Wednesday, October 21, 2026

 Cher Benoît, cher Philippe,

Donc le spectacle vit sa vie heureuse, libre, loin de la névrose (ou nécrose…) de l’outil-théâtre (un article dans «  Le Monde » alerte sur une réalité qu’on voit depuis un bon moment « Burn-out et dégagisme dans les théâtres : « Pourquoi tu vas t’épuiser à gérer le “Titanic” ? » ») Ce que j’aime quand je me pointe comme ça, au dernier moment, sans stress excessif, chez des inconnus, c’est, je l’ai dit, la qualité d’esquisse. On me dit : «  Mais ça a toujours été ton travail ». Oui, mais l’époque est moins réceptive à ça. Tout est devenu politique comme si l'on vivait déjà dans une dictature. Mes spectacles étaient des espaces non politisés. Une œuvre changeante par nature. C’est plus dur. Et puis il y a le passage du temps. J’ai demandé : « Spectacle conseillé au plus de 45 ans ».

Il faut qu’on ne se rende pas compte ni du son ni de la lumière. Il faut que ça aide secrètement les gens à être dans un espace, c’est tout. Les salons privés sont l’espace parfait du rapport communautaire. Il faudrait que ce soit « un moment du réel », l'« état de l’apparition » dont parle Duras.  Un théâtre simple, archaïque : veillée, crachoir, salon, conférence, rien, conversation autour d’un feu de bois.

Au point que je me suis demandé s’il n'y avait pas un système possible pour que j’envoie les tops son et lumière moi-même, idéalement sans que ça se voit. Comment ce serait possible, que j’appuie discrètement (magiquement) sur un truc (la tablette ?) qui envoie le chien, etc. ? Si c’est trop compliqué (et ça l’est sûrement), on fera à l’ancienne avec une conduite, mais il y a peut-être une idée à creuser.

Il ne faut pas « déconstruire » le spectacle. Je veux juste que ça ne soit pas le sujet. Seule, démunie avec les gens, texte à la main, comme ça se passe en ce moment. Supprimer tout le méta et ne garder que ce qui ne prend pas de place. Alors, ici, bien sûr, contradiction. Y a quand même une idée de costume, même, peut-être d'une perruque, mais ce n’est pas sûr, justement. Vous me direz.

Agrandir la lumière et le son au sas d’entrée (puisqu’aussi c’est dans ce hall que les gens boiront les champagne). Je ne veux pas que ça dure 2h10 comme en septembre. 1h45 max. On verra si je garde l’effet d’arrêter toutes les 20mn (ce qui fait 1h40 — 1h35, hier — sans les entractes) pour renégocier ma présence. (Sinon le gag de la sonnerie à 1h30)

Un extrait de VILLA TRISTE (Modiano) qui me fait penser à votre travail à tous les deux :

« Sa peau avait pris une teinte opaline. L'ombre d'une feuille venait tatouer son épaule. Parfois elle s'abattait sur son visage et l'on eût dit qu'elle portait un loup. L'ombre descendait et lui bâillonnait la bouche. J'aurais voulu que le jour ne se levât jamais, pour rester avec elle recroquevillé au fond de ce silence et de cette lumière d'aquarium. Un peu avant l'aube, j'ai entendu une porte claquer, des pas précipités au-dessus de nous et le bruit d'un meuble qui se renversait. Et puis des éclats de rire. Yvonne s'était endormie. Le dogue rêvait en poussant, à intervalles réguliers, une plainte sourde. J'ai entrebâillé la porte. Il n'y avait personne dans le salon. La veilleuse était toujours allumée mais sa clarté paraissait plus faible, non plus rose, mais vert très tendre. Je me suis dirigé vers la terrasse pour prendre l'air. Personne non plus, sous la lanterne chinoise qui continuait de briller. Le vent la faisait osciller et des formes douloureuses, quelques-unes d'apparence humaine, couraient sur les murs. »

