D oute de la lumière, doute du soleil
Comme c’est étrange, la vie, on peut faire revenir une nuit ancienne, une nuit de toujours, une nuit de jeunesse. Cette nuit s’appelle HAMLET, mais, c’est étrange, c’est un Hamlet décalé, déformé, pas vraiment Hamlet, à la fin il ne meurt pas, par exemple, il devient roi. Hamlet, roi ! Il vit avec sa mère. Ce dont il avait rêvé toute sa vie. Comme le petit Baudelaire avant que sa mère ne se remarie avec le général Aupick, l’usurpateur qu’il détestait.
C’est donc comme dans les rêves, on s’arrange avec les faits, on fait revenir, resurgir à la raison, on sait que c’est faux, mais on s’émerveille : « C’est donc possible… » La représentation était incroyablement longue et luxueuse. Il y avait des milliers de personnes qui tenaient harmonieusement sur scène, toutes habillées, perruquées, croquées avec la précision de Fellini, avec aussi des couleurs à la Yves Saint-Laurent, la référence à la haute couture s’imposant d’elle-même car je ne sais combien de centaines de « petites mains » se sont mises à travailler ensemble sous les directions de Małgorzata Szczęśniak et de Krzysztof Warlikowski pour proposer un tel spectacle surnaturel, oui, rêvé. À l’entracte (40 mn de pause au milieu de la nuit), je m’étais retrouvée sur la place de la Bastille, on pouvait « prendre l’air » après cette journée resurgie caniculaire, et j’avais noté dans mon petit, mais célèbre, carnet rouge : « Paris, c’est le luxe. »
C’était en effet l’une de ces nuits parisiennes que les auteurs ont tellement chantées, nuits de jeunesse, un effet de drogue, un effet surréaliste par rapport au temps, le jeu de pouvoir décaler le temps, pouvoir répéter la vie avec la précision et la lumière réinventée du théâtre, bien sûr du théâtre ! Bien sûr, la mise en scène de cet HAMLET était nervalienne (Denis avait trouvé la première partie « hypnotique ») : « Chacun sait que, dans les rêves, on ne voit jamais le soleil, bien qu'on ait souvent la perception d'une clarté beaucoup plus vive. Les objets et les corps sont lumineux par eux-mêmes. »
Et si nous, les Français, avions envie que Hamlet prenne le pouvoir après avoir tué son beau-père et, en dommage collatéral, Ophélie pour vivre heureux avec sa mère vieillissante ? On avait traversés les immenses espaces hollywoodiens du backstage de l’opéra, Sophie Calle (sur la photo) dans un ensemble pyjama d’un très beau bleu (je la vois toujours mijoter qqch, cette femme, elle s’arrête pas…) Denis posait la question essentielle (en tout cas pour moi, en ce moment) : « Est-ce qu’il faut être dans un salon ou dans un théâtre ? » Krzysztof lui demandait de ne pas oublier la prochaine fête place des Vosges, je précisais en joke : « Chez Jack Lang… » On s’amusait à s’aimer comme depuis toujours (on ne comptait plus les décennies), Krzysztof avait toujours sa silhouette de Peter Pan, qu'est-ce que ça changeait qu'il fasse les plus beaux spectacles du monde, treize à la douzaine ? On s’amusait à se rappeler des anecdotes dont les autres ne se souvenaient pas, tous comme des rois.
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