'un meuble qui se renversait. Et puis des éclats de rire. » Mais si subtil, si léger… Hier, il y avait un chat étrange qui miaulait d’une manière déchirante, sauvage, le chat de la maison. Je pensais justement que j’aimerais bien qu’un chat se balade dans le petit théâtre, mais pas facile vu que je n’ai pas de chat… À un moment aussi des bruits feutrés de conversation d’enfants. Deux évènement qui ont obligé le maître de maison de se lever et de descendre un étage…

Peut-être qu’on pourrait essayer des rires enregistrées pour les grosses blagues de Gwen (Le roman de la mamie…)

Peut-être qu’on pourrait garder quand je fais « tapisserie » au mur du fond, mais sur quelle musique et quelle durée ? Peut-être qu’on pourrait garder le dernier noir « métaphysique » et sa traversée, mais seulement si c’est très beau… Et peut-être qu’on ne fera rien, on verra…

Bisous à vous,

Marie-Noëlle

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