Peut-être on pourrait avoir ça : « j'ai entendu une porte claquer, des pas précipités au-dessus de nous et le bruit d'un meuble qui se renversait. Et puis des éclats de rire. » Mais si subtil, si léger… Hier, il y avait un chat étrange qui miaulait d’une manière déchirante, sauvage, le chat de la maison. Je pensais justement que j’aimerais bien qu’un chat se balade dans le petit théâtre, mais pas facile vu que je n’ai pas de chat… À un moment aussi des bruits feutrés de conversation d’enfants. Deux évènement qui ont obligé le maître de maison de se lever et de descendre un étage…

Peut-être qu’on pourrait essayer des rires enregistrées pour les grosses blagues de Gwen (Le roman de la mamie…)

Peut-être qu’on pourrait garder quand je fais « tapisserie » au mur du fond, mais sur quelle musique et quelle durée ? Peut-être qu’on pourrait garder le dernier noir « métaphysique » et sa traversée, mais seulement si c’est très beau… Et peut-être qu’on ne fera rien, on verra…

Bisous à vous,

Marie-Noëlle

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Friday, October 16, 2026

« C omme si les nouvelles étaient sans problème »


Parfois le monde est tellement beau que je me sens devenir prophète, tellement soulevé, une gare comme un palais, un ciel lumineux avec des nuages comme des animaux, des moutons, des lapins, lumière magique, un 16 octobre : un été. Et puis les instincts reviennent car je suis au resto en terrasse 
 
Je n’avais pas envie de fuir. C’est pour cette raison que j’aimais les gares. Je regardais les gens partir et arriver, beaucoup de monde occupé à ça, certains partent, d’autres arrivent, d’autres encore traînent comme je le fais. Aussi les travailleurs de la gare, le ménage, les vendeurs, les manutentionnaires… En fait, personne ne se demandait qui j’étais, j’étais quelqu’un dans une gare. Anonyme. Et il y avait tant à voir. C'était plus beau que la mer. Je n’avais pas envie de fuir. Mais, ce qui me troublait, c’est que tout le monde pouvait l’être comme moi ; je veux dire, plusieurs avaient des têtes de prophète. Dans cette ville, c'était ainsi. J’étais heureuse, oui, mais que faire de tous les souvenirs ? Le serveur s’appelait Anton (il me l’avait dit), ses parents aimaient beaucoup Tchekhov. Ça tombe bien, lui disais-je, c’est aussi mon auteur préféré. (Disons que je comprends sa célébrité, comment on l’a aimé, comment on ne s’est pas trompé.) Et, dans la nuit maintenant, ce qui me frappait, c’était le silence, l’absence de bêtes, un chien aboyait dans un appartement fantôme, insituable, qui me le faisait remarquer. Mais où étais-je, moi ? Pourquoi voulais-je à ce point être perdue ? Je m'ennuyais plus qu'à la campagne qui était mon enfance, mais la ville était si belle, Cybèle, comme robe de Cybèle

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J ’ai croisé trois vedettes en ville aujourd’hui


