Wednesday, May 27, 2020

L a Douleur


Je lis cette expression : « la douleur intérieure » et me revient une scène presque rêvée — aussi parce que la comédienne Andrée Tainsy est morte récemment. C’était une lesbienne (m'avait-il dit). Je ne l’ai connue que dans cette scène. Elle était âgée déjà. Et Claude Régy l’employait dans La terrible voix de Satan, de Gregory Motton. Il faudrait tout vérifier, à moins que je l’ai rêvé. En fait, ce qui fait rêve, c’est peut-être que j’assistais (comme dans un rêve) à une scène à laquelle je ne devais pas assister. Peut-être n’a-t-elle jamais existé. J’avais fait — une seule fois — ce qui était le plus interdit : assister — en cachette, forcément, si je lui avais demandé, comme toutes les autres fois, il aurait dit non — à une répétition de Claude Régy. Je m’étais placé au balcon du théâtre Gérard Philipe, à Saint-Denis, personne ne savait que j’étais là. En fait, je l’ai fait deux ou trois fois, ce genre de chose, se cacher pour suivre des répétitions, et je regrette de ne l’avoir fait plus, c'est parmi mes plus beaux souvenirs de théâtre : regarder des acteurs qui ne savent pas qu’ils sont regardés. C’est ce qu’il y a de plus beau au monde. Comme un rêve. Je l’ai fait pour Le soulier de Satin, d’Antoine Vitez. Valérie Dréville, pendant la pause, répétait seule dans l’immense salle de Chaillot, elle emplissait tout l'espace (j‘étais tout en haut), elle faisait les cris de la mouette, et c’était tellement sublime, c’était comme apprendre le bonheur. Sa joie de vivre (en scène) personnelle. Pour Splendid’s, de Klaus Michael Grüber, pour cette reprise à l'Odéon, j'étais donc à l'école, les acteurs flottaient comme des plantes dans un océan d’amour tandis que, lui, Grüber, de l’orchestre, leur hurlait dessus comme un SS sans que pourtant rien ne change de la splendeur de cristal et de leurs mouvements lents d'algue et comme de dentelle. Et enfin, bien plus tard (il me fallait plus d'audace), pour La terrible voix de Satan, mise en scène par Claude Régy. Dans la scène qui se répétait ce jour-là — peut-être plus belle qu’elle ne le serait en représentation (Claude Régy m’a plusieurs fois affirmé que les répétitions allaient toujours plus loin que les représentations et qu’il fallait beaucoup répéter justement pour qu’il n’y ait pas trop de cette « déperdition » inévitable au contact du public), Andrée Tainsy devait être repoussée violemment dans une brouette — ou sortie violemment d'une brouette — et Claude Régy s’excusait de demander une certaine violence à l’acteur qui devait la repousser ou l'extirper, c'était Satan, quand même... s’inquiétait pour Andrée Tainsy, âgée, avec beaucoup d’amour et de respect, une grande douceur qui me touchait, Claude a toujours aimé les vieilles femmes, il lui demandait si ce n'était pas trop douloureux, je crois qu'il lui disait vous. Et elle avait dit, je le sais, je l’ai vécu, elle avait dit, je ne l’ai jamais oublié, et, voyez, ça me revient à partir de ces trois mots lus, la douleur intérieure, elle avait dit : « Oh... Claude, tu le sais... les vraies douleurs sont intérieures ». Quelles leçons ! n'est-ce pas ?pour l'enfant que j'étais, toutes ces choses fausses qui lui étaient enseignées en rêve…

