Wednesday, March 05, 2025

E mma


C’était une journée tellement belle et Zakary m’avait téléphoné et il était dans le Nord, près de chez moi, et, moi, j’étais rue Bréa, derrière le Luco, je faisais le pèlerinage — que je ferai toujours — celui de ma sœur : elle tenait un magasin de jouets rue Bréa et elle habitait de l’autre côté du Luco qu’elle traversait à pied pour aller travailler le matin et rentrer chez elle le soir. Même si le magasin avait assez rapidement périclité (elle était incapable, comme moi, de s’occuper de la paperasse), j’aimais penser qu’elle avait bénéficié un moment d’un petit paradis. Pendant un moment, elle y avait cru, c’est certain. Elle avait cru à la vie, elle avait cru qu’elle s’en sortirait, elle avait cru à sa bonne étoile. C’est certain. Peut-être que la drogue s’était calmée un moment. Le magasin était très bien placé, les jouets choisis avec goût, elle n’avait pas de problème de vente (elle aimait ça), mais elle était toute seule malgré des amis qui l’aidaient, qui l’aimaient, malgré une amie proche aussi, Joséphine, malgré ma cousine, malgré moi. J’avais commencé une psychanalyse et, tout de suite, ma sœur et moi, nous avions été proches, réconciliées d’un faux dégoût. Mais je me disais : « Je continue la psychanalyse (au début ça avançait si vite) et je l’aiderai mieux… » Mais elle est morte, voyez, ça va vite, il ne faut pas attendre pour aider les autres, mais on ne sait pas le faire, souvent, comment le faire. Voilà, j’étais au Funzy Café découvert par François Simon, un café vide, hors du temps, tenu par une seule personne qui sert et fabrique la nourriture, notamment des gâteaux qu’elle étale sur le comptoir, j’avais mangé là, près du magasin de ma sœur, aussi hors du temps, et j’y traînais encore, avec un livre, J’écris l’Iliade, de Pierre Michon (un livre très cochon), une part de pithiviers et un thé vert, et la porte grande ouverte sur le vide, sur la mer, c’était la splendeur de la journée d’été, Paris était resplendissant, tout miroir, toute beauté, comme une espèce d’éternité, un peuple. Et Zakary m’a appelée. Il est venu me rejoindre d’un coup de ligne 4 et on est allés au Luco. J’étais si contente qu’il ait pensé à moi car (je le lui ai dit)  je m’aperçois, en ce moment, que je n’ai pas d’amis, que, d’une manière presque mystique, je réussis à faire le vide autour de Legrand, qu’il n’y a plus que Legrand, que même Bobo qui est à l’école à Roubaix, je l’oublie, ou, disons, il ne fait pas le poids vis-à-vis de Legrand, mais ce poids de Legrand, ce n’est que moi qui le crée, justement en faisant de ma vie un vide dans lequel je l'enchâsse (pour l’aspirer ?), mais, alors, j’ai peur que Legrand se fatigue de cette matière vidée, ouatée, étouffante, de ma manière « à la Bovary », de ma folie, en quelque sorte, j’ai peur que Legrand me jette et, alors, je n’aurai plus du tout d’ami et ce serait fini de chez fini, j’aurai plus que mes larmes pour pleurer, mais Zakary m’avait appelée. Il m’avait imitée Brigitte Fontaine à la perfection (il imite très bien),  il m’avait parlé de l’Algérie, il voulait toujours qu’on y aille ensemble et, moi aussi, tellement, mais la situation entre la France et l’Algérie se détériorait à si grande vitesse en ce moment (il m’expliquait la situation, il en revenait) — et je voulais parler ici seulement de lui