Parfois j’étais obligée d’être heureuse. Si je voulais m’en sortir. Simplement pour rentrer en moi-même, dans ma vraie fatigue, pour prier un peu. Je n’avais pas le choix, je n’avait rien à faire, alors je mettais encore pour la millième fois les best-of  des « Grosses Têtes », ceux avec Pierre Benichou, mes préférés. Mais, si je voulais passer à autre chose, passer à la lecture ou au moins un film, il fallait que j’en passe par l’écriture un peu, qui n’était pas vraiment de l’écriture, qui était, je le redis, une petite prière du soir. J’ai croisé trois vedettes en ville aujourd’hui. Eric Elmosnino devant le théâtre des Champs-Elysées à qui je n’ai pas pu m’empêcher de dire bonjour, mais il était dans ses pensées (que faisais-je, aussi, avenue de Montaigne, du tourisme ?) J’ai croisé Poleo, mais je ne me souviens plus où, sa longue silhouette Yves Saint Laurent, on a échangé quelques mots. Et Raphaël Enthoven, mais j’étais en vélo, ça a été un flash, c’était à l’angle du boulevard de Sébastopol, à Strasbourg Saint-Denis, je crois. Paris était si doux mi-octobre, comme ça, on s’était habitués. Sauf les moustiques, la nuit. J’ai les joues criblées comme de l’acné. Mais, dans le magasin bio de la rue de Paradis, une femme m’a conseillé une marque que j’ai trouvée rue Rambuteau : COMME AVANT. Paraît que ça marche, il faut s’oindre de ça… J’ai eu beaucoup de remarques, aussi, ce 15 octobre, de piétonnes contre les
« vélos » (qu'elles veulent mettre au pas), de femmes dans des files d’attente (contre la resquille). Mon prof de danse aussi m’a demandé de ne plus danser torse nu, il avait eu des remarques… Bref, il y a ce climat de guerre civile qui n’allait faire qu’augmenter puisqu’on partait toujours — à Paris, du moins — de la violence pour aller plus loin. Mais nous savions ça, avec Christelle, qu’il fallait jouer la comédie, raser les murs, graisser les pattes, montrer le bonheur dans cette société de merde et de tous les temps. Cette violence. (On avait eu un bel après-midi ensemble, à s'épauler, à rêver nos désespoirs.) « On ne sait laquelle de nous deux mourra la première, on ne sait laquelle de nous deux a la vie la plus misérable..., j’avais dit à la femme dans la queue. Faisons la paix — ou aimons-nous violemment sans fin (accrochons nos névroses). » Dans ma vie antérieure, j’ai été aidé par nombre de femmes qui ont fait un travail si exceptionnel qu’il me maintenait debout, il m’a tenue. Et, maintenant, environnée de tous ces morts, je peux paniquer, parfois, me sentir en grand vent et comment (se) tenir et pourquoi

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Monday, October 12, 2026

B ob dit l’âne


Il ne faudrait lire que des livres avant l’Intelligence.

Bien sûr, Rimbaud aimait, il l’a écrit dans Alchimie du Verbe : « les peintures idiotes, dessus de portes, décors, toiles de saltimbanques, enseignes, enluminures populaires ; la littérature démodée, latin d'église, livres érotiques sans orthographe, romans de nos aïeules, contes de fées, petits livres de l'enfance, opéras vieux, refrains niais, rythmes naïfs. » Tout ça, l’Intelligence pourra le faire. Et de nouveaux poèmes d’Arthur Rimbaud, elle pourra le faire et ce sera beau ! Et comme on adore Rimbaud, on adorera les poèmes que l’Intelligence inventera dans son style — comme on aimera les nouvelles chansons de Barbara — puisqu’on l’aime tellement — ou d’Elvis ou de Bob dit l’âne. Mais ce sera tout, il n’y aura pas de « nouveau Rimbaud » (c’était déjà assez étonnant qu’il y en ait eu un !) Ou maybe ou maybe not (ce qui means la même chose, notez...)
 
 
 
Je m’endormais dans des odeurs imaginaires
C’était une sieste, au bord du nez, à peine, et je me redressais pour le noter : « Je m’endormais dans des odeurs imaginaires »

« Et tout au bout du porte-à-faux, dans le salon suspendu »…
Dans un monde sans oreille où l’on entend encore l’absence

« Vous constatez déjà que
bien que je ne sois qu’un simple
directeur de la photographie,
j’ai retenu certains enseignements fondamentaux de Platon,
par exemple que notre réalité n’est qu’un poste de télé

dans un poste de télé lui-même dans un poste de télé que nul ne regarde » (A. C.)

