Saturday, June 06, 2026

L 'Ami de l'inquiétude

 
Au sortir du resto (là, où j’aime, entre les deux gares), alpaguée par des démarcheurs, la première m’appelait « Monsieur », je rectifiais et passais mon chemin, le second m’abordait sans me désigner, alors je laissais s’épancher ma détresse : Edgar Morin disait que, quand il était jeune et qu’il était entré dans la Résistance, malgré la peur de la torture, de la mort, il était à l’aise dans sa peau parce qu’il sentait qu’il était au bon endroit — et, moi, je ne signe plus, je lui disais au démarcheur, j’ai signé longtemps dans des époques plus optimistes, Amnesty, Greenpeace, etc., mais, maintenant, je suis en détresse, chaque jour les nouvelles du journal me désespère et où et comment s’engager, je me demande quand j’entreverrai la possibilité d’être « au bon endroit ».

Le démarcheur déconstruit m’avouait qu’il était aussi dans une incertitude terrible. Notre échange, notre « temps de parole », c'était un peu comme le film de Marguerite Duras, NATHALIE GRANGER : « Vous n’êtes pas voyageur de commerce. » Je lisais ensuite que, pendant l'entre-deux-guerres : « Tant de tentatives politiques, de critiques du capitalisme, de contestation des normes de genre et d’existence, d’invention de modes de vie se développèrent, alors comme aujourd’hui, dans les marges — alors que s’installait au même moment la machine à broyer des fascismes. » (Philippe Duke.)

Dans les fêtes, il fallait éviter les sujets qui fâchent. L'étudiant en cinéma de Paris 8 à qui l'on conseillait la Nuit blanche répondait : « Ah, non, c'est dirigé par une sioniste ». Plus tard, quelqu'un m'avait parlé d'un humoriste « de grand talent » que je ne connaissais pas. Akim Omiri. Je notais son nom. Une horreur (je le vérifiais aujourd'hui). 
 
Tout préparait au fascisme, tout signifiait que la nouvelle maladie fasciste était la nôtre, celle sur laquelle on pouvait compter, celle qui était la fête.
 
Nous n'étions plus que quelques-uns, les amitiés se défaisaient ; les solitudes et les mouvements de foules s'amplifiaient et nous laissaient en manque. 
 
(« Parmi les décombres, au bord des chemins... »)

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