Friday, February 09, 2024

C ol de Cuvillat


 

Saturday, January 27, 2024

Comment être heureuse aujourd’hui ?


J’aime beaucoup n’avoir dans la tête qu’une chose — ou une suite de choses qui se répondent, forment un ensemble (« qui contient tout »). « Aimer une chose suffit », je crois que Peter Handke l’a dit, mais je ne sais plus en quelle circonstances. En fait, il n’y a qu’une chose — et, toutes les autres, je déteste (parce que, de par ma propre bêtise, je n’arrive pas à les mettre en rapport). En ce moment, c’est W. G. Sebald, vous l’aurez compris, mais aussi Louis de Funès. Je suis peuplé des gimmicks de Louis de Funès (une série d’émissions sur YouTube analyse tous ses films, anecdotes de tournage, réussites et ratages...) Il est le seul acteur (puisque exit Gérard Depardieu). La seule manière, c’est lui. C’est Louis ! Ou alors jouer Sebald dans un spectacle de Krystian Lupa, c’est bien aussi. Mais que ça et que ça. Voilà. Et puis il y a les jours fastes (les vendredi, les week-ends) où tout correspond, où tout s’entend comme le même problème, la même humanité, le même problème de la même humanité. S'agirait-il d’une confusion ? Oui, il s’agirait d’une confusion. Le théâtre de l’Odéon est caverne sombre et fabuleuse, un creusement à l’intérieur. J’y ai fait mon campement, les places à 6 € que j’achètent en venant très tôt permettent à la clocharde des arcades que je suis de pénétrer le temple… Je vole dans la nuit de Paris en ruine la sombre histoire de l’Europe. Grotte dont je m’étonne de l’existence réelle. Sur la hauteur, mais souterraine pourtant. Caverne vide et vide. Babel...

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Wednesday, January 24, 2024

I l faut épuiser le monde pour le rendre crédible


Les filles m’avaient fait beaucoup rire. Elles étaient aller voir Les Emigrants et, moi, je m’étais baigné dans le livre vertigineux et j’avais vu aussi la première partie du spectacle (celle de Manuel Vallade). Donc enfin je pouvais parler de qqch avec qqn ! — avec les filles —, l’une n’avait pas aimé et l’autre en revenait enthousiaste. 2 sœurs, 2 tempéraments. Puis, peu à peu, les filles s’étaient mises à faire des sketchs très drôles caricaturant certains moments du spectacle qu’elles avaient découvert de leur 20 ans. Et je leur avait donné la phrase de Robert Bresson : « Rien n’est plus proche du chef-d’œuvre que le chromo ». Je la vérifiais ensuite : « Plus grande est la réussite, plus elle frise le ratage (comme un chef-d'oeuvre de peinture frise le chromo). » (C’est dans ses Notes sur le cinématographe.) Quand des choses aussi grandes se passent dans la littérature contemporaine, on peut délaisser les journaux. L’urgence est de lire les livres. Ils disent et soignent en même temps la destruction qui est en cours au moins dans les journaux, mais qui, dans les livres (« ceux qui vous brisent la mer gelée », disait Franz Kafka), a déjà eu lieu : on est dans le monde déjà dans le monde d’après. « Les tunnels ne sont pas interminables, le probable n’est pas le certain, l’inattendu est toujours possible » (comme le promet Edgar Morin récemment dans « Le Monde »). La « peur que les mots se confondent / Avec le bruit que fait le monde », comme le chante encore Marie Laforêt (dans la version française de The Sound of Silence), le bruit de la petite morale, de la fausse morale, de « l’œil pour dent », de la haine, de la persécution… ne pas abonder dans le « bruit du monde », c’est très difficile, ça s’appelle la littérature. Rien de plus urgent. « « Au milieu de l’hiver, j’apprenais enfin qu’il y avait en moi un été invincible. » Albert Camus, L’ Eté, « Retour à Tipasa », 1952 » 


