U n plan ailleurs
J’entrais dans la vieille église au moment de l’élévation ; l’église était pierreuse, moisie et lumineuse. Des arches un peu en désordre. Depuis quelques années, j’étais seule et j’en souffrais. Pas pour le sexe, ça… mais pour aimer quelqu’un. Pendant le marché cernant l'église, bloc de granit, comme une marée, il y avait donc cette communauté assez importante qui se rassemblait dans la peur du futur. Le futur qui se rapprochait. Des enfants se vautraient devant un autel. C’était prévu pour : estrade moquettée, coussins et livres. Comment se faisait-il que les enfants n’aient pas froid, j’étais frigorifiée ? J’entendais d’une oreille : « En ce jour de solennité » et je réalisais que ce devait être une fête. N’était-ce pas la Toussaint, le 1er novembre ? Le Jour des morts, peut-être ? (Non, demain.) D’où l’affluence et l’énumération des saints. « La création tout entière libérée de la corruption. » Au dehors, il faisait soleil, au-dedans il faisait froid. Je chantais le Notre Père que Claude Régy récitait avant chaque répétition. Un enfant de chœur non violé jouait avec son encensoir (on le laissait libre). Des couples, des familles s’embrassaient « dans la paix du Christ » et m'adressaient un salut amical. J’entrai dans l’église, instinctive. J’avais envie de pleurer. Je laissais mon sac de courses et j’allais communier. Y aller, c’était, in petto, dire ma communion au monde, mon acceptation de la vie, de la joie et de l’amour que je supportais si peu, si faible dans ma vie profane. J’avançais dans la longue allée centrale traînant les pieds comme on va à l’échafaud (j’avais l’image), dans la gravité de l’instant. Je retins difficilement mes larmes quand une femme inconnue me présenta l’hostie : « Le corps du Christ ». J’avalai mon « Amen » ; j’aurais pu éclater en sanglots. Chez le poissonnier, j’avais entendu parler d’Halloween ; là, j’étais dans la vraie fête, celle de mes ancêtres, pas l’américaine armée et raciste. Tous les drames, certes, mais tous les saints. Je ressortais au moment du silence introspectif (celui de la digestion ?) Il fallait encore que j’achète les légumes, mais, déjà au seuil, j’étais retenue par l’énumération des morts de l’année de la paroisse et des environs. Très belle liste des noms bretons. J’allais laisser un message sur le groupe WhatsApp familial. Je repartais furtive, fantômale dans la vie, dans la nuit, dans la lumière
Je me souviens de cette promenade intime avec Neo. Il y avait quelque chose de tellurique, comme si les paysages apparaissaient d’eux-mêmes, surgis du passé ou de l’avenir. Ces îles qu’on découvrait. Ces ondées soudaines comme la guerre. Ces plages inversées ; je veux dire que, pour les rejoindre, il fallait s’en éloigner. Ces faux restos, ces maisons d’écrivain transformées en Airbnb. Enfin, ces blablas et puis se cogner contre la mer, lui-moi-eux-nous, la tente déchirée du crépuscule, patrie du monde tournée vers l’Ouest qui prenait l'eau ; perspective plus ou moins transformée par la vision
Maintenant j’étais sur la côte Nord près de Morlaix
On est déçu de parler politique avec un ami, que peut-on dire ? Ça prend des forces. Même à partir d’exemples concrets. J’aimerais rencontrer quelqu’un, une femme, par exemple, avec qui, précisément, on ne parlerait pas de politique, on ferait attention. On serait dans l’amour et pas dans le récit des haines dont les journaux sont remplis et, hélas, la vie. La seule manière de parler de politique qui m’a ouvert un peu d’espoir, c’est quand on a cherché où s’exiler. Le père de Neo aime Lisbonne. J’ai une tante qui à une maison en Grèce. Il y a l’Italie aussi, pourtant dirigée par l’extrême droite, mais ils ont l’air de s’en foutre. La vie est première, en Italie. L’évocation de ces voyages, d’une vie possible, d'une vie nouvelle avait sauvé la conversation sur la saloperie humaine (un ami avait été accusé à tort, avait tout perdu en une semaine, venait de gagner son procès, on me donnait le nom d’une personne que je connaissais qui l’avait enfoncé).
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