Thursday, March 05, 2026

L es petites gens

 
J’ai pris un râteau (un de plus, je me suis dit). J’ai proposé mon téléphone à Hugues pour qu’il me dise quels spectacles aller voir. (J’avais repris goût aux sorties.) « En règle générale, c’est non », m’a-t-il dit (quelque chose comme ça). Hugues est un grand solitaire pour ce que je comprends de lui. Un vieux garçon homosexuel. J’avais sympathisé avant le spectacle parce qu’il tenait comme moi une petite pancarte, « CHERCHE 1 PLACE » devant le théâtre de la Porte Saint-Martin où l’on donnait ce soir-là LE BOURGEOIS GENTILHOMME. Nous espérions, lui comme moi, une place à petit prix (nous refusions le tarif à 44) et la chance nous avait souri, à lui puis à moi : une femme faisant partie d’un groupe « séniors » (qui, elle, m’a proposé à la fin son téléphone, elle s’appelle Massa) nous avait proposé, à lui comme à moi, une place offerte par Patrice Bessac, le maire de Montreuil. (J’espère qu’il ne sera pas défait aux prochaines élections !) Nous nous étions retrouvés assis côte à côte. Pour résumer une vie, Hugues a deux passions, le théâtre et la danse, deux domaines personnalisés pour lui par Robert Hirsch (mort en 2017) et par Rudolf Noureev (mort en 1993). Qu’a-t-il fait ? du théâtre ? de la danse ? Non, il est entré chez Air France pour aller voir Noureev danser de par le monde. Maintenant, bien sûr, il est retraité, 78 ans, il ne les fait pas, sans doute parce que sa passion est intacte, sans vieillissement, c’est l’éternel fan, l’éternel enfant. Il sort tous les soirs comme je le faisais quand j’étais gosse, « Je vois tout », avoue-t-il, « Surtout la Comédie Française et le privé », modère-t-il. Alors, il est là, connu, avec son petit carton, tous les ouvreurs le tutoient. A 12 ans, il a le temps de me dire (c’est sa légende), il se souvient qu’il avait supplié sa mère de le laisser sortir pour aller voir Robert Hirsch dans LE DINDON (qui jouait Rédillon et, à cette reprise dans les années 60 — ça, je n’ai pas très bien compris —, il ne l’avait joué qu’un seul soir, ce seul soir où le gosse avait justement supplié sa mère). (Jacques Charron, c'était Pontagnac, « Enfin, toute la bande... », comme il dit, la CAGE AUX FOLLES avant l’heure.) Il connaît l’histoire de la Comédie Française by heart. Il me dit que Jeanne Moreau a joué Clara (toujours dans LE DINDON) dans les années 50, ce qui me fait rêver. Je pensais qu’il pouvait me conseiller car, oui j’ai repris goût au théâtre en voyant le génialissime Christian Hecq et cette reprise du BOURGEOIS. Je comprenais Hugues, « J’étais devenue spectatrice » (comme le chante Peggy), fan, adolescente, j’aurais pu voir jouer Christian Hecq, oh, tous les beaux jours de ma vie…

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