« À midi, sur les pentes à demi sableuses et couvertes d’héliotropes comme d’une écume qu’auraient laissée en se retirant les vagues furieuses des derniers jours, je regardais la mer qui, à cette heure, se soulevait à peine d’un mouvement épuisé et je rassasiais les deux soifs qu’on ne peut tromper longtemps sans que l’être se dessèche, je veux dire aimer et admirer. Car il y a seulement de la malchance à n’être pas aimé : il y a du malheur à ne point aimer. Nous tous, aujourd’hui, mourons de ce malheur. C’est que le sang, les haines décharnent le cœur lui-même ; la longue revendication de la justice épuise l’amour qui pourtant lui a donné naissance. Dans la clameur où nous vivons, l’amour est impossible et la justice ne suffit pas. C’est pourquoi l’Europe hait le jour et ne sait qu’opposer l’injustice à elle-même. Mais pour empêcher que la justice se racornisse, beau fruit orange qui ne contient qu’une pulpe amère et sèche, je redécouvrais à Tipasa qu’il fallait garder intactes en soi une fraîcheur, une source de joie, aimer le jour qui échappe à l’injustice, et retourner au combat avec cette lumière conquise. Je retrouvais ici l’ancienne beauté, un ciel jeune, et je mesurais ma chance, comprenant enfin que dans les pires années de notre folie le souvenir de ce ciel ne m’avait jamais quitté. C’était lui qui pour finir m’avait empêché de désespérer. J’avais toujours su que les ruines de Tipasa étaient plus jeunes que nos chantiers ou nos décombres. Le monde y recommençait tous les jours dans une lumière toujours neuve. Ô lumière ! c’est le cri de tous les personnages placés, dans le drame antique, devant leur destin. Ce recours dernier était aussi le nôtre et je le savais maintenant. Au milieu de l’hiver, j’apprenais enfin qu’il y avait en moi un été invincible. »

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Saturday, December 23, 2023

Il y a, collé au mur, le frais et le chaud 

Ce qui me plaît dans la vie, c’est le présent


J’avais toute la vie qui se soulevait encore dans sa richesse, toute la vie, mais jamais plus


Merveille ! Je me réveille encore


Je sentais le vide, je sentais la Corse dans mon estomac affamé. On était le 23 décembre, un samedi, et j’avais décidé de ne pas sortir, de ne pas aller acheter de cadeaux pour demain le réveillon où j’étais invitée


Je suis isolée, solidement isolée, mais c’est une nostalgie. Je voudrais rejoindre cet état d’inconnu qui entourait ma vie — quand j’étais portée par la vie — par la vie autour qui me raccompagnait toujours à l’ombre de ma chambre

J’étais agenouillée, j’étais heureuse, j’étais entourée de forêts et de « plus tard », on me promettait que j’allais mourir jeune, mais ça n’avait pas été le cas. Il y avait la grande ville, maintenant, qui m’entouraient — au lieu de la forêt, au lieu de l’amour — ou de l’absence d’amour

Je n’avais pas écrit, j’avais oublié ce à quoi j’avais été occupée. « Dieu merci notre art ne dure pas ! » avait dit un jour Peter Brook

J’avais été artiste. Artiste, ça voulait dire attendre, attendre comme l’homme dans la rue

J’avais été à la messe, là aussi pour attendre

J’avais lu des livres — là aussi pour attendre


Et maintenant j’écrivais en tâtonnant, j’écrivais comme si je n’avais pas le temps, je ne tentais pas de comprendre, j’écrivais vite avant de me décourager aussi à ça, j’écrivais l’amour qui n’existait pas

et la mort qui se profilait


Des chevaux noyés de ciel

Don Quichotte


Je lisais les vies des grands souffrants, des saints

La vie de Kafka


Tuesday, December 19, 2023

Marie-Noëlle pense : Je suis dans une forêt profonde. Marie-Noëlle lit Emily Dickinson. C’est ma sœur, pense-t-elle. Mais Emily Dickinson est la sœur de bien des jeunes filles. Marie-Noëlle s’est promenée dans la foule de Noël. La FNAC, H&M, elle n’était pas venue depuis vingt ans… L’inflation n’existe pas, c’est toujours aussi peu cher, H&M, toujours la caverne d’Ali-Baba, le réassort permanent. Mais elle n’a rien acheté. Elle a de la tendresse pour ceux qui achètent, elle a été l’une d’entre eux. Mais maintenant, elle est un pur esprit, elle n’a besoin de rien. Elle sent que si Dieu existait, il ne permettrait pas H&M. Il ne permettrait pas bien des choses. Mais c’est heureux aussi, il ne réprime pas, Dieu, il laisse leur liberté aux humains, il sait qu’il faut qu’ils en passent par là. La destruction de l’esprit, le vol des morts, la mort des couples, des familles, le parfum, tous ces parfums, toutes ces paillettes, ils veulent rêver, les pauvres. Elle sait tout ça, Marie-Noëlle, mais elle trouve qu’il n’y a rien de plus beau que se promener dans la foule de Noël. Sans rien acheter. Elle habite un tout petit cagibi, Marie-Noëlle, c’est pourquoi elle n’a besoin de rien : pas la place.