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L 'Acteur démuni


Voilà, j’ai enregistré qqch. C’est pas très bon. A ma décharge, le texte est mal écrit, comme c’est souvent le cas (mais pas toujours, bien sûr, certains textes sont écrits par François Bon, par exemple) dans ce livre. En allant vite (c’est un voisin qui m’a enregistré hier soir, il n’était libre que là), je n’ai pas lu avant les instructions d’Arthur qui préconisait des arrangements pour rendre le texte plus oral et aussi des coupes. C’est d’ailleurs ce que j’avais fait pour le texte sur les Demoiselles d’Avignon de la Ruée, lui aussi bien mal écrit : je l’avais vite transformé en en donnant les informations à l’oral, à ma manière, et en en rajoutant d’autres. Alors, là, il y a tout, c’est-à-dire aussi des parties ennuyeuses. Ce n’est pas grave, je trouve. C’est comme ça. Et j’ai rajouté quelques anecdotes qui rendent peut-être un peu moins indigeste ce qui ne se cache pas de l’être. Donc il faut l'auditeur patient. Ça dure vingt minutes. On a enregistré une autre version plus courte, plus efficace (le texte plus connu) que j’ai rejetée ; celle-ci, la première, étant, somme toute, la plus vivante, même avec mes archi faiblesses comme ma pauvreté d’ambition de carrière. Marguerite Duras ne supportait, elle non plus, que la première lecture, celle de la découverte, celle qui montre l’acteur démuni et faible face à l'écrit. Là, la découverte révèle en même temps que ma faiblesse, celle du texte — mais c’est pas plus mal de ne pas cacher les choses. Bien sûr, on aurait pu plus travailler, mais, bon, pas le temps puisque je me suis mis en retard… Je passe à Rennes tout-à-l’heure, j’essayerai de vous déposer le mp3 — si je n’y arrive pas, chère Agathe Bataille, je vous l’enverrai demain par WeTransfert. Merci, 
Yves-Noël



Voilà, j’ai envoyé par WeTransfert. C’est pas mal, je trouve, à la réécoute (malgré ou à cause de tous les défauts). Je pense qu’il faut garder l’enregistrement dans son intégralité — pour le comprendre (pour le comprendre en train de se faire, dans le savoir et le non-savoir, le déchiffrement). C’est ce qui donne le sens, cette faiblesse. Aucune pureté de rien, ni l’article ni le sujet ni l’« interprétation » n’ont de sens en soi, tout est faible, mais à travers cette faiblesse assumée, rendue visible, quelque chose peut-être a lieu, aurait lieu, si l’auditeur s’y ajoutait. 
Si ça ne convient pas, je pourrais refaire quelque chose de plus synthétique (dans le sens que disait Arthur, le raconter à ma manière — plus, disons), mais je ne pourrais m’y mettre que lundi soir ou mardi prochain — et, malheureusement, sans aucune garantie que nous arrivions à mieux…
Pour la bio, voici ce que j’ai réécrit :  
Yves-Noël Genod est un comédien qui, quand il fait des mises en scène, reste comédien. Il se présente lui-même comme un « distributeur » de spectacle, de poésie et de lumière. Il n’invente rien qui n'existe déjà. Il regarde se former, souvent avec d’exceptionnels interprètes, les spectacles dont il rêve. Parmi ces interprètes, citons, notamment : Jeanne Balibar, Audrey Bonnet, Jonathan Capdevielle, Valérie Dréville, Thomas Gonzalez, Nicolas Maury, Kate Moran, Marlène Saldana, Thomas Scimeca, Manuel Vallade...  Il a « fabriqué », depuis son premier stand-up en 2003, En attendant Genod, plus d’une centaine de spectacles (et un nombre non répertorié de performances), dont Le Dispariteur, spectacle en partie dans le noir total, a fait manifeste. Au TNB, Yves-Noël Genod a présenté lors du Festival 2018, également dans le noir total, Rester vivant (d’après Charles Baudelaire) et a créé cette saison, avec la promotion 10 de l’Ecole du TNB, J’ai menti (d’après Anton Tchekhov) dans le cadre du projet Une saison à l’Ecole.
Attention, de bien mettre les italiques aux titres des spectacles : En attendant Genod, Le Dispariteur, Rester vivant, J’ai menti 
Au plaisir, Agathe Bataille, portez-vous bien, 
Yves-Noël Genod

