Saturday, May 05, 2018

A ussi abject que soit le personnage


Bon, j’ai eu tout le monde au téléphone sauf Louise et Paul à qui j’ai laissé un message. Yann et Romain ont réussi à se libérer donc réintègrent le groupe. Vous pouvez encore m’appeler demain. Entre 13h28 et 17h14, je suis dans le train, mais, si ça passe, encore joignable. Ce qu’il faut bien comprendre (je reconnais que ce n’est pas facile à comprendre quand on n’a pas, comme moi, l'habitude de cette méthode que j’ai créée parce qu’on me donnait toujours très peu de temps), c’est :

qu'on va essayer de faire le spectacle quasiment en temps réel, lundi matin, si on travaille comme des bêtes, en tout cas lundi soir si on travaille comme des bêtes. (Dans les deux cas, vous l’aurez remarqué, on travaillera comme des bêtes.) Et c’est ce spectacle qu’on rejouera les autres jours. Il ne sera pas retouché (pas de changement de costume, ou de changement de rien d’ailleurs). Il sera simplement rejouer. C’est là notre seul raison d’être sur un plateau : jouer. Je rappelle que Depardieu dit même : « Je ne joue pas, je vis ». Pas chercher, mais trouver. Chercher, c’est les devoirs à la maison. Mais, au théâtre, on est tout de suite dans le sacré, une histoire de raccourci, c’est-à-dire à entrer en contact avec the thing itself (qui est sacrée). Le spectacle ne sera pas amélioré, pas le temps et pas le sujet. Il faudra l’accepter tel que vous l’aurez créé lundi. Comme du réel. Donc le premier geste que vous entreprendrez sur le plateau, qu’il soit grandiose ou humble, ce premier pas, sera le bon, il sera gardé. Et il sera refait (toute la difficulté est dans le refaire, c’est pour ça qu’on prendra les cinq jours restant pour ça). Pas de plan B, par manque de temps, impossible. Si on travaillait six mois, on aurait sans doute une tout autre méthode. Mais, six jours, il faut se comporter comme Dieu (aussi abject que soit le personnage). Il faut travailler sur la mémoire et son actualisation. Je vous passe une citation tirée d’un livre sur Homère que je suis en train de lire (en trois photos). Si on s’était compris et si vous aviez eu plus de temps, on aurait beaucoup échangé sur les rêveries, les envies, les mémoires à éveiller, les projections… mais on ne l’a pas fait. Maintenant, c’est trop tard. Mais c’est pareil : il faut venir lundi avec la conscience du même chargement sans doute plus inconscient puisqu’il n’a pas été travaillé, exploré, mais qui existe quand même. Vous êtes des mémoires, des mémoires même bien antérieures à vous, de ce que la réalité a inscrit en vous, ce que Proust appelle votre « livre intérieur » ou votre « seul livre » et c’est cette mémoire (cette tradition, si vous voulez), cette inscription en vous indélébile et frappée d’oubli (l’oubli, c’est la mémoire, c’est pareil) qu’il faudra actualiser, rendre au « maintenant » exactement comme dans une représentation. C’est ce que nous ferons lundi. Si on n’y arrive pas lundi, on recommencera mardi, on aura gâché une journée, mais on ne changera pas de méthode. Et si mardi ça ne marche toujours pas (si vous jouez aux cancres), on recommencera mercredi sans changer de méthode. Si tous les jours sont à jeter à la poubelle, j’ai quand même une idée pour le 18. Un geste. Tanguy à poil ayant bu beaucoup vous poursuit en vous pissant de dessus (« compisser », ça s’appelle). Donc je vous conseille de ne penser qu’à lundi, c’est là que tout se jouera, c’est là qu’il faudra mettre le turbo. Se faire confiance. Faire confiance à ses intuitions, à son désir comme dit Lacan, à son instinct comme dit Régy. Comme une bête. Nous travaillons sur l’état de l’apparition. Et je vous considère comme des ready-made, comme Warhol à la Factory. Je ne vous ferai rien travailler. Soyez à votre meilleur. Point. La vie est trop courte pour ne pas être des génies, pour ne pas se dire : je suis prêt (pour la représentation ou pour la vie). En fait, il faut faire une représentation lundi. C’est ce que je considérerai : le réel de ça. Ensuite, tout le travail consistera a retrouver ce réel et à le rejouer. Vous devrez refaire ce qui, la première fois, vous aura échappé. Et plus vous serez heureux, plus ce que ce qui vous aura échappé cette première fois sera gracieux, animal, inconscient, facile, amoureux (ce que l’on cherche), plus, vous verrez, ce sera difficile à retrouver. Mais je vous aiderai. Là, je vous aiderai. Car je sais que c’est possible. Tout le travail des jours suivants consistera à retrouver ce qui se sera passé la première fois. C’est cette première fois grandiose ou pauvre que je regarderai et aimerai. 



