Saturday, August 09, 2014

C hagrin d’enfant


Anaé s’était faite engueuler parce qu’elle parlait trop fort. Elle parlait un peu fort, disons, avec enthousiasme, enfin, en tout cas, moi qui ne la voyais pas si souvent que ça, ça ne m’était pas désagréable — d’autant que c’était à moi qu’elle parlait, son enthousiasme dirigé vers moi, moi je la trouvais adorable — je le lui avais dis d’ailleurs : « Que tu es belle ! », puis : « Je trouve que tu as embellie ! » Elle m’avait dit « Merci » à la première phrase, un merci automatique, mais la deuxième l’avait quand même troublée (ou moi). Enfin, toujours est-il que mon père avec son appareil auditif ne la supportait pas. Ou peut-être était-ce aussi que je devenais sourd sans pourtant encore avoir besoin d’un appareil mal réglé comme celui de mon père. A un moment, il avait dit — nous étions à table — : « Bon, je le coupe, là ! », d'un geste rapide et furtif qui m’avait amusé. Un gosse. Il n’entendait plus rien, il l’avait coupé. Mais il l’avait remis et la tension était montée d’un cran. Plus tard, comment c’était ? Anaé n’était plus là. Elle n’était pas là parce qu’elle s’était « faite engueuler sévèrement par papé » et qu’elle « boudait », explication donnée par « mamé », « Oh, il y avait besoin parce qu’elle parle vraiment trop fort ! » Puis, encore plus tard, on apercevait une forme venir vers nous que je mettais longtemps à reconnaître à coup sûr (car en plus d’être sourd, je suis aveugle), c’était Anaé qui nous rejoignait pour la promenade — Dieu qu’elle était belle (cette jeune fille) ! Mais Anaé ne disait rien — avec une tristesse au bord des larmes presque craquante, presque inquiétante, les lèvres closes, my leaps are sealed, je demandais à son frère : « Tu crois qu’Anaé ne parlera plus jamais de sa vie ou bien cela ne va durer qu’un moment ? » Et il me prédisait qu’elle n’allait pas parler de toute la soirée, mais que le lendemain matin, pas de problème, ce serait oublié. Et voilà que, l’air de rien, il me disait la vérité, une analyse parfaite. Il me disait : « Le problème, c’est que, moi, par ex, avec mes parents, j’aime bien me faire engueuler, je fais souvent exprès des bêtises parce que je sais qu’après mes parents vont me consoler — et j’aime bien être consolé —, mais le problème, c’est que mamé ne sait pas consoler. Alors, voilà. Voilà pourquoi tout ça est si triste. Mamé ne console pas. « C’est parfaitement vrai, je lui répondais, mamé ne sait pas consoler. » Et il me disait encore : « Elle veut parfois consoler, mais elle n’y arrive pas parce que consoler, ce n’est pas la volonté, c’est un don. — Tu as parfaitement raison, c’est un don. Ce n’est pas la volonté.(Je répétais exactement ses mots.) On peut ou on ne peut pas consoler et mamé n’a jamais pu. » Je lui disais qu’il avait la chance d’avoir ses parents, ses parents consolateurs, mon frère et ma belle-sœur avec qui je l’entendais plus tôt parler au téléphone d’une manière délicate. Le téléphone était sur le mode haut-parleur (sans doute papé qui le met ainsi), alors souvent, dans la conversation, Solal disait, de sa petite voix, à sa mère puis à son père : « Peux-tu parler un peu moins fort, ça me hurle dans l’oreille », puis : « Peux-tu parler moins fort, je crois que je vais devenir comme papé », ce qui m’avait fait rire et quand même mis la puce à l’oreille (puisque c’est vrai j’entendais toute la conversation comme magiquement dans l’Harmonie du soir). Un peu plus tard, toujours dans la promenade, après cet échange avec Solal sur l’incapacité de mamé à la consolation (Notre besoin de consolation est impossible à rassasier), je voyais ma mère s’approcher d’Anaé, la prendre par les épaules, ni maladroitement ni adroitement, et lui parler en confidence : « Regarde, je soufflais à Solal, regarde : mamé qui essaye de consoler Anaé ! » Plus tard encore, on aurait pu acter d’une certaine réussite, d’une réussite certaine, car Anaé s’était remise à parler, plus rapidement donc que ne l'annonçait la prévision de Solal qui sans la consolation essayée de mamé avait d'abord remis la guérison au lendemain. Anaé ne se coucha pas fâchée. C’est ce qui s’appelle le « pouvoir de l’intention ». (Penser juste suffirait à soigner.) Ou le progrès humain. Ou Jaurès. Oui, « Pourquoi ont-ils tué Jaurès ? » 

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