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« Ayant cueilli tous ses fruits, l’homme abattit l’arbre et le débita en planches : il lui fallait une armoire où ranger ses confitures. »

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Friday, May 22, 2020

R emarque du dentiste


Ce qui était simple a été compliqué et ce qui était compliqué a été simple, c'est bien, ça s'est équilibré 

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D evise du comédien (mari de la coiffeuse)


S'exercer au mensonge


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« « Les voyages sont souvent de faux voyages », dit Duras. »

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Mais, p’tit chat, qui te parle de politique ? Pas moi, en tout cas !
C’est joli : « Mes chansons que tu apprécies sont si pauvres et désolées, si nues comme des filles, qu'elles ressemblent presque à une forme de vie qui devra quoiqu'il arrive trouver un chemin. Personne ou presque ne les croisera. Elles ne sont rien, mais elles existent quand même. 
Et moi derrière, je les regarde. » 
C’est en effet ce que je ressentais (sans malheureusement l’avoir formulé aussi bien). 
Les diners-spectacles, c’est une idée, oui, mais quel boulot ! (autant de boulot que pour un spectacle mais avec la cuisine en plus !) 
Comme il pleuviotte, on va à Planète Sauvage avec Fare… Mais les lions, ils sortent sous la pluie ?
Yvno 

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Idée de chanson : « Tu me caresses jamais les fesses » (se plaint l’amant) et explication de la fille qui rapporte le phénomène : « Il a pas de fesses ! Y a le dos et… les jambes, j'ai jamais pensé qu’il y avait là quelque chose à caresser… »   

Titre pour un spectacle ou une chanson : 
J'habite à 10 cm de Tours

« Amiour », m’appelle la coiffeuse 

Mimie Mathi en mieux (une femme naturiste en bord de mer)

Titre pour un livre ou une pièce ou une chanson : 
Tout un secret

L a Devise de la coiffeuse (affichée dans son salon)


J'ai toujours raison parce que j'ai souvent raison

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Monday, May 18, 2020

« Il faut sans cesse inventer un mode de vie », dit Patrick Bouchain 
« Et il faut donc toujours s’infiltrer dans une faille, moi, je ne fais que ça. »
Et : « Il y a autre chose dans l’Humanité »
Et : « Au théâtre c’est la distance qui permet de comprendre la réalité. »

Sunday, May 17, 2020

L a Corneille du bois de Vincennes



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« Gran parte de mi trabajo consiste en traspasar los diferentes espacios y territorios »

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L a réalité ne cesse de disparaître à chaque instant


« Un passage vous a accroché dans Yann Andréa Steiner, celui où Marguerite Duras ouvre la porte et reste en suspens, consciente qu'elle sait déjà que l'histoire à venir sera écrite après. L'écriture permet-t-elle de fixer tout ce qui s'enfuit ? D'arrêter le temps en somme ?
Oh non, je ne crois pas ! La réalité ne cesse de disparaître à chaque instant, et ce n'est pas plus l'écriture qu'autre chose qui l'en empêchera. Les écrits restent peut-être, mais les choses, les êtres, les sentiments, les expériences, beaucoup moins. Et ce qu'il en reste dans les écrits ne peut l'être que sur un mode de présence évidemment très dégradé et lacunaire. L'écriture est une chose si poreuse, plein de trous, de vide. D'ailleurs, Duras dit bien à ce moment qu'elle sait que l'histoire ne sera écrite, et n'adviendra en tant qu'histoire, qu'en faisant disparaître l'histoire vécue (elle a un mot terrible, elle parle de « mutilation » du passé, du corps, du visage, dans le livre), et c'est justement cette disparition que l'écriture va fixer, et non pas la réalité pleine, embaumée. L'écriture ne retient pas, elle prend au mieux les empreintes, signale des traces, et pousse la fuite plus qu'elle ne lui fait barrage. Et c'est justement ce qui la rend vivante. »

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Saturday, May 16, 2020

Y oko Ono et John Lennon


Photo de Rémy Artiges (pour son diaporama paru sur le site de « Libération »)

