Sunday, April 15, 2018

L a Bougie sacrée


Photo de Philippe Gladieux

Labels:

Sunday, April 08, 2018

R erun : Un si beau texte de Pascale Fautrier

Thérèse d'Avila

Yves-Noël Genod, 1er Avril, aux Bouffes du Nord : préparation à la vie nouvelle.
Ces phrases de Thérèse d'Avila tombées par hasard sous mes yeux donnent une idée, je crois, de ce que j'ai vu et entendu dans cette salle haute, grise et crayeuse, ors anciens et soies déchirées des murs, embrumée et comme recouverte de feutre : « Ce qui nous importe, ce qui importe à l'âme, qu'elle pratique ou non la prière, c'est qu'on ne la néglige ni ne l'opprime. Il faut la laisser aller libre dans ses multiples demeures, de haut en bas et sur les côtés, puisque Dieu lui a conféré tant de dignité ; elle ne doit pas rester longtemps confinée dans une seule pièce. Oh, mes filles, ni même dans la connaissance de soi ! A l'entour de cette pièce, la première demeure, celle de la connaissance de soi, il y en a beaucoup d'autres, et au-dessus aussi. Parce qu'il y a lieu, ici, dans notre château aux multiples demeures, de considérer les choses de l'âme dans leur plénitude, dans leur étendue et leur grandeur : il ne faut rien lui chicaner à l'âme, parce que sa capacité surpasse de loin ce que nous pouvons imaginer. C'est de toutes parts qu'elle reçoit le soleil qu'il y a dans ce palais. »
Pousser les murs, c’est ce qu’il fait, Yves-Noël, avec ses acteurs, ses amis, s'envoler pour suivre le chant de cette voix, laisser l'espace s'ouvrir sous les coups de boutoir de ce rire, se souvenir de la tempête qui gronde dehors, nous menace et nous crucifie, mais pas trop longtemps, danser avec ce couple qui danse, mais pas trop longtemps, s'égarer, avoir enfin le loisir de s'égarer, de se noyer dans ce verre d'eau noyé dans l'eau : la gaieté légère d’une tenue de fête, la griserie de la rumeur dans la pièce envahie maintenant par tous les acteurs bavardants, murmurants, ils sont si beaux, ils se sont faits beaux, ils paradent sur la crête de leur vie, il y en a un qui veut tout tout de suite, un rien et c’est la chute, elle est là aussi la chute, l’ange déchu nu dans sa parka sale comme l’homme fou qui hante le faubourg Saint-Denis un peu plus bas dans la ville, sauf que lui sur la scène il chante, il est sauvé, parce que ça ne fait rien, la peur de la chute, ça ne nous fait plus rien, ils tiennent le coup quand même, là, devant nous, ça ne tient qu’à un fil et nous tenons avec eux le fil fragile, le seul qui nous maintienne à vie, le seul qui fasse que ça vaut le coup l’existence, et qu’on n’a plus peur, comme une main tendue, comme un sourire qui durerait, on se serait retrouvés enfin, on serait là tout le temps, disponibles, vivants, on n’aurait plus peur, on aurait les mains pleines et tout à dépenser, on donnerait tout tout de suite, les sourires, les corps : glorieux, on serait là enfin, et ça durerait, plus qu’une nuit de fête, ça durerait toujours. Sur la scène des Bouffes du Nord, ça ne dure que deux heures, mais c’est comme une préparation à la vie qu’on voudrait, à la vie nouvelle dont on rêve. C’est dans la tête d’Yves-Noël Genod et c’est à nous aussi de continuer à vouloir, dehors, sur le trottoir où on se retrouve après, le trottoir où c’est fini de rêver et où on risque de tout perdre. A moins que le risque, le vrai, ce soit de le suivre, Yves-Noël Genod, d’y revenir encore, aux Bouffes du Nord, revenir voir encore son spectacle : c’est jusqu’au 12 avril, il reste quelques jours… pour se plonger dans la vie nouvelle.