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Sunday, March 02, 2025

J’aime me perdre sans mon dieu, j’aime que la rivière du soleil m’enserre dans le souvenir — qui est, dans mon cas, l’absence de souvenirs. Imaginez un puit. De ce puit vous tirez la vérité. Etre en EPHAD. La belle affaire. J’ai failli encore avoir un accident hier. Une mobylette qui débouchait d’une rue en fonçant. « Eh ! », j’ai eu le temps de crier, « Ça va pas ? » Et j’ai vu l’air du type un peu honteux… Je sortais d’un cinéma, un film de quatre heures sur une petite ville américaine. A priori très ennuyeux. Mais au final je la connais, la petite ville. J’irai jamais. Mais c’est aussi toutes les petites villes… Passons à un autre sujet ! Le métier de vivre. J’ai demandé mon chemin. Habitude, habitude… J’aime me perdre sans mon dieu. Mon dieu, c’est Legrand. (Ceux qui me connaissent le savent.) J’ai regardé des « souvenirs » sur mon téléphone. Ça se présente comme ça. J’allume mon téléphone, ils me présentent des « souvenirs » (les gens de la Silicon Valley). J’ai regardé. 2020. Ça semble si loin. Elle était belle, cette fille avec qui j’étais. Elle s’habillait bien. Et, moi, quelle fille je faisais ! (Elle me voyait en gars, elle.) (Mais je me vois en fille.) J’étais mince à l’époque. Ah, c’est terrible, ce poids que j’ai pris (depuis mon accident). Ça suffit, non ? Ceci est écrit en écriture automatique. C’est aussi bien. J’aime me perdre sans mon dieu. J’ai pas les ustensiles pour. Pour quoi ? Pour faire. C’est comme ça. J’ai pas. C’est un poème du jour. On s’enfuit, on s’enfuit. C’est possible le dimanche, c’est bien. Le jour du Seigneur. My Lord. Téléphoner au Canada. A Vancouver. Quel métier, la vie !


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Wednesday, February 26, 2025

L e destinataire s'est effacé (3)


Demi-bruit des villes de province, caractère ouaté, presque endormi 

A la vitrine de la pâtisserie de l’Eglise, une clocharde, mais pas « mal » habillée, se met à chialer devant moi pour 1€ pour manger. Un peu plus tard, j’entre dans la pâtisserie, tandis qu’une dame cherche dans ses poches les 1€ demandés et, un peu plus tard encore, je suis rejointe à la caisse par la même clocharde devenue cliente qui me parle sur un tout autre ton (le ton mondain) : « Ils font de très bonnes choses, ici… » Plus tard encore, de nouveau dans la rue, elle me souhaite « Bon appétit » puis encore, descendant la rue pentue avec ma pizza à la bouche, je la vois demander à de nouveaux passants les 1€ éternellement désirables…

Il pleuvait et je regardais vers le bas

Legrand me reproche souvent mon aisance à la mondanité. On rencontre souvent ensemble (prétend-il) des personnes qui me reconnaissent d’avant, du temps où j’étais un peu célèbre, sous un autre nom, où je donnais des spectacles auxquels elles font encore référence avec de l’appétit dans les yeux. Mais il ne se rend pas compte que cette mondanité, cette complaisance qu’il me souligne (« Oh, c’est très gentil, vous êtes adorable, merci… ») fait soupape à la souffrance intense (ou langoureuse) qui est celle d’être à ses côtés et de n’en être aimée pour cela qu’à moitié

Ton Paris adorable 

C’est toi qui marches dans Paris, c’est toi qui connais les caches, les passages secrets du Désir ou de l’hôtel Amour, c’est toi qui t’arrêtes dans les cafés, qui corriges tes copies, c’est à toi que les filles jettent leur numéro de téléphone en passant près de ta table (ça t’est arrivé si souvent)

C’est toi qui as un avenir, c’est toi la vigueur (sexuelle)

Mais c’est moi ta femme japonaise, la femme fantôme de tes rêves qui t’enserre dans ses rets

La politesse de mon village

Je regrette que ma mère soit morte, je préférerais écrire sur ma mère que sur Legrand

« Je t’aime parce que je t’aime »

Pourquoi parfois je déteste les possibilités de la ville ? Parce que je veux que ce soit toi qui les vives, éventuellement avec moi qui te suive (dans ton sillage)