C’est curieux comme les journées passées sont toutes en hiver
Les journées passées appartiennent à l’été

Bobo et ses amis, Patricia, Victor et Geneviève étaient allés voir le dernier film de Bruno Dumont. J’étais invitée aussi, mais je me méfie des films et je les avais rejoints après, pour le débat. Ils n’avaient pas aimé le film, à des degrés divers, mais je leur faisais remarquer que, tel qu’ils m’en parlaient — et je leur demandais des détails et des explications —, ils me donnaient très envie de voir le film. Bien sûr, je n’allais pas y aller, c’était purement théorique : ce que j’aime par dessus tout, c’est qu'on me raconte les films. J’aime aussi rencontrer des films par hasard, le plus souvent à la maison (comme THE HUMAN FACTOR, qui passe sur Arte). Ou alors, quand un film au ciné ne me plaît pas, sortir de la salle et entrer dans une autre, un peu au hasard. Évidemment, ce transport des œuvres, ça marche avec les livres, mais si peu de gens lisent en ce moment, c'est décourageant. Je suis comme une poule devant un couteau quand quelqu'un m'avoue qu'il n'ouvre jamais un livre. Même des romans de gare ?
« Un cerveau apprend ce qu’il désire. » Un écrivain important réussit à prendre la place de souvenirs d’enfance. Pas prendre, se faufiler parmi

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Sunday, October 11, 2026

L ’École du « monde flottant »


Je me demandais pourquoi écrire un livre — et, en lisant Anne Carson, c’était évident : pour transmettre. Mais Anne Carson, c’était évident aussi, avait beaucoup lu, elle pouvait donc bien transmettre, car, ce que l’on transmet, c’est ce qu’on a lu. C’est comme ça. C’est pour ça que l’avènement de l’IA est bien entendu phénoménale, pas parce que l’IA peut « écrire » maintenant trois cents romans à la minutes (avec des prompts du genre : « Écris-moi le meilleur roman du monde »), mais parce que l’IA surtout supprime le lectorat.
 
Personne ne veut lire les meilleurs romans du monde avec personne derrière — ou peut-être quelques tordus pendant un temps, quelques curieux et puis plus rien, plus de partage…

En fait, il fallait pleurer, mais pas aux bons endroits qu’on croyait. Celui que j’appelle Bobo, qui s’appelle aussi, de ses initiales, BG, voulait aller manifester. Il en rajoutait, mais il me faisait peur : « Arrête ! Tu as la tête d’un black bloc ! » Je lui disais que je n’avais plus manifesté depuis que c’était devenu dangereux, ça remontait… Si c’est pour perdre un œil ou une main… Je suis comme Camus, à ce moment-là, je préfère garder ma main ou ma mère… « Oh, disait Bobo, c’est pas plus dangereux que les accidents de circulation qui arrivent en ville tous les jours… » Bon, bref, qu’est-ce que je voulais dire ? Peut-être l’épitaphe d’Hokusai est ici bienvenue : « Oh ! La liberté, la belle liberté, quand on va aux champs d'été pour y laisser son corps périssable ! » Je disais, mais je n’en étais pas complètement sûre : « Je trouve que les révoltes lycéennes sont hors sujet. » On me demandait bien sûr quel était pour moi le sujet réel, je dis : « Les écrans. C’est les écrans qu’il faut détruire, pas les lycées… » (Je développais un peu.)

« Non seulement les choses sont autres que ce qu’elles semblent,
et donc nous faisons des erreurs,
mais l’erreur est précieuse.
Sois-y attentif, dit Aristote,
il y a tant à voir et à sentir là. » (A. C.)

« The fact of the matter for humans is imperfection. » (A. C.,
Essay on What I Think About Most.)