Labels:

Sunday, April 03, 2016

P einture du plus beau spectacle du monde


Photo Philippe Gladieux

Labels:

Saturday, October 04, 2014

1 er Avril, encore (un texte très durassien)


Enfance de l’art : projection et jeu (1er Avril)
Au début je me suis assise à la place indiquée, sans voisins encore. Un jeune homme en costume va et vient tranquille avec quelques coupes de champagne qu’il distribue au hasard. Il entre par un côté, l’air fier suscité par les visages tendus vers lui et prêt pour la sélection. Il balaye la salle de son regard en marchant et s’arrête devant l’un ou l’autre avec un sourire courtois et bien adressé, il tend un verre puis ressort par une des allées. Il revient les mains pleines. Je suis assise près d’une rambarde, troisième rang ? Il me voit c’est certain, au début nous ne sommes pas encore nombreux. Je n’ai aucune idée de la couleur du fond sur lequel il me voit. Ce que je regarde n’est pas encore avec mon regard, mais il est taillé par son œil à lui qui distribue les bulles jaunes : le champagne comme espoir de liberté. J’espère : avoir une coupe : pourquoi pas moi ? Je crois : Avec une coupe, je serai tranquille, libre de son œil que, malgré moi, je guette. Libre alors de voir pour moi, de voir par mon regard, d’y être. J’espère avoir son œil, la coupe, c’est pareil. Boire son œil dans le champagne pour qu’il me centre : intérioriser son regard comme son regard, ne plus le confondre, mais savoir qu’il est une possibilité en moi : l’abandonner à loisir : ne plus être sujette. Champagne pour soi. 
Les murs sont silencieux. Il y a du silence entre les gens quand ils arrivent dans la salle malgré leurs paroles ; ils sont visibles un à un malgré le bruit qu’ils font. Les murs sont fanés comme un vieux tissu passé.
Le lieu est vide entre nous. C’est vide, apaisé, grand et doux.
Une dame assise au centre, blonde et grande (j’imagine). Très belle, elle attend. Très blonde. C’est curieux, son sourire !
Puis, au proscénium, grand et mince dans un pyjama noir à paillette et un grand châle en laine blanche, il est à la maison. Je le regarde nous parler de la démocratie dans un sourire : « Je suis un bobo, je prends des Vélib', mais il n’y avait plus de Vélib' à la station La Chapelle... » Je m’en rappelle comme d’une chanson : « Ils ne votent pas, sur les quais du métro La Chapelle, personne ne vote — les étudiants non plus… »
On applaudit.
Et l’épais noir arrive. Il arrive de tous les cotés, il nous aspire.
Je respire enfin. Je ferme les yeux.
Il n’y a plus rien à voir. Je respire la profondeur de ce noir que je sens, il arrive de tous les cotés parce qu’il n’y a pas de rideaux.
Les muscles se relâchent, eux aussi ils respirent, prennent l’air. Il n’y a plus de séparation à sentir entre ce que je vois et ce que je sens, c’est noir, c’est possible.
Je suis l’écran. Je suis une grande profondeur, un grand noir où respirer et un chant, 2 chants, dans la gouttière et par le dedans, elle arrive depuis nous, il arrive du fond, ce demi globe, et rase les murs.
J’ouvre les yeux et ce sont ces chants. Lui dans un habit de moine, un lourd drap de grosse toile brune et une capuche ; elle, sublime robe rouge, elle, suave, sensuelle et lointaine. Je ne peux pas la toucher et pourtant je sens la douceur de sa peau, les petits poils duveteux entre le bas de ses lobes d’oreille et ses joues, l’épaisseur un peu sèche de ses cheveux que je tiens que j’ai envie d’agripper.
Je la touche, je la reçois sur ma peau, je suis cet écran en vérité sur lequel elle s’imprime, puis, lui, robe de bure, ils s’impriment.
Je ne sais pas dans quelle couleur je suis, je ne me souviens plus. Est-ce que je suis encore dans le noir ? Tout contre moi la rugosité du drap de cet homme qui la fait un peu danser, et, elle, le velouté tendre de ses bras et du bas de son cou. Ses yeux sont un peu bas plaintifs et forts ils supportent la lumière. Ils sont bleus !
A lui, on ne voit pas son visage ; sa voix mezzo pas très loin de la sienne à elle. Parfois, on ne sait plus qui chante ; ils s’enroulent et leurs voix se mélangent ou s’inversent ou s’échangent.

