Tuesday, July 11, 2023

« F aire théâtre de tout »


Ce matin — et pourquoi pas puisque « ce matin » est tous les matins du monde —, je lis dans le « Libé » du week-end dernier, 8 et 9 juillet, des récits de photographes, ici Jean-Claude Coutausse : 


« Chuck Berry ! Ma première photo publiée, c'était dans le Petit Bleu d’Agen où je remplaçais un copain à l’été 1979, c'était un concert de Chuck Berry. J’étais avec un rédacteur qui avait beaucoup bu et je l’ai sorti d'une bagarre… Quelques années plus tard, alors que je travaillais pour l'AFP, « Libé » m’a appelé pour faire des photos de Laurent Fabius qui passait dans une émission. La commande était de photographier l'écran de télé ! « Libé » a toujours été un peu décalé mais j'ai pris ça très au sérieux… Plus tard, je leur ai dit : « C'est quand même possible d'aller sur les plateaux et de rentrer à temps pour le journal ! » C'est comme ça que j’ai fait mon trou à « Libé », essentiellement avec la politique. L’agence Gamma, Raymond Depardon, Gilles Caron… A l’époque, à mes yeux, Il n'y avait rien de plus sexy que le métier de reporter, en mode playboy avec le gilet à poches, la voiture de sport… J’avais besoin d'action, j'ai vécu tous mes rêves et relevé le challenge chaque jour. Car les journaux n'embauchent pas les photographes et on est obligé de faire nos preuves jusqu'au bout.

Mais une fois qu'on a enfilé le gilet à poches et qu'on a cassé la voiture, il reste la difficulté de ce métier. À trois reprises, un enfant est mort devant mon objectif. En Somalie en 1992, en Haïti et à Goma en 1994. Une mère somalienne tient son nouveau-né entre ses mains près de son visage. Les deux se regardent intensément. La vie s'enfuit du regard du bébé entre deux déclenchements. La petite Haïtienne, 18 mois environ, qui s'agite dans un berceau recouvert d'une moustiquaire, puis s’endort doucement. Un rayon de lumière. L'image est belle et l'infirmière d'Action contre la faim qui me crie dessus : « Tu ne vois pas qu’elle est  morte ? »

Et puis cette fille rwandaise d’une douzaine d'années dans un « camp de choléra » de MSF. Dans la lumière crue d'un petit matin, allongée immobile sur une bâche blanche devant la tente que l’on passe au chlore. Je fais beaucoup de photos, son regard flou planté dans mon appareil. Une main gantée de caoutchouc s’introduit dans mon viseur pour lui fermer les yeux. Quelques minutes avant, elle respirait, j'en suis certain. Je suis dévasté. »


C’est surtout parce que c’est le premier texte que j’ai lu ce matin, avec la disponibilité de l’aube (la Promesse), ce n’est donc qu’un exemple (comme tout ce que je proposerai). Mais si l’on devait faire le spectacle tout de suite — et c’est ce que nous faisons —, ce serait retenu si une personne de vous était intéressée à cause de la « disponibilité au hasard » à laquelle nous nous entraînons et à l'égalité entre le long terme et l'immédiat. S’il n’y a pas de livres, il reste les journaux ; s’il n’y a plus les journaux non plus, il reste la parole qui traîne dans nos têtes en vrombissement permanent parfois atténuée par la dépression parfois augmentée par la grandiosité, bipolaires que nous sommes…

Voilà comment je vois les choses

Et parfois — ou à un certain âge de la vie —, il reste l’atténuation de la paroles, l'effacement des mots, des phrases, des paragraphes

la disparition des spectacles ; reste, oui, la disparition du sens des spectacles

Ça n’empêche pas la couleur, la couleur des peintres


Jouez comme si vous étiez des vieux, vieilles interprètes retirées, sans force, avec des opérations de la hanche, des genoux cassés, mais la splendeur encore là pour le dernier concert de votre ultime — et mondiale — tournée d’adieux