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T out s’accumule et s’additionne comme une guerre

 
Il y avait une grosse vedette que S. portait aux nues — et puis soudain il en disait du mal (vraiment du mal) et j’apprenais à présent que la grosse vedette — chez qui S. avait vécu — l’avait viré, en fait, parce qu’il avait volé de l’argent. Je ne comprenais pas. Je demandais : « Mais comment peut-on voler de l’argent chez quelqu’un ? L’argent, il n’est pas à la banque ? » Et, là : « Des valises de cash. » Nom de Dieu ! Dans la même soirée j’apprenais qu’I.A. était capable d’écrire des sms de trois pages. De justification, de ratiocination... J’apprenais que le fils de la domestique avait exigé de l’argent à L.C. (chez qui la domestique travaillait précédemment) « sinon il révélerait à la presse ce qui se passait chez elle ». Il y avait une seconde menace. S. qui de nouveau s’était fait virer de la maison où il logeait depuis neuf mois et où officiait la domestique (F.) menaçait d’aller au commissariat dire que la domestique avait travaillé chez deux employés à la fois. « Mais pourquoi ? C’est interdit de travailler chez deux employés en même temps ? — Dans le cas de F. oui, à ce moment-là… » J’apprenais que S. arrivait tous les soirs avec les poches remplies de produits de beauté, que dans l’immense chambre qu’il occupait il y avait cette grande table comme submergée de produits de beauté. Je ne tirais pas le fil du problème « produits de beauté », ce que ça voulait dire, je ne sais pas. La narratrice qui ce soir-là déballait son sac, un peu effrayée parfois de ce qui aurait pu se répéter : « Non, mais je sais comment ça se passe, au détour d’une conversation… » avait tendance, je le remarquais, à dire « elle » à la place du prénom de F. ou de celui de H., l’autre garde-malade qui venait la nuit, « elle et elle »

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Saturday, October 10, 2026

R eviens quand tu disparaîtras


Des années que je n’étais pas revenue aux Bouffes du Nord, je ne sais pas pourquoi, c’est absolument mon théâtre préféré et c’est en bas de chez moi ! J’aime aussi les gens qui le dirigent. Mais, voilà, la vie, sans doute, parfois, se passe « ailleurs » — et cela sur des années disparues comme des journées. 
 
Je me suis éloignée du théâtre pour lequel j’ai beaucoup donné, beaucoup de passion, pour me tourner vers le réel, les maisons de retraite, par exemple (où il y en a tant, de théâtre !) Mais le spectacle de ce soir, je l’ai beaucoup aimé. Je ne saurai pas en dire grand chose, à chacun d’en faire l’expérience. Moi, ce que j’ai aimé, c’est qu’il se baigne dans « l’impur », tête immergée dans l’impur et respirez avec ça ! Le fond du spectacle est terrible, mais, parce qu’il très bien joué et qu’on est au théâtre, c’est donc pour le plaisir. C’est cela l’impur, le théâtre, par essence. Que de l’ambiguïté.
 
Que du ratage, soir après soir. Tous les spectacles subventionnés sont de gauche — et je le suis aussi, de la gauche de Colette Capdevielle, mon héroïne.
 
Seulement la gauche s’est mise dans un tel état, dans une telle impasse que le théâtre est à son image : tragiquement inepte. Voilà ce que je pense.
 
L’immense continent noir du théâtre de droite que je connais mal semble appeler, parfois, la lucidité. 
 
Valérie Lemercier, c’est « rive droite » et c’est lucide. (Je ne sais pas si vous voyez ce que je veux dire.) Mais, ici, tout va bien, ça s’empare du sujet à bras le corps intelligent donc tragique et farcesque
 
Ça ne fait pas tant « passer un message » que tout le monde connaît que le remuer là où ça fait le plus mal, là où ça fait du bien. Goya (Anne Carson le dit dans une vidéo que je viens de voir passer) a peint ses terribles « Peintures noires » au-dessus de scènes idylliques, paysages, prairies, ciels, petites figures  dont il fait resurgir, parfois, certains motifs    