Friday, May 15, 2020

P rojet précis pour un spectacle flou


Je hais les réseaux sociaux. Cela n’a pas toujours été le cas, mais, en ce moment, je les hais et l’idée d’y participer me semblerait exiger de moi une abnégation que je n’ai pas. Mais faire des spectacles est un rêve constant, un rêve de toutes mes nuits. Et un rêve quand j’en réalise un : je vois devant moi le spectacle dont je rêve. Je voudrais que nous réalisions un spectacle ensemble. Ce spectacle hors de mes rêves — des miens ou des vôtres — je voudrais qu’il ait lieu dans et qu’il naisse de la Grande Halle du Carreau du Temple que j’ai pratiquée en juin 2019 pour deux ou trois répétitions avant de partir — en avion — au Brésil. Ça a été une évidence : s’il y a spectacle au Carreau du Temple, c’est dans ces 18 000 m2 en lumière du jour que j’aimerais le réaliser. Architecture et lumière. J’ai travaillé avec un danseur, Baptiste Ménard, capable de danser dans cet espace entier. D’occuper en entier un espace aussi grand que celui-ci. Il faudrait être seul — et chacun — et tous — capables d’occuper cet espace, c'est-à-dire de s'y baigner. Nous sommes des babouins, dit le philosophe, il nous faut un paradis que nous occupons en entier. Quelque gazon de territoire. Et puis il nous faut nous toucher, nous épouiller. Sinon nous perdons de notre intelligence. Nous perdons et nous perdons, à nous isoler. Il faudrait beaucoup de danseurs avec cette capacité de vie vivante. Cette virtuosité que je recherche (toujours) chez les interprètes, c’est pour la défaire de son orgueil, c’est pour la mettre au niveau de celle de l’amateur, de celui qui n’a jamais rien fait. Comment disait le président ? « une gare, c'est un lieu où on croise les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien ». Eh bien, faisons une gare ! puisque nous en avons les moyens. Il y a une très belle phrase de la chanteuse Barbara. Dans une interview, on lui parle de son talent et elle s’exclame : « Mais qu’est-ce que c’est que le talent ? Est-ce que ce n’est pas entrer en scène et sourire ? » Voilà, en fin de compte, il n’y a pas de spectacle, il n’y a que — s’il y a lieu — le sourire — et alors le succès ou l’échec deviennent notions très relatives. Vous connaissez peut-être cette blague juive, je vous la raconte : Les cinq plus grands génies de l’Humanité sont juifs. Moïse qui a dit : « Tout est loi ». Jésus qui a dit : « Tout est amour ». Marx qui a dit : « Tout est argent ». Freud qui a dit : « Tout est sexe ». Et Einstein qui a dit : « Tout est relatif ! » C’est une aventure qu’il faut imaginer. De solitude et de reterritorialisation. Oui, les deux. Poème. Je ne maîtriserai pas ce qu’il va se passer. Non-maîtrise de ce qu’il va se passer. C’est tout ce que l’on se souhaite réellement, profondément, dans la vie : vivre une expérience plutôt qu’une manipulation. Je n’aime pas les réseaux sociaux, je n’aime pas ça, mais, nous, babouins débordés et frères de pauvres babouins, n’avons certes pas dit notre dernier mot…

Yves-Noël Genod

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Thursday, May 14, 2020

C artes postales pour ma mère (d'aujourd'hui)



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L a politique sanitaire a annexé le masque


Bonjour très chère Sandrina ! 
tu vas bien ? Tu es à Paris ? Je viens d’y arriver (avant-hier soir), mais avec l’intention d’en repartir au plus vite (c’est dur, je trouve, encore, ici). Mais si tu voulais et avais le temps, on pourrait se voir (ou bien se téléphoner) pour parler et mettre peut-être un peu plus au clair le lancement de ce projet danseurs / amateurs dans la Grande Halle. J’essaye un texte (un premier texte) pour la com', pour Florence (ici en copie). Mais évidemment, c’est tout ensemble (tous ensemble) qu’il faut penser — et, à mon avis, c’est en ce moment encore difficile de penser le futur. Il faut attendre encore, sans doute. Frustration sur le futur (et les lignes de fuite), je ne t’apprends rien. Moi qui ne souhaite travailler qu’in situ, d’après les lieux et les contextes, je serais bien en peine — comme toi sans doute ou peut-être — sans doute — aperçois-tu, toi, mieux la situation ?  — d’imaginer ce qu’on va bien pouvoir faire... Peut-être sera-t-il plus facile de faire un spectacle dans la Grande Halle qu’ailleurs à cause de l’immensité de l'espace (si je cherche du positif).  Mais combien de personnes ? Pourront-elles se toucher ? Faudra-t-elles qu’elles soient masquées ? sans contacts physiques comme les maîtresses d’école maternelle essayent maintenant de l’insuffler aux enfants ? (Elles ont du mal, les pauvres.) En ce moment, je me promène dans les rues de Paris et on ne voit que les yeux. Comme dans les pays arabes. C’est assez érotique. Il passe pas mal de rêverie, par les yeux. Evidemment cette crise ne fait qu’amplifier une tendance déjà bien à l’œuvre ces dernières années : la virtualisation (on parle maintenant du « sans contact » de la 5G) et la « disparition du réel » (d’où l’appel criant, précipitant, des catastrophes). Bref, rien — mais rien du tout — d’a priori réjouissant pour le SPECTACLE VIVANT. Mais, enfin, comme a dit ce pauvre Hölderlin : « Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve ». Allons-nous pouvoir dépasser des contradictions du système ? « La réponse est l’ennemie de la question », a dit Maurice Blanchot. Et Claude Régy, qui le cite, ajoute : « Ce que veut dire Blanchot, il me semble, dans cette phrase, c’est que la réponse est à champ limité alors que la question est infinie. » On va dire qu’on en est là...
T’embrasse, 
Yvno

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T hèmes


Une chanson qui s’appellerait Hors-sol : « on ne se touche plus, on ne se sent plus, on ne se voit plus » (trouvé dans « Libé » ce matin) (interview de Bruno Latour)
Sinon une autre chanson, plus difficile : « Devenir reflet, écho, courant d’air » (Nicolas Bouvier, cité par Bertrand Schefer dans « Libé » ce matin aussi)

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L es Babouins


Tu ne peux pas imaginer comme ton email me fait du bien ! C’est dommage d’ailleurs que je ne puisse pas l'archiver sur mon blog : c’est l'un de ceux qui m’honorent le plus. Mais il est beau aussi de ne pas le publier (je sais). 
C’est drôle (et parfait) ce geste d’accolade simiesque, ce « câlin de singe » comme tu dis. C’est vrai qu’ils font envie, les singes. Je lis dans « Libé » ce matin : « nous restons des babouins, nous avons envie de nous toucher, de nous épouiller » (c’est une interview de Bruno Latour, je te mets l’extrait ci-dessous).
Oui, tu as la force, toi, d’affronter les contradictions. Ne t’y brûle pas, je veux dire dans la vie, mais tu as conscience, toi, que tout est contraire. L'univers de douleur, l’univers joyeux. Et tu peux en jouer sur le plateau. Ton imagination peut aller dans tous les sens. Et c’est bien parce que, pour une actrice, eh bien, c’est la puissance maximale, ça. Permets-le toi. Mais il faut que ça te fasse du bien. C’est ça, la limite de l’actrice qui lui évite de devenir artiste genre Van Gogh, Hölderlin, Poe, Dostoïevski ou Emily Dickinson… Toi, la limite qui te sauve, c’est que puisque tu es actrice, tu ne peux faire que l’actrice, c’est-à-dire que tu es OBLIGEE d’être dans l’univers joyeux, obligé d'être vivante, même et surtout pour exprimer la tragédie. Sinon tu ne rentres pas chez toi le soir. Et tu finis vite à l’hosto. Comme actrice, tu ne peux pas faire autrement que d’être dans l’univers joyeux. C'est comme ça. Sinon tu n’existes plus. Ça qui est bien avec ce métier, cette obligation. (Je te rappelle la phrase de Barbara, grande prêtresse du malheur : « Qu’est-ce que c’est que le talent, est-ce que ce n’est pas entrer en scène et sourire ? »). Que tu sentes que là où tu peux jouer, ça te fait du bien. Personne ne t’emmerde à cet endroit-là. Claude Régy m’avait dit (quand j’étais petit) qu’en effet : « Le secret, c’est que la folie et la mort sont au centre du théâtre ». Voilà, il avait eu envie de me raconter ça, à moi qui n’y comprenais pas grand chose — et encore maintenant. 
Il est super le texte que tu me montres (lui, je le mets sur le blog !) Je t’entends me le dire. J’en comprends l’intelligence par ta voix. Ahlala, « matière russe » ! Sans rire, tu as bien de la chance, d’être russe ! C’est vaste ! 
Tu pourrais tout à fait jouer ce genre de grande fresque, Bolaño, 2666. Que malheureusement je n’ai pas lue, ma capacité devant les énormes volumes se décourageant trop funestement… (J’avais vu une partie du spectacle de Julien Gosselin en 2016 — là aussi (évidemment) l’intégrale durait une journée entière —, mais, cette unique partie — déjà très longue —,  je ne l’ai toujours pas oubliée.) Je t’embrasse, très chère Olga, 
Yves-Noël