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S ilhouette Hedi Slimane


François Jonquet réussit le tour de force d’un conte de « real horror ». Daniel Emilfork a existé, probablement les circonstances de ce récit aussi (elles sont vraisemblables, en tout cas), mais FJ réussit à inventer son personnage comme Mary Shelley inventa la créature de Frankenstein, Oscar Wilde Dorian Gray (etc.). Il s’agit d’une nouvelle plutôt que d’un récit, une nouvelle peut-être plus dans le style de Jorge Luis Borges que dans celui d’Edgar Poe, dans le genre fantastique de toute façon. C’est dire que ça peut faire peur et que ça peut ne pas s’oublier. J’ai tremblé comme une feuille (et encore maintenant). Il faut dire que Chéri-Bibi m’avait traumatisé du temps où j’étais traumatisable. « Une cargaison humaine et de la plus terrible humanité qui soit : voleurs, escrocs et assassins… » Ce qui se dégage, c’est un personnage presque invisible, moins il a de répliques, plus il est content (du moment qu’il est « bien affiché »), un personnage de dandy qui ne participe que du bout des lèvres, son seul visage-silhouette suffisant et le moins de mots possibles dits d’une voix étrangère.    


Wednesday, December 13, 2023

M étamorphose


« Comment, au fond, distinguer les fictions qui aident à vivre des mensonges qui gâchent la vie ? »


« Jeune homme, pourtant, il avait si fort voulu « fuir le territoire de l’enfance et de l’adolescence », sa forêt dense, ses grottes et cascades à travers lesquelles il avait « crapahuté » pendant des journées entières. »


Je viens d’un monde dont je ne suis jamais venu (dit Marie-Noëlle). Je n'en pourrais pas écrire la saga, la chronique. Il n’y a jamais rien eu. C’est de ce monde dont je viens

Avoir un père, c’était magique

Ça faisait partie des beautés inespérées de ma vie


Je signe ceci sous mon nouveau nom : Marie-Noëlle

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Monday, November 27, 2023

P remières pages


Moi, je suis émerveillé par ton texte (mais aussi par son côté brut, j’y comprends pas grand chose...)

Je crois que tu t’es inventé une manière de raconter une histoire qui soit des histoires, un infini d’histoires qui vont dans l’eau, dans la forêt, dans le chien-et-loup… dans une jubilation apparente qui est ta manière d'être au monde (« Comme une tarte aux poires, aux amandes, au miel dessus, mais en bière »). Tu t’exprimes bien. Tu restes bien dans le fourré. Tu as trouvé une forme qui te permet de dire à peu près à vitesse constante, soutenue tout ce que tu as dans la tête (ou n’importe où ailleurs) 


Tu cherches à dépasser l’autocensure, c’est ce que cherchent tous les écrivains, non ? Dépasser ce qui se censure

selon Freud 

ou les enfants

vrais teachers


Ça fait 2 soirs que je bois de très bons bourgognes ; c’est mes amis amateurs, tu sais, je me fiche un peu de leur gueule en faisant semblant d'en parler moi-aussi (et toujours le rêve de ce spectacle…) 


J’aurais voulu avoir appris : « Comme la résine très âgée d’un sapin très jeune » et le leur avoir ressorti à propos d’un de leurs blancs miraculeux déments (mais, de toute façon, on a bien rigolé)

Ce serait bien d'imaginer une rencontre...


« Les champs étaient l'exception, la forêt la règle »


Bref, grand plaisir encore, ton « regard bleu putaindement pénétrant » habile à provoquer l'hallu... (déjà inoubliable)

Merci ! 


Yvno 


Et bien sûr, j'écoute Micah P Hinson — Seems Almost Impossible




Quelques coquilles : 


Tu l’a soigné

un taillis, bozarre 

des photos à la photo

l’enfant, c’était un divinité

Mais cas-tu cesser

chéris ans le délire

La moral voyez-vous 

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The common room, la pièce commune, « outside the common room », dit Louise Glück dans un des livres que je venais d’acheter dans la possibilité du déluge (j’habite au sixième) ou d’une catastrophe quelconque, un confinement... J’avais dit, à table, que je n’arrivais pas à lire les journaux sans en tomber immédiatement dans une grave dépression, bien qu’en même temps, je trouvais bien qu’il y en ait qui se coltinent l’actualité, l’info comme on dit, enfin, moi, je n’y arrivais pas (peut-être que je pouvais être qqch comme « réformé », n’avoir pas à lire les journaux parce que, dans mon cas, ça empirait ; le monde empirait : la perception que j’en avais empirait). Mais « the common room » était la manière exacte de parler de cet endroit où je rencontrais ma mère à cette époque où elle y était encore

Toute la famille avec les nièces était allée à New York. Les récits et les photos m’émerveillaient. Il y avait ces tours très fines maintenant qu’on avait construites à New York. Ils avaient traversé le pont de Brooklyn sous la pluie. Je croyais que New York était restée meurtrie, je n’y étais pas retourné depuis le 11 septembre. J’étais parrain d’un petit New-Yorkais. Les nièces étaient nées après. Ma sœur était morte avant. Common room

« And the world goes by, 

all the worlds, each more beautiful than the last »