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Thursday, October 08, 2026

Il y avait un rêve qui s’était transformé en cauchemar. On me donnait les clés d’un nouvel appartement clair et beau, deux  belles clés complexes et fortes à moi. C’était merveilleux. J’aurais voulu que ce rêve dure toujours, mais voilà que ma sœur allait mourir et que je ne pouvais rien faire pour l’en empêcher. Une histoire encore d’appartement, mais fermé cette fois — elle ne répondait pas, plus —, de porte qui n’allait jamais s’ouvrir. On m’accompagnait dans mes recherches, j’avais sonné chez Claude Régy sur l’épaule duquel je m’étais mise à pleurer : il n’en avait rien à foutre. Dans le nouvel appartement, des gens passaient que je connaissais jeune, qui se proposaient d’y faire la fête. Ils apportaient des bouteilles, ils avaient trouvé un tire-bouchon, probablement (il n’en était pas question), mais il n’y avait pas de verres, bien sûr : l’apparte était vide. Je me promettais de les virer avant minuit pour la tranquillité de mes nouveaux voisins.



La recette de la vie était simple. Tout à l’heure, j’étais allée à une cérémonie funéraire sur le mont Valérien. C’était loin, je m’étais promis de revenir. C’était au crématorium de Nanterre. En montant la côte, j’avais senti quelque chose et une autre fois encore, ce qui était très rare, une odeur végétale, je me demandais d’où elle provenait, de quelque sorte de conifère peut-être. Cette odeur s’adressait à moi personnellement, c’était clair, quand je montais au mont Valérien pour la cérémonie mortuaire de mon cousin. Plus d’un milliers d’otages et de prisonniers et nous étions le 7 octobre, plus d’un millier de morts aussi et plus encore…

Laisser passer la vie dans ma respiration, la pluie tombait sur le zinc, on m’avait promis un nouvel appartement, mais depuis quelque temps, on ne me répondait plus. Ma joie et mon angoisse s’étaient éteintes, celle d’être mieux loger, celle de l’être mal. Je n’entendrai plus la pluie tapoter le zinc dans le nouvel appartement.

J’avais fait un rêve

Tout le monde est à plaindre, c’est ce qui rend le monde bouleversant, touchant, enfin, chouette…

L’enfance, l’enfance adorée, les goûters, la chair, sa propre chair… Je campais dans ma détresse

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Sunday, October 04, 2026

D ans les derniers degrés de la coolitude


Comme dans les rêves, j’étais environnée de livres non lus dont je chopais comme des phrases, comme des traces, des livres certes sublimes, des montagnes de livres dont je faisais des montages… 
 
Je retrouverais ma naïveté si j'écrivais en anglais (mais il me semble que je sais déjà tout du français)

« Je n’aime que le vintage humain », avait dit une femme de vingt-sept ans (propos rapporté par « Le Monde »). Oui, c’était terminé, c’était l’heure de la relecture. La littérature était terminée. « Faite », comme aurait dit Marguerite Duras en parlant de la musique. « Pour moi, la musique est faite. Stravinski, ce n’est pas de la musique, c’est autre chose, un poème… » Je m’étais racheté ARIEL de la sublime Sylvia Plath, tout en anglais pour avoir l’impression, la sensation de redécouvrir... C’est terminé, on n’achèterait plus jamais de livres écrits depuis 2022, même avec le label bio, c’était invérifiable, intraçable. Les livres seraient de plus en plus beaux — ou de plus en plus laids, pour imiter le low tech —, mais surtout ils ne seraient bientôt lus que par des robots, composés et lus par des robots (comme, paraît-il, chaque jour, sur les plateformes, les morceaux de musique générées par l’IA). Nous ne voulons sans doute que la sensation d’être enfermés en nous-mêmes et, en cela, nous sommes handicapés, fragiles. Nous nous plaignons de la vie et nous ne faisons que des petits pas de vieillards pour nous rapprocher de son feu ultime

En fait, il est difficile de passer d’un livre à l’autre comme ma maladie de déconcentration m’y oblige — même si j’ai du temps — parce que chaque vrai livre est écrit dans une langue opposée aux autres
 