« On s'éloigne du mouvement d'atterrissage que je décris dans Où atterrir ?, de l'objectif de nouer des liens avec le terrestre, et on va toujours plus loin vers le « hors-sol » : on ne se touche plus, on ne se sent plus, on ne se voit plus. On est sur Internet, et on est tous en voie de téléchargement sur le cloud. C'est une catastrophe majeure, car nous restons des babouins, nous avons besoin de nous toucher, de nous épouiller ! On dit que nos facultés cognitives commencent à diminuer considérablement, et je le crois assez volontiers. »

« Ce soir-là, alors que les paroles sonores du jeune Guerra résonnaient encore dans le fond de son cerveau, Amalfitano rêva qu'il voyait apparaître dans un patio de marbre rose le dernier philosophe communiste du XXe siècle. Il parlait russe. Ou plutôt : il chantait une chanson en russe tandis que sa grande carcasse se déplaçait, zigzaguant, vers un ensemble de majoliques veinées d'un rouge intense qui ressortait sur le plan régulier du patio comme une espèce de cratère ou de latrines. Le dernier philosophe communiste était habillé en costume sombre et cravate bleu ciel, il avait les cheveux grisonnants. Même s'il donnait l'impression qu'il allait s'effondrer d'un instant à l'autre, il se maintenait miraculeusement debout. Ce n'était pas toujours la même chanson, car il intercalait des paroles en anglais ou en français, qui appartenaient à d'autres chansons, des ballades de musique pop ou des tangos, des mélodies qui célébraient l'ivresse ou l'amour. Cependant, ces interruptions étaient brèves et sporadiques et il ne tardait pas trop longtemps à reprendre le fil de la chanson originale, en russe, dont Amalfitano ne comprenait pas les paroles (quoique dans les rêves, comme dans les Evangiles, on soit censé avoir le don des langues), mais qu'il pressentait tristes à pleurer, le récit ou les plaintes d'un batelier de la Volga qui navigue toute la nuit et s'apitoie avec la lune du triste destin des hommes, qui doivent naître ou mourir. Lorsque le dernier philosophe du communisme parvenait enfin au cratère ou aux latrines, Amalfitano découvrait avec stupeur qu'il s'agissait ni plus ni moins de Boris Eltsine. C'était lui le dernier philosophe du communisme ? Quel genre de dingue je suis en train de devenir si je suis capable de rêver de pareilles insanités ? Le rêve, cependant, était en paix avec l'esprit d'Amalfitano. Ce n'était pas un cauchemar. Et il lui procurait, en plus, une sorte de bien-être léger comme une plume. Alors Boris Eltsine regardait Amalfitano avec curiosité, comme si c'était Amalfitano qui avait fait irruption dans son rêve et pas lui dans le rêve d'Amalfitano. Il lui disait : « Ecoutes mes paroles avec attention, camarade. Je vais t'expliquer quel est le troisième pied de la table humaine. Moi, je vais te l'expliquer. Et ensuite, fous-moi la paix. La vie est demande et offre, ou offre et demande, tout se limite à ça, mais comme ça on ne peut pas vivre. Un troisième pied est nécessaire pour que la table ne bascule pas dans les poubelles de l'histoire, laquelle à son tour est en train de basculer sans cesse dans les poubelles du vide. Alors prends note. L'équation est la suivante: offre + demande + magie. Qu'est-ce que la magie ? La magie est l'épopée et aussi le sexe et la brume dionysiaque et le jeu ». Ensuite Eltsine s'asseyait sur le cratère ou les latrines et montrait à Amalfitano les doigts qui lui manquaient et parlait de son enfance, de l'Oural et de Sibérie, d'un tigre blanc qui errait dans les espaces infinis et enneigés. Ensuite, il sortait une flasque de vodka de la poche de son costume et disait : « Je crois que c'est l'heure de boire un petit verre ». »

