S 'écria le prince
Je m’étais réveillée jeune.
J’étais fatiguée, fatiguée de moi, fatiguée des gens, ce rapport pas assez réinventé (sauf avec les inconnus dans la rue) (sauf avec Bobo et les amis de Bobo). (Mais, Bobo, j’aurais voulu l’avoir tout à moi.)
Les gens étaient fatigués. Ça ne venait pas complètement de moi, je pensais, on vivait vraiment une époque de merde. Parfois les jeunes me dégoûtaient. Ils avaient inversé le sens des mots, ils entraient dans le fascisme, ils y étaient déjà, c’était indolore, chaque nouvelle génération chantait sa joie de vivre, aucune n’était désespérée (c’est faux, j’en connais quelques-unes).
Si, j’aimais les gens, mais je ne vivais pas sans filtres. Il aurait fallu des héros de Dostoïevski.
Que j’en sois une, au moins. Comme L’IDIOT, pour ne pas le nommer.
Cléo voulait m’amener au théâtre. Elle voulait tout voir, comme moi à son âge. Mais, quand elle me décrivait les spectacles auxquels elle voulait m'entraîner, je déclinais. Milo Rau ! Elle voulait que j’aille voir Milo Rau ! Seigneur ! il m’avait traumatisée, celui-là… Je regrettais de ne pas découvrir Carolina Bianchi dont on parlait tant, mais, vraiment, je ne m’y voyais pas, les rapports du théâtre à la violence, ce n’était plus de mon âge. Je lui demandais de me raconter (moi, je prenais ça au pied de la lettre, vous comprenez…) En fait, je préférais qu’on me raconte les choses plutôt que voir tous ces films, toutes ces pièces à la mode… Et Sté avait parlé de quelqu’un qui préférait la « seconde main » ou qqch comme ça. Peut-être « la copie à l'original ». Et c'était peut-être à propos de musique. Il disait — et, ça, Sté en était sûr — : « Parler avec les mots des autres, ça doit être ça, la liberté. » C’était dans LA MAMAN ET LA PUTAIN, c’était Jean-Pierre Léaud. Ce n’était pas que je recherchasse tellement de choses démodées ; j’aimais le démodé mais sans plus. Non, c’était que je cherchais AUTRE CHOSE. Si on ne va pas au théâtre pour —, alors qu’est-ce qu’il reste ? La vie. La vie, c’est ça, c’est pour découvrir AUTRE CHOSE. Et ce n’était pas non plus que je ne découvrais pas de nouvelles choses, j’en découvrais infiniment (je n’étais pas morte encore), mais les trucs pour les jeunes — même pas si jeunes, c'était déconseillé au moins de dix-huit ans —, non, je ne pouvais pas, Cléo raconterait…
J’étais fatiguée, fatiguée de moi, fatiguée des gens, ce rapport pas assez réinventé (sauf avec les inconnus dans la rue) (sauf avec Bobo et les amis de Bobo). (Mais, Bobo, j’aurais voulu l’avoir tout à moi.)
Les gens étaient fatigués. Ça ne venait pas complètement de moi, je pensais, on vivait vraiment une époque de merde. Parfois les jeunes me dégoûtaient. Ils avaient inversé le sens des mots, ils entraient dans le fascisme, ils y étaient déjà, c’était indolore, chaque nouvelle génération chantait sa joie de vivre, aucune n’était désespérée (c’est faux, j’en connais quelques-unes).
Si, j’aimais les gens, mais je ne vivais pas sans filtres. Il aurait fallu des héros de Dostoïevski.
Que j’en sois une, au moins. Comme L’IDIOT, pour ne pas le nommer.
Cléo voulait m’amener au théâtre. Elle voulait tout voir, comme moi à son âge. Mais, quand elle me décrivait les spectacles auxquels elle voulait m'entraîner, je déclinais. Milo Rau ! Elle voulait que j’aille voir Milo Rau ! Seigneur ! il m’avait traumatisée, celui-là… Je regrettais de ne pas découvrir Carolina Bianchi dont on parlait tant, mais, vraiment, je ne m’y voyais pas, les rapports du théâtre à la violence, ce n’était plus de mon âge. Je lui demandais de me raconter (moi, je prenais ça au pied de la lettre, vous comprenez…) En fait, je préférais qu’on me raconte les choses plutôt que voir tous ces films, toutes ces pièces à la mode… Et Sté avait parlé de quelqu’un qui préférait la « seconde main » ou qqch comme ça. Peut-être « la copie à l'original ». Et c'était peut-être à propos de musique. Il disait — et, ça, Sté en était sûr — : « Parler avec les mots des autres, ça doit être ça, la liberté. » C’était dans LA MAMAN ET LA PUTAIN, c’était Jean-Pierre Léaud. Ce n’était pas que je recherchasse tellement de choses démodées ; j’aimais le démodé mais sans plus. Non, c’était que je cherchais AUTRE CHOSE. Si on ne va pas au théâtre pour —, alors qu’est-ce qu’il reste ? La vie. La vie, c’est ça, c’est pour découvrir AUTRE CHOSE. Et ce n’était pas non plus que je ne découvrais pas de nouvelles choses, j’en découvrais infiniment (je n’étais pas morte encore), mais les trucs pour les jeunes — même pas si jeunes, c'était déconseillé au moins de dix-huit ans —, non, je ne pouvais pas, Cléo raconterait…
« Ce tableau ! s'écria le prince, comme sous l'effet d'une pensée soudaine, ce tableau ! Mais ce tableau peut faire perdre la foi à n'importe qui ! »
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