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Wednesday, January 07, 2026

S ensibilité tranquille


Quel grand plaisir d’échanger avec toi ! La sensation — rare — d’être comprise, presque à en revenir à la vie ! 

J’ai pensé à ce qu’on s’était dit, je crois qu’à un moment, j’ai dit que chaque spectacle était le dernier. Je crois que c’est inhérent à la profession, c’est un apprentissage permanent de l’adieu, cette profession (quel beau titre, d’ailleurs : L’Apprentissage de l’adieu !) Les spectacles où je jouais mis à part  (je n'étais jamais prête — sauf, justement, le premier, où j’avais donné 20 avant-premières), mais les spectacles de groupe : on est comme une famille physique idéale, une enfance, on voudrait passer tout le restant de nos jours ensemble, mais, après la troisième ou la cinquième représentation comme c’était à la Ménagerie (nous avons très, très rarement tourné), on se quitte, en fait, à jamais. On est triste au début et, après, comme ça se reproduit, on apprend : j’ai donné comme ça des dizaines et des dizaines de spectacle joués une fois ou deux et ça a toujours été comme ça : des adieux déchirants !

On a parlé aussi de la réussite ; je t’ai dit ce que ce psy m’avait sorti une fois, que j’étais dans « l’autoproclamation d’un succès que j’avais failli avoir, que j’avais raté d’un cheveu ». Mon premier stand-up, en 2003, En attendant Genod était (donc) sous l’égide de Beckett dont on connaît la célèbre formule : « Essayer encore, rater encore, rater mieux encore » et se situait (premier compte-rendu critique d’une fille très intelligente qui s’appelle, je crois, Murielle Durand) aftermath, après la bataille, la catastrophe, en conséquence...

Mais j’ai cherché l’étymologie de «  réussite » et de «  ratage ». Ratage vient de rat, «  rater », « rateler », c’était «  faire la chasse au rat ». « Prendre rat »  ou « prendre un rat »  : ne pas partir pour une arme à feu, puis ne pas réussir pour une personne… etc. Ce qui a pu donner jusqu’au récent « se prendre un râteau »…
Réussir vient de l’italien «  riuscire », proprement : « ressortir » ou « déboucher ». Ce n’est donc pas un aboutissement, mais une sortie ! Loin de l’injonction capitaliste (ou thérapeutique) à la réussite, c’est-à-dire au bonheur, à la forme, à la beauté, à la richesse, à l'amour… Les actrices de cinéma dans la vente permanente, éternellement jeunes et dans le coup… 
J’ai inventé ce nom, Le Dispariteur, contre ce que je voyais à la télé (maintenant sur les réseaux sociaux)

Ce que je faisais, ces spectacles, c’était des gestes, c’était surtout ne rien faire. Ce que je préférais, c’était quand le spectacle apparaissait de lui-même, fruit — ou épiphanie — de je ne sais quel hasard ou providence, quasiment en temps réel, immédiatement adulte. C’est arrivé plusieurs fois ; par exemple, les cinquante premières minutes du 1er avril des Bouffes du Nord sont apparues le premier jour des répétitions et n'ont jamais, jamais été retouchées, j’ai interdit qu’on les retouche, j’ai demandé qu’on refasse, qu’on retrouve, pendant le temps de travail qu’il nous restait cette première semaine très en amont, exactement la perfection de cet « état de l’apparition »

Maintenant l’ultra capitalisme semble avoir gagné toutes les guerres (aucune opposition possible : elles sont toutes sur les réseaux qui appartiennent aux quelques ultra milliardaires qui dirigent la planète — c’est-à-dire nulle part...)

Tu pourrais dire que je suis une « artisse ». C’est Célline Minard qui invente ce mot dans son dernier livre que j’aime beaucoup… 

A propos, mon nom d'artisse, c’est Marie-Noëlle, pas Marie-Noëlle Genod, ils se sont trompés dans le récent portrait de Zakary Bairi qui dit la gentille phrase ci-dessous (dans « Coups d’Œil »)

Amitié, 

Marie-Noëlle
 

 

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