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Ahah ! il est parfait, ton rêve ! Surtout parce qu’il y a la coiffeuse dedans, c’est classe (mais je ne le lui dis pas, on s’en sortirait pas...) En ce temps de confinement, j’ai l’impression — avec elle — de vivre ce genre de vague à l’âme. Est-ce que je rêve, est-ce que je mens ? 
Moi aussi, j’ai rêvé récemment (ou souvent, probablement) de villes façon Venise. Freud (que j’ouvre au hasard) dirait que les rêves d’eau arrivent à ceux qui ont pissé au lit. Probablement, probablement. Freud est un immense auteur comique, selon Nabokov. Il faudrait le faire d’ailleurs. Freud. Auteur comique. Je te vois bien, toi, pour le faire. Voilà une idée ! L’Interprétation des rêves en spectacle comique. Il y a un docu sur Arte, je ne sais pas ce que ça vaut (d’où le dessin de presse que je t’envoie ci-dessous). Freud en tant qu’auteur comique. Mais c’est une super idée, ça ! Tu me le fais, ça, dis-moi, coco ? (Imagine, je suis le directeur du Théâtre du Rond-Point.)
Je ne savais pas que tu avais des « rêves de travestissement » que tu « n'osais t’avouer », je croyais même que c’était tout le contraire ! (que tu ne les avouais que trop, je veux dire...) J’adore les travelos, mais alors, là, je suis pour le perfectionnisme, hein ? il faut le faire vraiment bien, vraiment à fond, au moins comme Michel Serrault dans La Cage aux Folles que j’ai dû regarder plus d’un milliard de fois (et encore ce matin pour le montrer à la coiffeuse qui a bien rigolé, surtout de Galabru à la fin). 
C’est beau, l’idée de rejouer ses souvenirs, ça amplifie la disparition (le « c’est fini »). Oui, ça peut être ça, le théâtre…
Je la trouve très sexy, moi, ta graisse, je n’arrive pas à t’imaginer en ours maigre — mais, enfin, je t’en supplie, ne t’enferme pas dans l’image que j’ai de toi ! Surprends-moi ! Surprends-nous ! Les gens en général — et surtout moi avons si peu d’imagination.
Si dans la douce expression (puisqu'elle sort de ta bouche) : « graisse paresseuse », c’est le mot « paresseux » qui est important, sache que tu n’es pas le seul, nom de Dieu ! Mais nous aimons aussi cette paresse.
Non, c’est toi que j’aime. J'arrête de déconner. Porte-toi bien !
Yves-Noël


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