L’enfant allait à l’école. Ses parents avaient révélé que c’était la première année qu’il ne pleurait pas tous les matins, total drama queen, tous les jours de toute l’année, quel soulagement, alors ! Devant l'entrée étroite de l’école, penchée vers lui, je lui ordonnais : « Maintenant, pleurs ! Pleurs ! » Il me regardait calme et amusé. Quel amour, ce gosse ! J’avais dormi une nuit de plus pour le voir encore. Il me mettait dans la même passion que les petits chevreaux que j’avais utilisés pour un spectacle, à Bordeaux, une fois ; il avait fallu les nourrir aux biberons gloutons et, ensuite, ils sautaient partout tellement ils étaient heureux d’en avoir eu tout leur saoul, du lait avalé à toute blinde. Ça n’avait duré que quelques jours, mais j’aurais bien partager toute ma vie avec mes chevreaux d’amour, j'avais le cœur brisé, enfin, pincé, quoi, de les rendre à la ferme pédagogique, pareil avec lui, ce gamin, je comprenais ses parents, l'émerveillement de leur quotidien, leur passion. L’enfant parfois mettait sa main dans la mienne. Oh ! mon Dieu ! Mais le savait-il qu’il avait une si petite main et que ça me bouleversait ? L’enfant m’appelait si bien « Marie-Noëlle », d’une manière si bien élevée, si distinguée, si respectueuse, c’était comme croquer dans un fruit que de l’entendre prononcer mon nom. Mais, à un moment dans l’après-midi, près du hamac, il m’avait partagé sa perplexité, son soupçon, même : « Tu t’appelles Marie-Noëlle, mais tu as des poils et une voix de garçon. » Je m’en étais sortie par une pirouette, comme toujours, et j’avais pris une voix de fille qu’il allait me redemander tout l’après-midi. Une fois, j’avais dit quelque chose comme « De toute façon, tout le monde meurt. » Et il avait avancé le cas du père Noël. Ça m'avait prise de court, je pataugeais un moment. Je reconnaissais que le père Noël ne mourait pas, mais l’enfant vint à mon secours : « Il ne meurt pas parce qu’il est magique. » On en vint ensuite à parler des cerfs qui, eux aussi étaient magiques, puisqu'ils volaient. Je dis : « Sauf les cerfs-volants. » C’est vrai, reconnut l’enfant, « sauf les cerfs-volants… » L’enfant métisse m’avait appris sur la petite grève plusieurs mots japonais : « poisson », « grand-mère », « eau », « caillou », « cheveux », « joli », « arbre », « fraise », « bâton », « trou », « maison », « sang », « ciel », « un », « baguettes », « main », « fleur », « bonbon », « pied », « bracelet », « chaussure », « tête », « voiture », « soleil », « œil », « loup »… Je les avais notés dans mon célèbre petit carnet rouge. C'est ce que Marguerite Duras appellait « les mots-clés ». C’était le poème de l'enfant. Par l'enfant, près du fleuve, ces mots nous avaient traversé.e.s…

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