Je me souviens de cette promenade intime avec Neo. Il y avait quelque chose de tellurique, comme si les paysages apparaissaient d’eux-mêmes, surgis du passé ou de l’avenir. Ces îles qu’on découvrait. Ces ondées soudaines comme la guerre. Ces plages inversées, je veux dire, pour les rejoindre, il fallait s’en éloigner, ces faux restos, ces maisons d’écrivain transformées en AirBnB, enfin, ces blabla et puis se cogner contre la mer, la tente déchirée du crépuscule, partie du monde tournée vers l’Ouest, la perspective plus ou moins transformée par cette vision…
Friday, October 30, 2026
Wednesday, October 21, 2026
Cher Benoît, cher Philippe,
Le spectacle vit sa vie heureuse, libre, loin de la névrose (nécrose) de l’outil-théâtre (un article dans « Le Monde » alerte sur une réalité qu’on voit depuis un bon moment « Burn-out et dégagisme dans les théâtres : « Pourquoi tu vas t’épuiser à gérer le “Titanic” ? » ») Ce que j’aime quand je me pointe comme ça, au dernier moment, sans stress excessif, chez des inconnus, c’est, je l’ai dit, cette qualité d’esquisse. On me dit : « Mais ça a toujours été ton travail ». Oui, mais l’époque est moins réceptive à ça. Tout est devenu politique comme si l'on vivait — déjà — dans une dictature. Mes spectacles étaient des espaces non politisés. Une œuvre changeante par nature. C’est plus dur. Et puis il y a le passage du temps. J’ai suggéré : « Spectacle conseillé au plus de 45 ans ».
Il faut qu’on ne se rende pas compte ni du son ni de la lumière. Il faut que ça aide secrètement les gens à être dans l'espace, c’est tout. Les salons privés sont parfaits pour le rapport communautaire. Il faudrait que ce soit « un moment du réel », l'« état de l’apparition » dont parle Duras. Un théâtre simple, archaïque : veillée, crachoir, salon, conférence, rien, conversation autour d’un feu de bois.
Au point que je me suis demandé s’il n'y avait pas un moyen possible pour que j’envoie les tops son et lumière moi-même, idéalement sans que ça se voit. Comment ce serait possible, que j’appuie discrètement (magiquement) sur un truc (la tablette ?) qui envoie le chien, etc. ? Si c’est trop compliqué (et ça l’est sûrement), on fera à l’ancienne avec une conduite, mais il y a peut-être une idée à creuser.
Il ne faut pas « déconstruire » le spectacle. Je veux juste que ça ne soit pas le sujet ni du spectacle ni de sa déconstruction. Seule avec les gens, texte à la main, comme ça se passe en ce moment. Supprimer tout le méta et ne garder que ce qui ne prend pas de place. Alors, ici, bien sûr, contradiction. Il y a quand même une idée de costume, peut-être d'une perruque, mais ce n’est pas sûr, justement. Vous me direz.
Agrandir la lumière et le son au sas d’entrée (puisqu’aussi c’est dans ce hall que les gens devront boire le champagne). Je ne veux pas que ça dure 2h09 comme en septembre. 1h45 max. On verra si je garde l’effet d’arrêter toutes les 20mn pour renégocier ma présence, ce qui fait 1h40 — 1h32, même, avant-hier — sans les entractes.
