Saturday, June 08, 2024

Les révolutionnaires (de droite comme de gauche) voit la saloperie du monde. Mais ils l’inventent, la saloperie. Et, dès qu’ils peuvent, ils la mettent en pratique. Jacques Rancière à propos de Eric Hazan : « Ce monde, pensait-il, est si décrépit que le moindre coup reçu, ici ou là, ne peut que provoquer son effondrement ». Hier, nous étions sur les pentes herbues sous le Sacré-Cœur, sous le serein, à regarder la ville belle comme la mer, transparente et fragile comme la mer, comme la lumière elle-même qui peu à peu s'assombrissait... Il y a 2 ans, je crois, j'ai eu besoin d'aller voir une sexologue qu’un naturopathe qui m'avait été recommandé m’avait recommandée, une femme charmante a priori. A un moment, je lui ai dit que j’avais la peur que le monde s’effondre. Elle m’a répondu : « Mais bien sûr qu’il va s’effondrer ! Il faut qu’il s’effondre, le monde, pour que les chevaliers blancs viennent nous sauver. C’est qui les chevaliers blancs ? Trump, Poutine et Xi Jinping. Ils vont nous sauver de quoi ? De l’empire du mal. C’est quoi, l’empire du mal ? Eh bien, Rockefeller, Rothschild, les Illuminati. Joe Biden est un pédophile sataniste et, à Hollywood, on utilise du sang d’enfant pour rajeunir. Quand j’ai cessé de lui poser des questions, elle est redevenue raisonnable, mais le fait est qu’elle était restée parfaitement calme. J’ai eu la sensation de comprendre ce qu’il s’était passé en Allemagne quand on était tous derrière Hitler. Ça devait être comme ça, je me suis dit. Encore un instant, monsieur le bourreau… Demain, puisque le monde n’est pas encore tout a fait effondré, je vote


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Sunday, May 05, 2024

Hier soir, j’ai continué ce que j’ai fait toute ma vie, de ma jeunesse à ma vieillesse : me poster devant le théâtre de la Ville avec la pancarte adéquate : « CHERCHE 1 PLACE », eh bien, encore une fois, ça a marché ! j’en ai obtenu une, gratuite qui plus est. C’est une vieille dame affreuse qui m’a désirée. Elle et ses copines font partie d’une sorte de « club senior » à qui la mairie de Paris offre deux spectacles par mois ; Pina Bausch, c’était en « bonus ». Elles m’ont fait penser un peu aux concierges de Paris à qui l’on demandait (dixit Claude Régy) de remplir le théâtre où étaient tournées les célèbres émissions d’« Au théâtre ce soir » ; eh bien, ces concierges des temps modernes ont détesté, elles sont parties à l’entracte, elles étaient furieuses, elles ont trouvé tout moche, les costumes moches, les mouvements moches, les filles moches, les musiques moches… bref, elles sont restées « à l’extérieur », comme on dit, du projet d’échange qu’offre tout spectacle surtout de Pina Bausch. Mais elles n’ont pas réussi à m’amalgamer à elles, c’est déjà ça, encore échappé à la mort, je suis restée solitaire, on n’a pas eu de prise sur moi. Moi, y en avoir tout aimé de SWEET MAMBO, depuis l’apparition de Naomi Brito. Surtout cet indéfinissable qui se passe quand on est « à l’intérieur » (comme on dit) et dont on ne peut justement pas parlé (ça tient du miracle, surtout dans une grande salle comme ça où l’on est seule, mais côte-à-côte de tant d'autres). Nazareth Panadero a répété : « La vie, c’est comme rouler en vélo : ou tu roules, ou tu tombes. » Je comprenais très bien, j’étais tombée, j’avais failli mourir et j’espérais pourtant remonter à vélo. (Oui, je sais, il faut le casque.) La scène était vide, du vent dans les voilages, et les décors étaient donnés par les musiques un peu comme pour des films. Dans ce spectacle fantôme chaque interprète le répétait : « S’il vous plaît, n’oubliez pas… » Qu’est-ce que c’était ? De la beauté et de la mort qui vont ensemble ; de la douceur (un rêve plutôt qu’un cauchemar) et de l’effacement, mais aussi la cruauté de séparer si fortement les deux genres (peut-être ce qui m’a fascinée toute ma vie, moi qui — c’est ma pauvre histoire — ai toujours souffert de ne pas être aussi correctement définie) — surtout on ne sait pas bien comment c’est fait, comment surgit une telle griserie — il semble qu’il y ait peu d’ingrédients mais que leur mélange reste secret...