Il y a l’idée d’aller au conservatoire (Romain, Romane…) à 8h30 lundi prendre des costumes et de revenir avec la voiture de Christelle (administratrice qui doit passer au Conservatoire à 9h pour récupérer des conventions de stage à vous faire signer, 06 75 03 17 42). Mais, attention, il est beaucoup plus important d’être à l’heure (pour commencer vraiment à 10h) et d’être en forme, prêt, que d’avoir des costumes, alors ne trainez pas ! Si vous n’avez pas de costume, les vêtements que vous porterez lundi seront ceux qu’il vous faudra rapporter les autres jours ou laisser au théâtre.

Pas de pause prévue pour les repas, apporter votre gamelle, je ne sais pas comment on s'organisera.

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Tuesday, May 01, 2018

« P lus que théâtral, opératique »


Finalement votre histoire de Mai 68 m'a intéressé sur un point. Un article de « Libé » de lundi 30 avril sur la libération sexuelle (de Catherine Millet) (page 28). Ça, ça me plaît. Alors quelqu’un se sentirait la force de l’apprendre par cœur d’ici lundi (on ferait peut-être quelques coupures, mais, disons, l’idée : l'article dans sa totalité, tel qu’il est diffusé) ? Une seule personne capable de le déclamer très vite et d’une manière très excitée, très sexuelle (les autres sont atterrés, mais oublient vite), peut-être même au micro (avec un long fil) et très fort. Peut-on avoir ce micro au fil immense ? Ou plutôt, non, l’acoustique est très bonne, mais alors avec plein d’énergie (à la Depardieu, quoi), d’une manière très théâtrale, très vivante, très sexy. Quand je dis « sexy », je pense garçon — parce que j’ai un métabolisme bizarre : j’aime les filles, mais je suis amoureux des garçons. Mais ça peut aussi bien sûr être une fille (comme Catherine Millet en est une), mais QUI N’AIT PAS FROID AUX YEUX — et j’ai un exemple que je viens de découvrir, mais vous la connaissez peut-être (il y a quelques extraits de ses spectacles sur le Net) : Blanche Gardin, elle est démente, hyper intelligente, c’est mon idole depuis quelques jours. Tant qu’on en est à recommander des choses, un film que j’ai ADORE, c’est Mektoub, my love de Abdellatif Kechiche, sidérant ! on ne peut pas mieux ! hâte de le revoir. C’est très rare (pour moi), la sensation de vivre avec les personnages comme s’ils étaient réellement, à proprement parler mes amis. Mieux jouer, on ne peut pas. Lumière sublime, il faut dire. Il y a aussi les rétrospectives Fassbinder, je ne sais pas si c’est à Nantes, rien à voir, mais ça vaut le coup (je n’en ai pas encore revus, cela dit). Beaucoup de choses, alors je ne sais pas quoi recommander… Les Larmes amères de Petra von Kant ; Martha… Non, finalement, laissez tomber Fassbinder, je viens de visionner un petit docu sur Les Larmes amères, c’est trop pédé, trop kitsch, ça ne nous aiderait pas. C'est bon pour Tanguy, mais, pour nous, totale fausse piste. Cocteau et la clique : tout ce que je hais. A propos de la musique, peut-être… Dans le docu, il est dit que le dispositif que met en place Fassbinder est « plus que théâtral, opératique » (et qu’à travers l’archi-faux, l’irréel « il atteint une vérité, une pureté du sentiment qu’on ne trouve peut-être qu’à l’opéra »). Voilà, vous avez les deux extrêmes, Fassbinder et Mektoub, my love. Eh bien, nous, c’est pas Fassbinder (ça, Tanguy Bordage le fait bien mieux que je ne le ferais), nous, c’est Mektoub, my love (et je ne sais pas comment faire). Voilà. Que du vrai et on s’en fout de la représentation. Pourquoi ? Parce qu'on ne veut pas montrer ce qui est affreux dans la vie (par exemple, pour Fassbinder, les relations de dépendance, sexe, travail, drogue, alcool, aliénation sociale). Non, moi, je veux montrer l’exact contraire : le bonheur. Beaucoup plus réel, pour moi, en vérité, que l’enfer. Donc la question de la musique. Difficile. Evidemment tout serait beaucoup plus facile avec de la musique (bien choisie). Mais, si on enlevait la musique et qu’on y arrivait quand même ? — Yvno