Le reste du temps la négation du dehors, le tassement dans mon terrier

La fin du monde

Je ne suis plus de ce monde

Je suis une vieille star

(une étoile déjà morte)

On désire un idéal…

« tu as pour oreiller une malédiction trop profonde » (Paul Verlaine)

« Went to church and while I was kneeling and praying for money a shopping-bag lady came in and asked me for some. She asked for $5 and then upped it to $10 . . . I gave her a nickel. » (Andy Warhol)

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Sunday, November 10, 2024

I vresse


Il avait fallu brûler la nuit. On s’était retrouvé aux Trois Frères et on était partis, Etienne avait acheté des places sur l’application. Bien entendu Legrand aimantait le groupe. Quelle charge, finalement, quelle fonction ! — comment peut-on appeler ça ? « Leader érotique » ? Tout le monde, moi la première bien entendu, semblait le prendre comme modèle. Comment vivait-il sa vie ? Comment faisait-il pour attiser toujours les regards ? Quelles parts avaient la gentillesse et la dureté dans son métabolisme si désirable ? On voulait tout apprendre comme des débutantes, il était notre héros, celui que l’on aurait suivi partout, celui sans lequel on ne serait jamais allé nulle part (surtout moi). Dans la soirée qui s’appelait TROU, dans ces caves grandioses où j’avais adoré, dans une lointaine jeunesse, fréquenter les felliniennes NUITS ELASTIQUES, Legrand avait l’air d’un beauf. C’est ce qui me faisait fondre. Décalé. Le décalage, ah, mon Dieu, si rare à notre époque, mais ça s’appelle l’amour ! (exactement, non ?) C’est ce qu’on appelle aimer, non, le non-conforme ? ou je n’y comprends rien. (D’ailleurs je n’y comprends rien.) Mais, malheureusement, Etienne s'était rapidement avisé de lui prêter son T-shirt dont il avait, lui, peu besoin, T-shirt à trous qui allait le rendre plus dans le ton, le faire pédé, quoi, mais qui avait fait fuiter immédiatement le sentiment qui m’avait émue : je n’allais pas pouvoir aimer Legrand dans cette boîte, c’était terminé (l’habit faisant le moine et la baudruche se dégonflant). Et alors commençait la souffrance, l’observation, la surveillance. Rien ne m’arrivait. Short de cuir, perfecto, collier de perle, bottes — pour rien. Parfois — mais, pleine de gratitude, je n’en abusais pas — Legrand me laissait sentir comme à une aveugle (et je suis déjà anosmique, il est vrai) son corps chaud, fluide, vivant entre mes doigts pendant quelques mesures et j’étais alors aux anges avec la sensation violente que c'en était assez et de devoir rentrer chez moi. Mais des spectacles — rares — me retenaient ensuite, m’accaparaient, comme celui de ce délicat garçon juché sur une estrade face à la foule, vêtu d'un kilt, qui pimentait sa danse sans fin (éternelle jeunesse) d’exhibitions de ses fesses blanches et surtout de sa très belle érection (très belle veut dire ici : très obscène). (Comme nous nous retrouvions ensemble au vestiaire, je l'avais félicité : « Un vrai bonheur ! ») Sinon, dans l’autre salle, appuyé contre le mur de pierres suintantes, les mains jointes comme s’il y était attaché à un anneau (très cinématographiquement donc), un jeune homme nu aussi se faisait fouetter dans toutes les intensités, de la caresse à la blessure, frétillant des fesses quand ce n’était pas assez fort et renâclant quand ça l’était trop, par une jeune femme experte exhibant d’un corset ses très beaux jeunes seins nus comme des fruits. Oui, c’était le spectacle (en général) qui occupait cette nuit de souffrance. À mesure que les heures passaient, les images, les voyages, les groupes, les grappes, les défaites, le lâcher-prise, la fatigue, la fin du monde, le voyage au bout de la night, tout cela s’intensifiait et s’embrumait et l’on était au bord de toucher, je le pensais, ce qu'on appelle le  sentiment esthétique 

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