Un extrait de VILLA TRISTE (Modiano) qui me fait penser à votre travail à tous les deux :
« Sa peau avait pris une teinte opaline. L'ombre d'une feuille venait tatouer son épaule. Parfois elle s'abattait sur son visage et l'on eût dit qu'elle portait un loup. L'ombre descendait et lui bâillonnait la bouche. J'aurais voulu que le jour ne se levât jamais, pour rester avec elle recroquevillé au fond de ce silence et de cette lumière d'aquarium. Un peu avant l'aube, j'ai entendu une porte claquer, des pas précipités au-dessus de nous et le bruit d'un meuble qui se renversait. Et puis des éclats de rire. Yvonne s'était endormie. Le dogue rêvait en poussant, à intervalles réguliers, une plainte sourde. J'ai entrebâillé la porte. Il n'y avait personne dans le salon. La veilleuse était toujours allumée mais sa clarté paraissait plus faible, non plus rose, mais vert très tendre. Je me suis dirigé vers la terrasse pour prendre l'air. Personne non plus, sous la lanterne chinoise qui continuait de briller. Le vent la faisait osciller et des formes douloureuses, quelques-unes d'apparence humaine, couraient sur les murs. »
Peut-être on pourrait avoir ça : « j'ai entendu une porte claquer, des pas précipités au-dessus de nous et le bruit d'un meuble qui se renversait. Et puis des éclats de rire. » Mais si subtil, si léger… La différence entre les sons prévus et les sons réels, c'est qu'ils ne sont pas prévus justement (et qu'ils « signent » la représentation) Mardi, il y avait une chatte étrange qui s'est mis à miauler d’une manière déchirante, sauvage, très surprenant, pourtant le chat de la maison. Je pensais justement que j’aimerais bien qu’un chat se balade dans le petit théâtre, mais comment faire ? À un moment aussi des bruits feutrés de conversation d’enfants. Deux évènement qui ont obligé le maître de maison à se lever et descendre d'un étage…
Peut-être qu’on pourrait essayer des rires enregistrées pour les grosses blagues de Gwen (Le roman de la mamie, etc.)
Peut-être qu’on pourrait garder quand je fais « tapisserie » au mur du fond, mais sur quelle musique et quelle durée ? Peut-être qu’on pourrait garder le dernier noir « métaphysique » et sa traversée, mais seulement si c’est très beau… Peut-être qu’on ne fera rien ou pas grand chose, on verra, c'est l'idée, en tout cas…
Bisous à vous, hâte,
Marie-Noëlle
Labels: correspondance
Friday, October 16, 2026
« C omme si les nouvelles étaient sans problème »
Parfois le monde est tellement beau que je me sens devenir prophète, tellement soulevé, une gare comme un palais, un ciel lumineux avec des nuages comme des animaux, des moutons, des lapins, lumière magique, un 16 octobre : un été. Et puis les instincts reviennent car je suis au resto en terrasse
Labels: paris
J ’ai croisé trois vedettes en ville aujourd’hui
Parfois j’étais obligée d’être heureuse. Si je voulais m’en sortir. Simplement pour rentrer en moi-même, dans ma vraie fatigue, pour prier un peu. Je n’avais pas le choix, je n’avait rien à faire, alors je mettais encore pour la millième fois les best-of des « Grosses Têtes », ceux avec Pierre Benichou, mes préférés. Mais, si je voulais passer à autre chose, passer à la lecture ou au moins un film, il fallait que j’en passe par l’écriture un peu, qui n’était pas vraiment de l’écriture, qui était, je le redis, une petite prière du soir. J’ai croisé trois vedettes en ville aujourd’hui. Eric Elmosnino devant le théâtre des Champs-Elysées à qui je n’ai pas pu m’empêcher de dire bonjour, mais il était dans ses pensées (que faisais-je, aussi, avenue de Montaigne, du tourisme ?) J’ai croisé Poleo, mais je ne me souviens plus où, sa longue silhouette Yves Saint Laurent, on a échangé quelques mots. Et Raphaël Enthoven, mais j’étais en vélo, ça a été un flash, c’était à l’angle du boulevard de Sébastopol, à Strasbourg Saint-Denis, je crois. Paris était si doux mi-octobre, comme ça, on s’était habitués. Sauf les moustiques, la nuit. J’ai les joues criblées comme de l’acné. Mais, dans le magasin bio de la rue de Paradis, une femme m’a conseillé une marque que j’ai trouvée rue Rambuteau : COMME AVANT. Paraît que ça marche, il faut s’oindre de ça… J’ai eu beaucoup de remarques, aussi, ce 15 octobre, de piétonnes contre les « vélos » (qu'elles veulent mettre au pas), de femmes dans des files d’attente (contre la resquille). Mon prof de danse aussi m’a demandé de ne plus danser torse nu, il avait eu des remarques… Bref, il y a ce climat de guerre civile qui n’allait faire qu’augmenter puisqu’on partait toujours — à Paris, du moins — de la violence pour aller plus loin. Mais nous savions ça, avec Christelle, qu’il fallait jouer la comédie, raser les murs, graisser les pattes, montrer le bonheur dans cette société de merde et de tous les temps. Cette violence. (On avait eu un bel après-midi ensemble, à s'épauler, à rêver nos désespoirs.) « On ne sait laquelle de nous deux mourra la première, on ne sait laquelle de nous deux a la vie la plus misérable..., j’avais dit à la femme dans la queue. Faisons la paix — ou aimons-nous violemment sans fin (accrochons nos névroses). » Dans ma vie antérieure, j’ai été aidé par nombre de femmes qui ont fait un travail si exceptionnel qu’il me maintenait debout, il m’a tenue. Et, maintenant, environnée de tous ces morts, je peux paniquer, parfois, me sentir en grand vent et comment (se) tenir et pourquoi
Labels: paris
Monday, October 12, 2026
B ob dit l’âne
Il ne faudrait lire que des livres avant l’Intelligence.