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Sunday, April 29, 2018

Oui, alors  
— tu peux transmettre à tous ? Louise — ou Tanguy —, j’ai perdu la liste de nouveau… —,
ce qui est important, à mon sens, c’est de rêver beaucoup à TOUT ce qu’on pourrait faire — sans s’occuper de la signification (la fuir, même) ni de la forme (la fuir, même). Enfin, s’en méfier. Puisque la forme se fera de toute façon. Quoi qu’il arrive. Et que la signification se fera aussi quoi qu’il arrive. Donc ce n’est pas notre affaire. C’est comme ça que je vois les choses. J’ai pensé à Mai 68 quand il a fallu dire quelque chose, pour trouver un contexte publicitaire, puisque c’est au mois de mai et qu’il y a cinquante ans, mais pas — surtout pas — pour en dire quelque chose. Imaginez que mes spectacles sont plutôt présentés dans des festivals de danse, c’est-à-dire qu’on ne leur demande pas d’avoir du sens comme on demande au théâtre et que, vu de la danse, c’est ça qui rend le théâtre très ennuyeux, la signification (il faudrait distinguer sens et signification, mais, ce soir, je suis fatigué). Pourquoi c’est ennuyeux ? Parce que le monde est beaucoup plus fou que ça ! (que toute signification qui n’est pas aussitôt suivie — ou précédée — de son contraire). Donc il faut nous activer les méninges (puisqu’il nous reste une semaine) pour penser DANS TOUS LES SENS, c’est autrement ambitieux et ce serait autrement méritoire que de faire une petite rédaction sur tel ou tel thème. Ce que j’ai vu, l’autre fois, votre impro, parlait autrement mieux de Mai 68 que ce que nous pourrions en dire, c’était même en plein dans le sujet, mais parce que ce n’était pas voulu. 
Donc rêvez, rêvez, rêvez, agitez vos rêves, surtout pour arriver à comprendre ce que chacun (pour soi-même) a envie de faire, où chacun a envie d’aller, maintenant, le sentir, s’y préparer, rêvez le spectacle que vous avez envie de faire de vous-même, chacun, en soliste. Ne vous préoccupez pas trop de mettre les choses en commun, puisque le commun vous l’avez, c’est acquis, ça (à part pour une personne, comme je l’ai dit, où c’était plus étrange) et nous nous appuieront vraiment là-dessus, c’est ça qui m’excite de ce que j’ai vu, ce ready-made. Ne m’excite vraiment que les ready-made, au fond, là où j’ai l’impression de n’avoir rien à faire, que tout s’est fait sans moi et avant moi). Non, alors, imaginez pour vous, en secret pourquoi pas ? (ou non) ce que vous, personnellement, chacun, vous auriez envie de travailler individuellement, d’une manière souveraine, impérative (tant qu’à faire), indépendante des circonstances, votre liberté, votre invention, votre publicité. Votre rien si ce n’est rien et que ça fait tourner le monde. Tenez cette phrase sur laquelle je tombe par hasard : « Le plaisir peut-être vif comme une plaie ». Ça, c’est un thème. Il y en a mille par page de journal, un million par page de livre et, quant à la nature, c’est un livre ouvert. Très important, le hasard : la vraie vitesse, le vrai point de vue.
La question des costumes est capitale, en revanche, et doit être résolue dès lundi 10h pour être prêt à commencer. Il s’agit de bâtir le spectacle le plus rapidement possible et avec tout. Rien d’autre que tout. Immédiatement si on peut. Pour ensuite avoir du temps libre — le plus possible — pour ne pas le faire, le spectacle, pour ne plus avoir à le faire (et donc vraiment jouer). Donc apportez plein de choses, mais il faut que ce soit tout de suite, là. Ou rien. Mais ce sera ça. Sinon vous pouriez aussi apporter tous des vêtements que je pourrais déchirer, je me ferai une joie… (Je l’ai déjà fait, c’est pas cher, ça marche.)
Méfiez-vous des faux problèmes. On met la barre plus haut. Etudiez Depardieu : « Moi, je ne joue pas, je vis ».
Bon courage. Envoyez-moi tous vos rêves. Même si vous bossez cette semaine. Idéalement, c’est sûr, il aurait fallu, pour vous préparer, ne rien faire (faire de la place à l’envie). Faites-le !
Il s’agira de faire une pièce immédiate et directe, de pure violence, de pure énergie, « Action directe » s’appelait un groupe célèbre d’extrémistes d’avant votre naissance (je regrette de ne pas revoir les Fassbinder aussi qui passent en ce moment). 
Tanguy, il faut qu’on parle de la lumière, là aussi, qui doit être en place à 10h (ou même à 9h, si je viens, moi, une heure avant). On fera avec ce qu’il y aura, donc ce serait bien qu’il y ait quelque chose. Une face, un plein feu, un contre, il faut qu’on détaille un peu, des choses simples (qu’ils ont peut-être déjà en place) et de la machine à fumer, plusieurs s’ils ont..
Yves-Noël

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