I have let things slip, a thirty-year-old cargo boat

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J ’avais envie d’écrire une longue lettre de départ


Encore une fois, je sentais le départ, je n’avais plus « le temps », mais cette sensation m’empêchait un peu de vivre ; j’en voulais comme preuve ces bouffées de bonheur qui souvent, mais par flashs, par scintillements, me revenaient ; encore une fois le « re » de « revenaient »... pourquoi pas « venaient » tout simplement ? Les choses me venaient. Oui, mais ce n’était pas juste, dans le filtre qui s’appelait Marie-Noëlle (nommons-le ainsi parce que c’est pratique), c’était « les choses revenaient » : j’étais une fabrique de nostalgie. J’écrivais maintenant comme une IA, comme une bouteille à la mer, comme un robot qui pleure, comme le dernier animal perdu dans la broussaille de la ville. Zaza qui s’intéressait aux déchets humains (il les collectionnait, ça le faisait rire), m’accueillait dans sa cour.

J’avais joué chez Dominique, le vendredi 2, magnifique endroit, buffet, vins (porto pour moi), lumières presque éteintes, grotte, j’avais rajouté qq bougies, jardin dans la perpective, j’avais juste déplacé la table avec l’aide de Manu pour être plus centrale et en avant la musique ! (la musique permanente je l’avais fait éteindre). J’inaugurais presque une nouvelle méthode que j’avais découverte chez Y et G : ne proposer au public que vingt minutes du « spectacle » de cette conférence, pour lui donner le goût, puis remettre mon titre en jeu : « Vous en voulez encore vingt minutes ? » Ainsi, marche après marche, entracte après entracte, je pouvais aller jusqu’à la totalité de cinq fois vingt minutes. Chez Dominique que Régis appelait Mademoiselle Iss (je reprendrai !), j’avais donné quatre fois vingt minutes, j’avais senti que j’atteignais la limite pour ce public qui avait beaucoup donné.

« Cette silhouette blonde type Tippi Hedren, au pif si particulier, a joué pour nous hier au soir. Dans le sombre salon de Mademoiselle Iss qui avait convié le ban, les fauteuils et la faune. J’en suis, t’inquiètes. Cette silhouette joua, en forme de conférence, le spectacle qu’elle prépare pour cinq représentations à Rennes (?) La ville. Une sorte de rodage avant d’attaquer Paris. Alors de quoi s’agit-il ? De Duras. Marguerite. Vous vous souvenez sans doute de cette petite dame fagotée comme l’as de pique. Et, Marie-Noëlle, c’est l’acteurtrice qui raconte ses souvenirs de Marguerite. Marie-Noëlle est un garçon qui se sent femme et qui s’habille en femme. Un travesti. Elle est poilante (comme dirait Andrée Putman) et ce qu’elle nous raconte est un délice, ça avance et ondule. C’est vif et émouvant. Il y a tout ou presque tout sur l’écrivaine qui idolâtrait Mitterand (mais, oui, vous vous souvenez aussi, ce petit homme… oui, de gauche, voilà…) Marie-Noëlle a bossé et, si vous voulez mon avis, ça va le faire… J’aimerais la voir aux Bouffes du Nord que j’aime tant. Le mélange de ce théâtre voulu misérable, Marie-Noëlle, ce qu’elle dit au détour d’une phrase, d’elle, de son destin perso, de Marguerite la méchante aux chaussettes impayables offerte par l’autre méchante que fut Jeanne Moreau, le souvenir que nous gardons d’elle, de ses écritures, cette lecture d’hier soir, tout ce cocktail devrait faire un joli carton dans le mundillo aux lanternes quasi éteintes (eh, dame ! il s’agirait de faire des économies) du théâtrage parisien. Hier au soir, il y eut de l’esprit. Marie-Noëlle. « Vous en voulez plus ? Alors je continue », disait-elle. Merci Dominique. » (Régis Franc)

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