Bien sûr, Rimbaud aimait, il l’a écrit dans Alchimie du Verbe : « les peintures idiotes, dessus de portes, décors, toiles de saltimbanques, enseignes, enluminures populaires ; la littérature démodée, latin d'église, livres érotiques sans orthographe, romans de nos aïeules, contes de fées, petits livres de l'enfance, opéras vieux, refrains niais, rythmes naïfs. » Tout ça, l’Intelligence pourra le faire. Et de nouveaux poèmes d’Arthur Rimbaud, elle pourra le faire et ce sera beau ! Et comme on adore Rimbaud, on adorera les poèmes que l’Intelligence inventera dans son style — comme on aimera les nouvelles chansons de Barbara — puisqu’on l’aime tellement — ou d’Elvis ou de Bob dit l’âne. Mais ce sera tout, il n’y aura pas de « nouveau Rimbaud » (c’était déjà assez étonnant qu’il y en ait eu un !) Ou maybe ou maybe not (ce qui means la même chose, notez...)
C’était une sieste, au bord du nez, à peine, et je me redressais pour le noter : « Je m’endormais dans des odeurs imaginaires »
« Et tout au bout du porte-à-faux, dans le salon suspendu »…
Dans un monde sans oreille où l’on entend encore l’absence
« Vous constatez déjà que
bien que je ne sois qu’un simple
directeur de la photographie,
j’ai retenu certains enseignements fondamentaux de Platon,
par exemple que notre réalité n’est qu’un poste de télé
dans un poste de télé lui-même dans un poste de télé que nul ne regarde » (A. C.)
C’est curieux comme les journées passées sont toutes en hiver
Les journées passées appartiennent à l’été
Bobo et ses amis, Patricia, Victor et Geneviève étaient allés voir le dernier film de Bruno Dumont. J’étais invitée aussi, mais je me méfie des films et je les avais rejoints après, pour le débat. Ils n’avaient pas aimé le film, à des degrés divers, mais je leur faisais remarquer que, tel qu’ils m’en parlaient — et je leur demandais des détails et des explications —, ils me donnaient très envie de voir le film. Bien sûr, je n’allais pas y aller, c’était purement théorique : ce que j’aime par dessus tout, c’est qu'on me raconte les films. J’aime aussi rencontrer des films par hasard, le plus souvent à la maison (comme THE HUMAN FACTOR, qui passe sur Arte). Ou alors, quand un film au ciné ne me plaît pas, sortir de la salle et entrer dans une autre, un peu au hasard. Évidemment, ce transport des œuvres, ça marche avec les livres, mais si peu de gens lisent en ce moment, c'est décourageant. Je suis comme une poule devant un couteau quand quelqu'un m'avoue qu'il n'ouvre jamais un livre. Même des romans de gare ? « Un cerveau apprend ce qu’il désire. » Un écrivain important réussit à prendre la place de souvenirs d’enfance. Pas prendre, se faufiler parmi
Sunday, October 11, 2026
L ’École du « monde flottant »
Je me demandais pourquoi écrire un livre — et, en lisant Anne Carson, c’était évident : pour transmettre. Mais Anne Carson, c’était évident aussi, avait beaucoup lu, elle pouvait donc bien transmettre, car, ce que l’on transmet, c’est ce qu’on a lu. C’est comme ça. C’est pour ça que l’avènement de l’IA est bien entendu phénoménale, pas parce que l’IA peut « écrire » maintenant trois cents romans à la minutes (avec des prompts du genre : « Écris-moi le meilleur roman du monde »), mais parce que l’IA surtout supprime le lectorat.