Je suis ce noir d’écran en vérité. Ce noir d’écran total qui tout absorbe.
Je suis cette tête absente sur l’image qui se fond dans le noir du fond, ce noir en vérité. Ecran total marié au soleil, cette femme à la veste rouge de toréador. Sans moi, noir total, elle ne brillerait pas tant.
Je t’aime.
Dans ton chant j’existe sans ton chant ; il n’y a pas de spectacle et l’écran est mort. Je ne serais pas là, je ne serais pas venue. Moi, l’écran. Je projette par devers moi.
Ta mélodie d’amour et de lumière. Je suis intégralement collée comme peinture à la toile : une grande flaque de nécessité de toi.
Je ne me souviens plus de ton chant. Il n’y a pas de paroles qui tiennent. Mais je t’ai, en vérité. Toute entière, tu ne le sais pas tu es déjà ailleurs, le spectacle est fini, tu chantes pour d’autres peut-être et je m’en fous, je t’aime.
A qui tu chantes ? pfff — les autres aussi t’entendaient pendant le spectacle mais je m’en foutais déjà je n’y pensais pas — je suis l’écran.
Je ne plaisante pas, je suis très sérieuse, premier degré. Je te prends toute entière, je t’absorbe, toi, la lumière, toi que tout le monde regarde, qui fascine tout le monde. Je n’ai pas ta mémoire, mais j’ai toute la mémoire ; je me souviens de tout ce que je veux, seulement ce que je veux et quand je le décide.

Je suis l’écran noir toute la vérité possible, tout mon amour.

Et l’enfant apparaît face à sa mère qui ne l’a pas encore mis au monde, il joue avec son voile transparent, petite icône. Il est né tout seul, il n’aurait pas dû se moquer de la veste de toréador de la femme — il ne voulait peut-être pas naître de l’amour d’un taureau (toutes ces histoires). Nu sous son voile, il s’est déshabillé, elle réapparait alors, vierge blanche et ventre rond. Lui recule, avalé par le demi globe du fond, comme son père, se fondent dans les murs rougis noirs. Elle retire de son ventre le voile de sa naissance, s’en coiffe, sainte mère d’un petit homme moqueur, rebelle et disparu pour l’instant. Fils et filles de l’image sacrée, communion plate et chantée.



Je ne suis jamais sortie de là, je serai toujours dans cette histoire, il n’y a rien à prévoir hors de moi. Ecran total pour la lumière, j’absorbe tout à la lumière comme tous les tournesols. Je n’assimile rien, je ne digère rien, je ne me pose pas la question. Ça n’est pas ma question. Je suis écran.

 […]

Epilogue 
Toujours bien crier quand on aime.

(Juliette Riedler)

Labels:

Tuesday, January 21, 2014

T auberbach


    
« Encore une idée de plus en moins ! », avait dit François Tanguy quand on lui avait appris que son idée à lui de séparer le public en 2 moitiés qui ne verraient pas le même spectacle (et permuteraient à l’entracte) avait déjà été réalisée par Jérôme Deschamps (Lapin Chasseur) : je voulais, pour 1er avril,  tapisser le sol des Bouffes du Nord avec des vêtements (pour tout dire, cette idée, je l’ai vue réalisée à la Biennale d’art contemporain de Lyon...) Allez... personne n’aurait une invite pour moi voir ce spectacle d’Alain Platel à Chaillot ? 

Labels: