Wednesday, October 05, 2016

L e Marais de Vaux


L’émotion. Se niche toujours dans des failles, des sources, des détails. Elle est là, elle est enfouie la plupart du temps. Il y a une photo de la classe des garçons de l’année 1947. Sur cette photo (de toute l’école, c’est un petit village), il y a son frère ainé, René et son frère cadet, Pierre. Normalement, me dit Raymonde, une de ses sœurs, il aurait dû y être : soit il était malade ce jour-là, soit il était déjà parti en pension, tu lui demanderas. C’est effectivement le cas. 1947, mon père à onze ans et c’est l’année où on l’a envoyé en pension à l’école Saint-Nicolas à Bourg-en-Bresse. C’est dans la plaine, l’école prépare au petit-séminaire. Il me raconte comment il a été choisi par le curé, que ses parents ne pouvaient pas payer, mais que quelqu’un a payé. En tout cas, le voilà, à onze ans, loin des siens. « Alors tu ne rentrais que tous les trois mois ? », je lui demande. « Oui, l’hiver, ça allait encore, mais, au printemps, c’était dur ! quand je savais que les narcisses étaient là, vers le mois de mai… » Je m’aperçois quand je lui réponds (vite) que ma voix se brise, que je dois cacher mon émotion. C’est sans doute aussi que je me suis promené l’après-midi justement dans l’endroit des narcisses, le marais de Vaux, dans le bas du village. C’est aménagé, maintenant, protégé, avec des panneaux explicatifs de la faune et de la flore. A l’époque, les gamins traversaient ça avec des constructions de leur fait, des planches ou des poteaux. Ou peut-être que les narcisses, c’est une émotion personnelle enfouie. Je me souviens de la prodigalité qui permettait, au moment voulu, des bouquets en veux-tu-en-voilà. Mais l’émotion des narcisses vient plus loin que ma vie. Vient, par exemple, d’un enfant de onze ans loin des siens et de la montagne, coincé dans une salle de classe dans une ville tiède au moment où, sur le plateau, les narcisses envahissent partout…  

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