Sunday, October 21, 2012

Cristal et argenterie



« This is amazing ! » « You have no idea… » On entend parler américain. Les milliardaires américains sont là, sur la terrasse. Et moi, je suis juste au-dessus avec mes fenêtres toujours ouvertes. Tout à l’heure je nageais et je regardais, du fleuve, mes fenêtres en haut de la tour – et il était facile de m’imaginer, pendant que je nageais, à cette fenêtre ; pendant que je nageais nu je me voyais habillé par cette fenêtre dans cette chambre où j’avais tant vécu. Synonyme : où il ne s’était rien passé.

Des rois, des courtisans sur la terrasse, réfugiés… Voulez-vous être prix Nobel ?

Je ne verrai rien du dîner de gala. Je serai dans ma chambre, je ne sortirai pas. Je ne gênerai pas l’opération. Il y a plein de livres à l’étage. Que lirai-je ? Un Agatha Christie ou un James Bond ? 19h52, je n’allume pas la radio au cas où, du brouhaha américain, se détache quelque phrase importante… Il faut tellement noircir de papier… « A l’instant, à l’instant… », quelqu’un dit : « A l’instant… » C’est un oiseau, assurément. J’en ai vu un beau en nageant, le plus beau de ma vie. C’est-à-dire, voyez-vous le bleu des libellules ? Plus brillant. Mordoré. Il s’est approché de moi, il a fait un tour, il voulait voir qui j’étais – ou ce que j’étais. Il m’a donné son cri aussi, je saurai le reconnaître. C’était vers sept heures. Un peu avant. Les Américains rient beaucoup, sont heureux. Les femmes surtout. (Les hommes à la voix plus éteinte ne me parviennent pas.)

Il y a – et je pense à TOUT L'UNIVERS – il y a le cri des oiseaux. Ils appellent. Forêt vierge. Chacun. Dans le grand livre de l’univers, Olivier Messiaen *. Oui, le château, les Américains, le Tarn et la forêt.



A cause de temps qui avait changé, il n’y avait plus de pollen sur le miroir du Tarn. A la place, il y avait des feuilles. De petites feuilles d’automne émaillaient la surface comme des étoiles dans le ciel. Mais ce qui était le plus beau, c’est ceci : comme j’avançais en brasse, je propulsais des gouttelettes qui se mettaient en boule aussitôt rejointe l’embarcation d’une feuille. Ces formes toutes rondes de la goutte d'eau pure. Ce que j’aime en me baignant, c’est regarder le miroir qui se déforme à peine devant moi, regarder le ciel, le château, les arbres se déformer à peine dans le miroir.






Extraordinaires visages des milliardaires américains. Tous vieillards, mais si beaux. Bienfaiteurs de l’humanité. Ils vivent la vie de château. Ils ont réussi leur vie. En pleine forme ! Je suis sorti pour voir le château illuminé. On a mis des bougies aux fenêtres. Et puis, sur la façade, des projecteurs en bas des pilastres. Il faut reconnaître que ça a de la gueule ! On se croirait à Miami. Le château peut encore se refaire une beauté… Dans le parc, on a illuminé aussi la plus vieille des façades, mais, là, le spectacle est un peu gâché à cause du groupe électrogène. Ça tue le romantisme ! Le boucan du groupe électrogène gène, je trouve (je dirais…) J’ai vu quelques-uns des milliardaires car il y a un endroit où je peux voir sans être vu. Tous comme sortis d’un tableau. Goya – ou Vélasquez.






Il me faut, pour voyager, aller mieux. C’est un voyage que je me promets. Je regarde la route : elle ne frémit pas. Tout est invisible, inaudible, mais je sais : il s’agit d’un voyage et ce voyage sera réjouissant. Regarde la route, regarde le fleuve qui va vers Toulouse, regarde le fleuve qui rejoint la Garonne qui va vers la mer : voyage. Regarde les oiseaux : sur la route. L’oisiveté : sur la route.  Oui, il me faut aller mieux pour voyager. Et je voyage et je voyage… La santé – crédible. Et les aléas qui frémissent. La pluie, la vraie pluie, cette nuit, les aléas. Il est 22h33, est-ce que les milliardaires sont couchés ? Non, bien sûr – j’ai vérifié – mais ils sont sortis de table. J’ai regardé, par mon œilleton, les smokings. Les rangées de perles. Trop de perles.



Le drame de l’écriture, c’est qu’on écrit avant d’avoir tout lu. Et qui va lire ? Sommes-nous donc si nombreux qu’on risquerait d’intéresser une ou deux personnes ? Le drame de l’écriture, c’est qu’il faut se prendre pour Dieu ou pour Shakespeare. Ou ne pas écrire (comme Juliette Drouet...)

Et à part tout dire, il n’y a rien à raconter. Langues des fous ou pas de langue.



« Etait-ce « dernier règne » ou « campagne » qui fit dévier monsieur de Pujol, mais il eu un accès de nostalgie. » Sur la nuit, je prends la santé.






* Abîme des oiseaux.

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