Saturday, January 17, 2026

« J ’écris en tant qu’être humain »

 
Je ne ressemble pas à quelqu’un qui serait aimé, qui pourrait l’être, mais chez FR (François-René), j’avais encore eu la fève, ça l’avait énervé pour la deuxième fois ; à chaque fois il y avait la menace que je ne sois plus invitée. Dans mon enfance, j’avais joué un petit rôle : « Iégorouchka, pique-assiette chez les Lébédev » (c’est dans Tchekhov). Voilà ce que j’étais, voilà ce que j’avais joué toute ma vie et même dans plusieurs de mes vies antérieures probablement car je savais y faire ! J’avais dit à Pános que son nom voulait dire « serpillère » en suisse romand, ça non plus, ce n’était pas très gentil : « Mais, si ! c’est Marie-Thérèse Porcher qui chante ça sur l’air de « La Bohème » : « La panosse, la panosse… / On a beau dire, elle nettoie tout… » » J’avais donné ma fève à Esther (4 ans) qui avait très bien fait le job puisqu'elle avait rapidement appris les noms des personnes présentes et, sous une table exactement de sa taille, avait désigné les parts magiques ; j’avais dit : «  Puis-je donner ma fève à quelqu’un comme l’opposante vénézuélienne a donné son prix Nobel de la paix à Trump ? » On m’avait dit que je n’avais pas le droit, mais on m’avait laissé faire. Après tout, Esther, c’est vrai, avait été comme une sorte de collaboratrice puisqu'elle m’avait désignée. Mais Esther remarqua que je lui avais donné la couronne la plus ordinaire et que je gardais la plus belle. Bon. Mais c’était parce qu’elle était la plus grande. Bon. Ce soir-là, j’avais rencontré Marie NDiaye, je suis étonnée maintenant de voir son âge sur Wikipédia : elle avait l’air d’une ado, d’une gamine, ne correspondant pas du tout à la froide étiquette « grand écrivain », mais heureuse. Elle m’avait tout de suite dit : « Tu peux me tutoyer », ce qui n’était pas simple, pour moi, non. François-René qui m’avait souvent parlé de son amie Marie m’avait conseillé comme premier livre à lire d’elle de commencer par Une femme puissante publié dans la collection Folio à 3 € (c’est l’histoire de Khady Demba, le troisième tableau de Trois femmes puissantes). A Marie NDiaye, j’avais dit, je m’étais forcée, je m’étais demandée quand le lui dire et je l’avais dit interrompue plusieurs fois par, je ne sais pas, les choix Deliveroo ou je ne sais plus, que j’avais lu cette nouvelle et que c’était « peut-être la plus belle chose que j’avais lue de ma vie ». Bon, après avoir dit ça, je n’avais plus eu beaucoup de conversation. J’avais demandé bêtement (car je savais la réponse) dans quelle mesure elle avait connu cette femme ou si c’était une œuvre entièrement d’imagination. Bien entendu — c’est le génie de ce livre —, c’était une œuvre d’imagination. Même si Marie NDiaye avait eu connaissance de témoignages. Marie NDiaye m’avait dit que le récit datait de 2008 et que, maintenant, elle ne le récrirait pas de la même façon ; qu’à ce moment-là, il y avait peu de récits de ce genre de voyage, celui des migrants, mais que, maintenant, il y en avait beaucoup plus, qu’ainsi elle ne le réécrirait pas de la même façon. Je n’avais pas compris, pour moi qui l’avais lu en 2025, le récit était absolument neuf d’informations. Marie portait le même pull « de ski » que je lui vois maintenant dans une vidéo de France Inter où elle présente son dernier livre, Le bon Denis. Et je comprenais maintenant qu’elle avait voulu apporter un peu de nuance à l’affirmation maladroitement dithyrambique que je lui assénais. Je comprenais aussi, en visionnant l’émission, que cette manière, cette gentillesse un peu saccadée qu’elle avait pour parler venait probablement d’un bégaiement. Mais, ce qui m’avait sidérée dans la soirée, c’est qu’elle avait répondu, un peu après son arrivée, à quelqu’un qui lui demandait si elle allait bien, que oui, « Je suis quelqu’un qui va naturellement bien, j’ai une nature heureuse. » Ça m’avait sidérée parce que je ne connaissais que des écrivains malheureux (ce qui faisait qu’à ceux qui me proposait d’écrire, je répondais quelque chose comme : « Autant me proposer l’enfer ! ») On en avait reparlé un peu plus tard dans la cuisine ; elle m’avait dit : « Je suis peut-être une exception… »

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