C'est drôle, j'ai rêvé cette nuit, ça me revient, que je voyais Isabelle Huppert jouer dans un festival je ne sais où à l'étranger (sans doute à Barcelone, ma jeunesse), et que nous étions les seuls clients, Bobo et moi (ou Legrand et moi ? ou peut-être un mélange des deux tant je les aime tous les deux). Je disais ensuite à mon partenaire : « Tu vois, je n'aimais pas Isabelle Huppert, mais de la voir travailler si près de nous et, par un hasard bénéfique, rien que pour nous, dans la pénombre... » La sensation incomparable d'avoir le spectacle rien que pour soi, je l'avais récemment vécue avec Pierre-François Garel dans La Septième



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Sunday, April 28, 2024

P asséisme


Si j’écrivais un livre, ce serait un livre de répétitions ; un livre où je chercherais à répéter ce que j’aurais lu dans les autres livres, ce que j'aurais déchiffré, épelé...

— et l’incipit serait celui-là, celui que je viens d’écrire —


car tout au fond est déjà dans les livres et la lecture le prouve — le livre, objet parfait — et tout demande à être répété car les livres ne sont pas lus — comme la vie non plus, en tout cas ma propre vie n’est pas vécue, mais ce qui est lu des livres, ce qui est vécu, est presque toujours la même chose (car peu de choses restent incompréhensibles dans les livres, avec un peu d'effort, même les fragments de Parménide finissent par dire qu'ils sont !), la majestueuse jeunesse du toujours-la-même-chose comme si l’on avait à remanier une pièce pour qu'elle tienne l’affiche en traversant les époques — et il faut — c’est un acte — la recommencer, la répéter, comme on lance une lente prière à la mer 


(Si j’osais…)


Celui qui y arriverait le mieux à notre époque — c’est idiot de le mentionner — c’est Peter Handke. Il répète et répète les choses qui ont toujours été les mêmes et, curieusement — parce qu’on peut quand même s’en étonner, soi dans son époque —, sont encore les mêmes que les choses passées et futures


Par qui les livres pourraient-ils être lus ? J’avais souvent l’impression qu’ils étaient écrits pour quelqu’un qui se trouverait en dehors de la vie, qui regarderait d’un peu haut un témoignage sympathique qui ne lui serait pas complètement étranger, mais les coutumes, les habitudes, la culture, vous voyez… Oui, c’était écrit pour être au-dessus… Dieu… Mais, si vous lisiez, vous deveniez ce Dieu dérisoire de l’histoire, l’histoire humaine...


Handke dit qu’il faut écrire comme s'il s'agissait des premiers mots, des premières phrases, « commencer comme si rien n'avait été fait auparavant, comme si l'écriture n'avait pas existé »

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L e Légionnaire Martin


J’aimais ce printemps où il faisait assez froid pour que je me pelotonne avec pulls et bonnet et aussi — j’ai oublié le mot — ce que, depuis longtemps, je mets à mes frileux poignets, vieilles chaussettes récupérées pendant des années jusqu’à ce qu’on m’en tricote, comment cela s'appelle-t-il ? — où je reste sous les couettes (deux, superposées) tout un dimanche et même les jours de la semaine puisque je suis chômeuse et presque pas honteuse de l’être 


Il pleut souvent sur le zinc de ma chambrette. Joie d’avoir, pour une fois, un temps de saison ! Je me souviens même des anciens proverbes, ils marchent encore : « En avril, ne te découvre pas d’un fil… » 


J’allais à pied. Quand je sortais, je ne prenais pas de parapluie — j’en avais très rarement eu, en de très rares occasions si incongrues qu’elles en étaient restées mémorables ; je ne prenais même pas la cape de pluie qui m’avait été offerte pour le vélo par la même personne qui m’avait — ah ! voilà que je retrouve le mot... —, qui m’avait fait tricoter ces « manchons » de couleur —,  je voulais — et, cela, je le voulais souvent — « passer à travers les gouttes » (parfois j’avais dû, trempée jusqu’aux os, m’arrêter sous un auvent puis rejoindre un métro) ; en m'habillant — tous les jours pareil depuis que je portais ce corset —, j'hésitais seulement sur les chaussures, oui, je ne voulais pas avoir les pieds mouillés (alors, ça devenait la misère) ; j’imaginais que je pouvais « passer à travers les gouttes », j’aimais bien cette expression, je la prononçais plus souvent que : « tu n’es pas en sucre » ou : « un glaçon n’a jamais fait fondre un radiateur ». Bref, j’étais seule avec mes doubles un peu partout dans la ville avec une préférence pour le déplacement qui ressemblait à celui de la veille, sans variation, ou un peu, mais en passant toujours à l’intérieur de la porte Saint-Martin, sous l'arche principale. Si j’oubliais, si je la contournais, comme font les voitures, les vélos et la grande majorité des piétons, si j’oubliais d'y déranger les pigeons qui me montraient pourtant bien que ce pays, l'intérieur de l'arche principale, d’usage, étaient à eux — mais à qui, moi, je montrais qui était le maître. Ah, mais oui, quand je passe, je passe ! Vous avez intérêt à dégager le terrain ! Derrière moi, vous reviendrez... 


Si j’oubliais, si je l’avais contournée sans m’en rendre compte et si j'étais déjà trop loin pour rebrousser chemin, alors j'y voyais l'avertissement


Pas forcé le mauvais présage, mais l'avertissement 


Fais attention


Sois présente  

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Friday, April 26, 2024

C omment devenir « atteignable »


L’activité de lire est la plus curieuse que je connaisse, au fond. Elle a à voir avec la distraction. La plupart du temps, dans la vie (en tout cas, la vie d’une chômeuse sans enfants, sans parents), on est distrait. Mais, là, c’est comme si on mettait cette distraction animale dans un chemin, sur des rails, sous un joug : accepte, apaise-toi, lis ce que l’autre t’a écrit — et, pendant un moment, pendant le temps de ta lecture, le livre sera Dieu pour toi, tu feras tout ce qu’on te dira, tu iras, tu deviendras Dieu à ton tour. Je veux dire : à son image — tu obéiras à Dieu et Dieu t’obéira, c’est comme ça que je vois les choses. J’ai commencé Rabelaïre dans la grande bibliothèque. Le risque est important que je n’aille pas jusqu’au bout. 1039 pages — et je lis lentement. Mais, ce que je veux dire, c’est que, quand je lis, je suis qqpart ; je ne suis pas perdue, qqn me guide, qqn que je ne connais pas, mais qui est là, presque vivant, presque en chair et en os — en conneries aussi car les auteurs contemporains essayent de mettre aussi leur connerie dans les livres, parce qu’ils ont un doute sur leur intelligence (sans doute sur l’intelligence en général). Parfois, à la grande bibliothèque, dans l’apaisement du soir, du long soir à travers les vitres silencieuses, je pense qu’il suffirait d’un rien pour que je sois heureuse. Une décision de rien. Le mot n’est pas tout à fait juste, « décider ». Une grâce, plutôt, pas une décision personnelle. Mais, non, il y a le réel. Et en faire sa joie, du réel, n’est pas donné à tout le monde. Ça peut-être un long apprentissage, parfois ça ne se trouve — comme pour ma mère — qu’à la toute fin de la vie, le réel. La grâce, je disais… Il faudrait que je lise les Écrits sur la grâce, de Blaise Pascal. La faute d’Eve et d'Adam, ok. La lecture produit comme un début de journée, mais, déjà, « LA BIBLIOTHEQUE VA FERMER DANS 30 MN », l’annonce me surprend — en pleine forme 