En fait, il fallait pleurer, mais pas aux bons endroits qu’on croyait. Celui que j’appelle Bobo, qui s’appelle aussi, de ses initiales, BG, voulait aller manifester. Il en rajoutait, mais il me faisait peur : « Arrête ! Tu as la tête d’un black bloc ! » Je lui disais que je n’avais plus manifesté depuis que c’était devenu dangereux, ça remontait… Si c’est pour perdre un œil ou une main… Je suis comme Camus, à ce moment-là, je préfère garder ma main ou ma mère… « Oh, disait Bobo, c’est pas plus dangereux que les accidents de circulation qui arrivent en ville tous les jours… » Bon, bref, qu’est-ce que je voulais dire ? Peut-être l’épitaphe d’Hokusai est ici bienvenue : « Oh ! La liberté, la belle liberté, quand on va aux champs d'été pour y laisser son corps périssable ! » Je disais, mais je n’en étais pas complètement sûre : « Je trouve que les révoltes lycéennes sont hors sujet. » On me demandait bien sûr quel était pour moi le sujet réel, je dis : « Les écrans. C’est les écrans qu’il faut détruire, pas les lycées… » (Je développais un peu.)
« Non seulement les choses sont autres que ce qu’elles semblent,
et donc nous faisons des erreurs,
mais l’erreur est précieuse.
Sois-y attentif, dit Aristote,
il y a tant à voir et à sentir là. » (A. C.)
« The fact of the matter for humans is imperfection. » (A. C., Essay on What I Think About Most.)
T out s’accumule et s’additionne comme une guerre
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Saturday, October 10, 2026
R eviens quand tu disparaîtras
Des années que je n’étais pas revenue aux Bouffes du Nord, je ne sais pas pourquoi, c’est absolument mon théâtre préféré et c’est en bas de chez moi ! J’aime aussi les gens qui le dirigent. Mais, voilà, la vie, sans doute, parfois, se passe « ailleurs » — et cela sur des années disparues comme des journées.
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Thursday, October 08, 2026
La recette de la vie était simple. Tout à l’heure, j’étais allée à une cérémonie funéraire sur le mont Valérien. C’était loin, je m’étais promis de revenir. C’était au crématorium de Nanterre. En montant la côte, j’avais senti quelque chose et une autre fois encore, ce qui était très rare, une odeur végétale, je me demandais d’où elle provenait, de quelque sorte de conifère peut-être. Cette odeur s’adressait à moi personnellement, c’était clair, quand je montais au mont Valérien pour la cérémonie mortuaire de mon cousin. Plus d’un milliers d’otages et de prisonniers et nous étions le 7 octobre, plus d’un millier de morts aussi et plus encore…
Laisser passer la vie dans ma respiration, la pluie tombait sur le zinc, on m’avait promis un nouvel appartement, mais depuis quelque temps, on ne me répondait plus. Ma joie et mon angoisse s’étaient éteintes, celle d’être mieux loger, celle de l’être mal. Je n’entendrai plus la pluie tapoter le zinc dans le nouvel appartement.
J’avais fait un rêve
Tout le monde est à plaindre, c’est ce qui rend le monde bouleversant, touchant, enfin, chouette…
L’enfance, l’enfance adorée, les goûters, la chair, sa propre chair… Je campais dans ma détresse