Oh, j’ai finalement décidé que mon futur mentait

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Sunday, July 09, 2023

A ux interprètes


Yan me demande s’il vous transmet le dossier envoyé à Label +. Je ne sais pas. Bien sûr, vous pouvez le lire si vous voulez, mais il y a quelque chose de déprimant dans ce dossier. On est obligé d’en passer par là, pour de l’argent, mais le projet est décrit de telle façon, de façon à montrer que le spectacle est quasi fait, existe, c’est le jeu, il faut le leur faire croire, à ceux qui votent, qu’ils zonka rajouter leur fric et c’est fait, ils ont un beau spectacle clé en main. Or la vérité — et la beauté — d’un projet, c’est justement le contraire : aller vers où on ne sait pas, partir et aller vers le secret. Le seul intérêt d’un spectacle, c’est le secret (qu’on m'en cite un autre d’intérêt : il n’y en a pas). Donc on peut lire le dossier, mais, pour ma part, je mets beaucoup d’énergie à l’oublier. C’est deux mondes qui ne communiquent pas, vous comprenez. Les textes de Yan sont très beaux comme dossier. Et sans doute ils résonnent aussi avec ce qu’il voudrait écrire. Mais, nous, nous devons être beaucoup plus vastes. C’est ça qui est difficile. Ces deux ans, c’est vrai (déjà bien entamés), qu’en faire ? Qu’en faire avec tout le reste qu’on doit faire (de la vie et du travail)… On peut peut-être se nourrir mutuellement d’une dramaturgie flottante. Par exemple, cette phrase que m’envoie ce soir Yan (elle est d’André Dhôtel) : « Il n’est pas question de provoquer de superstitieuses rêveries par une sorte de littérature, seulement de repérer alentour certaines traces du rêve qui est ailleurs en pleine vérité, afin de préparer nos regards à l’accueillir un jour ». C’est vrai, c’est très, très beau, cette phrase, parfois une phrase suffit. André Dhôtel est un écrivain d’ailleurs qui n’est pas majeur. Peut-être faudrait-il imaginer un théâtre (je veux dire le nôtre) qui se jouerait mineur, sur les bords, presque en n’entrant pas dans la salle, presque en fermant le « spectacle » dès l’entrée… En tout cas, ce qu’il faut, c’est beaucoup beaucoup rêver le théâtre pour qu’il y ait, à la fin, peut-être une trace de ce voyage en rêve…

Je vous ai écrit déjà plusieurs mails, je me promets de vous envoyer celui-ci. Juste pour prendre contact et pour vous dire mon amour (puisque nous allons travailler ensemble), vous que je ne connais pas, mais c'est ça qui me plaît (j'en sais déjà trop sur vous), j'ai toujours adoré travailler avec des gens dont je ne savais rien, que j'ai parfois rencontrés plus tard, après les spectacles, et ça m'a semblé beaucoup moins intéressant (de les connaître alors). N'hésitez pas à vous dérober, à vous métamorphoser, à vous absenter. Parti sans laisser d'adresse. Injoignable. Disparu. Je est un autre. A vous dédoubler. A vous grimer. 

Je pars de Paris, le temps passe si vite, mais je reste joignable. C’est peut-être d’être joignable qui fait que le temps passe si vite, peut-être que si on était injoignable le temps serait plus lent, mais c’est comme ça, je reste joignable, sur les îles, dans les forêts, je reste joignable !

Mais pensez au secret. Nous partons du secret et nous devons arriver au secret. C'est un voyage immobile. Personne ne doit savoir rien.

Pensez au dédoublement. Au russe, au thème du russe (il y en aura), aux langues étrangères. On rêve d'un spectacle très très localisé et très étranger...


Amitiés, 


Yves-Noël




Addenda :

Imaginez une doublure, qui soit une personne réelle (sur qui vous pourriez compter) pour vous remplacer. Il faut que cette personne soit tout à fait amateur. Une sorte aussi de doppelgänger (double maléfique), une version « bad painting * » de vous-même (de vous-même dans ce projet). Que cette deuxième distribution d’amateurs puissent jouer la pièce « vite et mal **» à votre place (vous qui la joueriez bien)


* Nina Childress (expo à la Chaux-de-Fonds il y a peu) a fait une série «  good painting / bad painting » , le même sujet, le même format, bien peint sur un tableau, mal peint sur l’autre : séduction + dégoût, côte-à-côte (bien entendu on a envie d’exposer le beau tableau, pas le moche). L’éclectique de la vie (et même du monde), est au moins good et bad — et vous les Suisses, comme vous êtes good, insistez sur bad

 

** Paul Claudel avait conseillé à Jean-Louis Barrault qui montait pour la première fois l’énorme Soulier de satin de le jouer « vite et mal » (il est vrai que, même en le jouant vite, ça dure plus de onze heures). Antoine Vitez, maître en son école, nous faisait souvent faire cet exercice : « jouer vite et mal »...

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