Regarder sa vie comme si elle était finie

Regarder sa vie comme si elle était rêvée

Regarder sa vie comme « fin de journée »

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Wednesday, April 24, 2024

N ous avons vécu comme engourdis dans une joie modeste


Je suis dans le deuil de ma mère, mais on m’a invitée au théâtre et j’y suis allée. C’était qqch d’exceptionnel, magnifique. Peut-être que tout est devenu exceptionnel et que je ne m’en suis pas rendu compte, il me semble que ça fait si longtemps que je suis triste. D’abord il y a un jardin dont s’occupe Daniel Jeanneteau, un jardin en terrasse, sur les toits, mais avec une vraie mare, de vrais arbres, je ne sais pas comment c’est possible. C’est là que je me suis aperçu que le temps des lilas était presque déjà fini, je n’en avais pas vu cette année. Pendant quelques années, j’ai vécu, au théâtre du Radeau, dans une maison pleine de lilas (Daniel était venu, d’ailleurs), c’était dans la forêt entre Le Mans et Tours, il y a si longtemps, c’est terrible tant de gens sont morts depuis, nous sommes des survivants d’une guerre, une guerre plane, douce, disons que la douceur est pulvérisée. Le spectacle, c’est l’histoire fantastique d’un type qui renaît 7 fois. 7 fois la même vie recommence, la même et pas la même. 7 façons de vivre la même vie, de la changer, de la louper. Par ex, comme il sait désormais que le chien va tuer l’oisillon qu’enfant il recueille et soigne, il peut, dans l’une des vies, mettre l’oisillon hors de portée du chien. Il peut surtout aimer de nouveau la personne qu’il aime. Il peut essayer de changer le monde, de l’améliorer, vous savez cette occupation d'une virilité éprouvée qui ne dispense que la misère. C’est joué par l’un de nos meilleurs acteurs, mais c’est peu de le dire, il est là, à deux mètres, on croit qu’on peut toucher son visage, tendre les doigts et toucher la glaise de son visage toujours changeant, son visage-outil exceptionnel, il passe, très vite, par tous les visages et de singe et de songe... C’est donné comme ça, comme un cadeau invraisemblable, d’un luxe invraisemblable dans un théâtre de banlieue, la salle pas même pleine, mais ça devrait se donner pendant des mois, je ne sais pas, au moins au Palais des Congrès ! L’articulation de Pierre-François Garel est parfaite comme à intérieur de l’oreille, comme si on lisait — c'est vrai, je n'en croyais pas mes oreilles... Moi qui lis beaucoup ces temps-ci — parce que je me suis aperçue qu’on lisait mieux quand on était triste, quand les paradis étaient perdus — mais les paradis sont toujours perdus, c’est ça, la vérité, c’est pour ça qu’on lit mieux car, lire, c’est accepter que « maman ne viendra plus » (si c’est, par ex, l'absence de maman qui vous chagrine) —, j’ai eu l’impression de lire des pages et des pages de Tristan Garcia, tout un livre adapté par Marie-Christine Soma. Pierre-François Garel semble complètement libre tellement il est doué, il y a un mot pour ça : virtuosité. L’interprète dispense une « leçon de liberté » comme je l’aimais, comme je le demandais aux interprètes quand j’en faisais, du théâtre ou je ne sais quoi, des choses en face à face

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Hier, Bobo m’a offert ce livre. Ça m’a fait peur. Que veut-il me dire ? L’Amant des morts. J’essaye de comprendre. Je lis la quatrième de couverture : « le goût du sexe, l’élan vers l’autre, la tentation du bien… » Il a hachuré délicatement certains passages au crayon de couleur orange, rouge ou bleu. Mais, rien, presque rien, ne fait sens. Je ne comprends pas pourquoi il a souligné : « dans l’infini silence d'une allégeance archaïque », etc.


Mais je réalise que, si je souligne à mon tour, mes entourements n’auront pas plus de sens pour autrui que les siens pour moi, aussi je me retiens. Exceptionnellement (mais non : pas non plus à la librairy), je ne lis pas le crayon à la main. J’ai honte soudain d’avoir prêté tant de livres annotés…

Ah, si, j’ai trouvé, dans les soulignements de Bobo, hachuré de rouge : « Tant d’amour et si peu de joie ! »

Ça fait sens. Pour lui comme pour moi


Le livre est très dense et on pourrait en souligner presque tous les agencements (si on avait la capacité vraiment de lire — et c’est d’ailleurs à cette capacité que je veux m’exercer : devenir livre)


J’ai presque rien autour de moi, presque que la dépossession

Il me semble que je pourrais être rentière si je m’y prenais bien. Il y a une phrase de ce livre de Mathieu Riboulet qui parle des Parisiens (p 14-15) : « ils auraient toujours, pour eux, et jusqu’au jour de leur mort, en premier lieu Paris, puis le temps et l’argent que la capitale dispense sans compter à ses enfants gâtés ». Oui, j’ai un loyer assez faible (je vis dans la presque chambre de bonne décrite dans le livre), il y a depuis peu une cantine qui s’est ouverte en bas de chez moi où je déjeune tous les jours pour 13€, je suis chômeuse longue durée, j’ai un peu d’héritage, les bibliothèques, surtout la plus belle, sont en accès libre, il me semble que lire et regarder les gens me suffiraient à l’infini…

Ce qui m’avait fait peur à Marseille (quand j’étais dans la force de l’âge) : rester sur le seuil, au bord de la mer, et ne plus rien faire de toute ma vie, il me semble que je pourrais le vivre maintenant à Paris, moins dangereusement sans doute, portée par la culture. Une phrase prophétique : « Tout le monde deviendra de plus en plus cultivé et vivra de plus en plus misérablement »


Dans le livre que je lis aujourd’hui, résonne encore le livre d’hier (c’était Echecs, de Stefan Sweig, traduit par Jean-Philippe Toussaint) — et sans doute aussi le livre de demain (7, de Tristan Garcia)


C’est curieux, je n’aimais pas Paris, mais je ne l’aimais pas, en fait, parce qu’il y faut toujours courir, bondir, rebondir, se déplacer… mais dès qu’on a une routine, dès qu’on ne fait rien, dès qu’on n’a le droit à rien, Paris devient un état de la nature merveilleux


Parfois quand je lis un livre d’auteur vivant, je me demande si mes auteurs préférés, à savoir Marcel Proust et Virginia Woolf auraient aimé… Vladimir Nabokov n’aurait pas aimé grand chose, c’est pour ça qu’il ne vient qu’en troisième position, bien fait ! mais Proust était capable d’aimer des (certes bien oubliés aujourd’hui) contemporains, Virginia aussi


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Saturday, April 20, 2024

D ulcinée


Je finis l’admirable album de François Jonquet sur Gilbert & Georges, ce livre illustré m’a fait voyager de merveille en merveille. C’est ce que je demande aux livres et tant mieux s’ils sont illustrés ! A la fin du livre, François Jonquet repose le questionnaire « de Proust » pour voir si les choses ont évolué depuis 1978. A la question « Votre idée du bonheur », Gilbert & Georges qui avaient répondu : « Le malheur » répondent maintenant : « Le succès ». « Votre idée du malheur ? » (Ils avaient répondu : « Le malheur ».) « La défaite ». Mon Dieu ! c’est trop laid. Mais ils disent aussi : « Nous n’avons jamais pensé qu’un artiste doive promouvoir le bien et renoncer à traiter du mal. Nous croyons au cycle complet, la fleur et la merde ». Je retrouve la phrase parfaite dans le livre de Guillaume Marie sur saint Benoît Labre :  « Il aimait les petites fleurs moches ». Il y avait une femme rescapée des camps qui m’avait dit (personnellement, par le truchement de la télé de mon enfance, puisque je m’en souviens) : « Moi, j’avais connu le bonheur, je pouvais m’appuyer sur cette connaissance profonde, intime, mais il y avait des femmes qui, elles, n’avaient jamais connu le bonheur ni dans leur enfance ni dans leur adolescence ; pour elles, c’était foutu. Foutu ». Bien que je sois loin de l'entrée dans le camp de la mort, mon printemps, cette année, n’est peut-être pas des plus heureux, mais il résonne de tous les autres, par ex de celui, à vélo, où j’avais longé la Loire pendant plusieurs jours de lumière extraordinaire pour rejoindre, à l'estuaire, une personne que j’aimais. C’est toujours difficile d’aimer une personne qu’on aime, mais la rejoindre après beaucoup d’effort et de temps de voyage, au grand air, c’est merveilleux — c’était merveilleux — car cette personne désirée devient presque imaginaire


Le livre se termine avec ce questionnaire. « Quelle est votre devise préférée ? — Oui, naturellement »


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Thursday, April 18, 2024

R éversibilité


Je suis malheureuse. Je suis heureuse. C’est pareil


Je lis dans le livre de François Jonquet sur Gilbert & George leur réponse au questionnaire dit, en France, « de Proust » (questionnaire qui vient d’Angleterre, en vérité) : « Votre idée du bonheur ? — Le malheur. » « Votre idée du malheur ? — Le malheur. » C’est vrai. Je découvre — on appelle ça la dépression — que le malheur et le bonheur, c’est pareil. C’est affreux, mais, au fond, c’est pareil. Peut-être que, d’un ultime coup de rein, je rétablirai encore une fois mon équilibre avant de mourir, peut-être pas. Ma mère a vécu ses dernières années dans le bonheur. Elle. J’en ai été témoin. Peut-être, pour moi, que le malheur ne sera plus jamais aux couleurs du bonheur, jamais plus la Corse, l’île de beauté… mais c’est égal, il y en aura d’autres après moi — puisque je crois au principe des vases communicants, à la théorie de la « réversibilité » chère à Baudelaire. Cette théorie considère, si je m'en souviens bien, qu'il y a dans le monde autant de mal que de bien et alors, si le ou la sainte se fait martyrs, c’est pour que d’autres soient comblés de grâce et de douceurs. C’est le principe de substitution. Se désigner à la souffrance. Souffrir volontairement à la place d’autrui. A une amie qui s’inquiétait hier soir au tél de mon état dont elle lisait les descriptions sur IG, je répondis (pour la rassurer) : « C’est aussi que tout le monde est tellement préoccupé à donner une expression idéale à sa vie et à son bonheur… J’ai sans doute envie du contraire, de me plaindre ; c'est soit l’un, soit l’autre… » Hélas, ce jeu est vain, prendre le contre-pied n’est au fond pas possible car il n’y a jamais de contraires, au fond, jamais : tout est rassemblé, tous les fils, dans l’immense écheveau de Dieu. (Ce n’est pas la pièce de Boris Charmatz, vue hier soir, qui a pu m’éloigner de ce genre d’élucubration.) A cette amie, une autre fois, j’avais demandé si elle pensait qu’un jour je deviendrais clocharde, j’en étais — et suis toujours — terriblement attirée. Je ne pense pas au suicide, mais la rue m’attire. Elle avait réfléchi, cette amie, assez longuement et m’avait répondu : « Tant que tu vas chez la coiffeuse, non ! » Mais il y a maintenant bien longtemps — chaque jour un peu plus — que je ne suis pas rendue chez la coiffeuse... 


Hier soir l'amie m'a encore dit : « En tout cas, tu as bien chopée qqch du féminin : les femmes sont toujours malheureuses ». Alors nous avons ri et nous avons eu l'envie de nous voir et de nous revoir

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L a joie a plus de poids que la tristesse


Frank se plaignait de travailler trop, il ne voyait pas ses enfants grandir, toujours sur les routes… et je lui avouais qu’il y avait, en effet, dans ma situation de chômeuse bien des avantages (des avantages qu’il fallait parfois défendre bec et ongles pour ne pas se les faire voler). La vie se déploie dans son absurdité — si belle —, dans son temps libre — et, ça, c’est extraordinaire. Vous êtes sur le bord — et, ça, c’est assez extraordinaire à expérimenter parce qu’en fait, vous y êtes toujours, sur le bord. Une image m’est restée (et me revient) d’un article de journal, c’est Simone Veil qui rentre à pied de son ministère, le soir, toute seule, avec son sac à main (qui se balance), détendue après sa journée de travail, fatiguée bien sûr, ou peut-être même pas avec son sac à main oublié peut-être au ministère... 


Mais alors les clés, les clés de chez elle ? Il y aura pour lui ouvrir, chez elle... En attendant, elle est seule, elle rentre de son ministère à pied dans les rues étroites et déjà désertées de Paris, dans la vie qui s’allonge... C’est ça, vivre, c’est sur ce bord-là...


J’étais au premier rang dans la pièce immense qui se déployait. Au premier rang : les pieds sur scène. A un moment, une danseuse était même venue se blottir entre mes jambes. Comme un animal. Je voyais sa beauté, sa nuque, le haut de son dos, sa féminité parfaite. Nous occupions les places libérées en dernière minute (Frank m'avait envoyé un message) de Mr Edward Mills. Ce nom me faisait rêver. Moulins. Un nom commun. De bonnes places, ça devait être qqn d’important... 


Ça m'avait rappelé la fois où le beau Franck Riester — pas encore ministre — m’avait donné de la main à la main ses tickets pour un opéra monté par Krzysztof Warlikowski au festival d’Aix... Ce soir, j’avais donc invité Bobo, dans cette salle sublime, renouvelée — où je me souvenais de Barbara : « Ô mes théâtres... » —, mais je n’osais le caresser de toute la représentation sans doute parce qu’on était très exposés ; peut-être aussi que la pièce était occupante, parfaitement passionnante, je ne voulais pas en louper une miette (et puis Bobo m’avait énervée, il était arrivé limite en retard et je m'étais évidemment énervée de m'énerver, j'étais plutôt nerveuse en ce moment). Je lui indiquais simplement, de temps en temps, quand ils s'approchaient, les danseurs avec qui j’avais déjà travaillé, Frank, Régis, Julien… Frank et Régis, splendides, savaient très bien où j'étais, j'avais l'impression qu'ils dansaient pour moi. Julien était plus concentré. Bobo m’indiquait une danseuse avec qui un de ses copains bogosses avait couché, ça la rendait plus belle, plus sexy encore d'imaginer


Sur Internet il y en avait, des Edward Mills... physicians, artists, doctors… tous des bogosses. L’un s'appelait même Edward Mills Purcell (prix Nobel de physique en 52, mort en 97)

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A ucun hommes n’est une île


« No man is an island,

Entire of itself;

Every man is a piece of the continent, 

A part of the main.


If a clod be washed away by the sea,

Europe is the less,

As well as if a promontory were:

As well as if a manor of thy friend's

Or of thine own were.


Any man's death diminishes me,

Because I am involved in mankind.

And therefore never send to know for whom the bell tolls;

It tolls for thee. »


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