Wednesday, March 08, 2023


Vous êtes un groupe de jeunes gens enthousiasmants, d’une profonde gentillesse, un groupe qui appelle la tendresse. On a eu peu de temps pour se connaître, mais la virtuosité de vos improvisations — vraiment : il y a eu des moments de vivacité où des choses se sont dites sans (trop de) surveillance, avec un lâcher-prise, sans trop y regarder — et la dernière tentative (à tous) de rester vivant avec vos textes ont révélés au moins vos potentiels. Relisez et relisez ce que dit Virginia Woolf de l’autonomie, de l’indépendance des mots — vivants, mais d’une autre vie que la nôtre, « proche alien (alien kin) » comme dit Baptiste Morizot des loups — et de cette dissociation entre l'œuvre et la vie qui, elle, est « n’importe quoi » (Duras : « C’est quand même bien foutu, mes textes… — Ah ben, oui, c’est vraiment bien foutu, ce que vous écrivez, c'est peu de le dire... — Alors pourquoi ma vie, c’est n’importe quoi ? » ) : « Finally, and most emphatically, words, like ourselves, in order to live at their ease, need privacy. Undoubtedly they like us to think, and they like us to feel, before we use them; but they also like us to pause; to become unconscious. Our unconsciousness is their privacy; our darkness is their light… » « Enfin, et surtout, les mots, comme nous-mêmes, ont besoin d'intimité pour vivre à leur aise. Sans aucun doute, ils aiment que nous pensions, et ils aiment que nous ressentions, avant que nous les utilisions ; mais ils aiment aussi que nous fassions une pause, que nous devenions inconscients. Notre inconscience est leur intimité, notre obscurité est leur lumière... ») Continuez à ne pas avoir peur du mélange du « sacré » et le « profane », c'est exactement de ce mélange, de cette communauté, dont il ne faut pas avoir peur (Virginia Woolf, toujours).

Pensez au bluff, pensez à Jeanne Moreau qui a saisit sa chance en une soirée (je vous l'ai raconté), pensez à vous « en foutre » (comme disait Duras dans un making-off : « Le secret des grands acteurs, je vais vous dire, c’est qu’ils s’en foutent. Ils s’en foutent ! Et moi, vous croyez que je ne m’en fous pas ? Mais je m’en fous ! Je m’en fous ! »)

Toutes les astuces, toutes les ruses avec vos inconscients sont bonnes si elles sont efficaces pour vous éloigner de la peur. La peur est votre seule ennemie, il faut ruser pour s’en échapper. La confiance seule peut vous guider — la confiance en tout, en rien, en vous-mêmes ou pas, dans le réel, dans la vie... — ou bien, votre peur, qu'elle vous serve de moteur. Beaucoup d’artistes fonctionnent quand même avec la peur, mais pour la dépasser. La peur, c'est la destruction ; mais dépasser votre peur, c’est votre vie, votre liberté (vie = liberté). Si vous ne dépassez pas la peur, vous êtes morts avant l’heure et le public passe son chemin. Le kairos, chez les Grecs : le dieu de la bonne occasion, du moment juste, représenté par un adolescent aux cheveux longs qui passe en courant ; il faut le saisir aux cheveux, sinon le bon moment est passé (il y en aura peut-être un autre, plus tard, mais celui-ci a disparu à jamais). Jeanne Moreau : « Il n’y a pas de mauvais comédiens, il n’y a que des comédiens qui ont peur… » Klaus Michael Grüber (le plus grand metteur en scène que j’ai connu) : « Les acteurs sont capables de choses merveilleuses, seulement ils on tellement peur, tout le travail consiste à calmer leur peur ».)  

Tenez, puisque ça approche sous la neige… Vladimir Jankélévitch avait l’habitude de dire à ses étudiants : « Ne manquez pas votre unique matinée de printemps ». 

Permettez-moi de le chuchoter aussi...


Amitiés, 


Yves-Noël 


J’ai eu envie de vous écrire (de cette façon) en lisant hier soir  l’entretien de Bret Easton Ellis dans « Le Monde » (avec la joie prochaine de lire son livre qu'il m'annonçait)...

« Tout est dans le style. Il n’y a pas de ­livre sans style. C’est ce qui permet à la conscience d’exister. Vous pouvez me proposer la meilleure histoire du monde, si vous n’avez pas le style pour la porter, cela ne m’intéresse pas. Je pense que je fais partie d’une minorité et que beaucoup de gens lisent des livres dépourvus de style – qui se vendent par millions d’exemplaires. Quand j’étais enfant, je lisais tout ce qui me passait sous les yeux : des romans d’horreur, de la science-fiction, des bandes dessinées. J’ai adoré chaque livre que j’ai lu. Mais, une nuit, j’ai lu Hemingway. J’ai compris, en lisant Le soleil se lève aussi [1926], que le style, en fait, c’était tout le sens d’un livre. C’est ce qui illumine le monde. Cette nuit-là a tout changé pour moi. C’est à ce moment que j’ai compris que le style était le vecteur du sens, des émotions, d’une intention. J’ai toujours écrit comme cela. »


Labels:

P ensées lupines


Je suis dans un train en première (plus de place ailleurs) qui me rapporte à la maison ; à Bruxelles, j'ai donné des cours dans une école d'écriture, figure-toi, un master en deux ans, des cours de théâtre, bien sûr. Il n'y a plus d'eau dans les toilettes et je pense que c'est incroyablement difficile de faire tenir le monde. Même à 124 € personne n'est au fond capable de réparer le robinet électronique des toilettes — qui pourrait s'y intéresser ? Les vingtenaires adorables que j'ai rencontrés me foutent la frousse, j'ai peur pour eux. Ils sont dans une école précieuse et délicate, somptueux locaux d'une ancienne abbaye entourée d'un parc, mais ils semblent si fragiles, comment survivront-ils ? J'en veux beaucoup aux militants (de mes amis) qui leur bourrent le mou avec des slogans du genre « PATRIARCACA ». En quoi — en rien — cela peut-il les aider ? Ça les affaiblit beaucoup... En fait, je voudrais bien sûr les aider (comme on m'a aidé dans la vie), mais la tâche me paraît trop immense, je ne sais par où commencer. L'impression que c'était infiniment plus facile pour nous — ou bien c'est une vue de l'esprit ? (Comme tu vois, je t'inclus assez cavalièrement dans ce « nous ».) Je pars en Suisse romande après-demain pour la suite de cette « tournée internationale  ». Je lis un livre sur les loups (Baptiste Morizot) et j'aimerais être un loup. Tu ne veux pas m'écrire un livre sur les loups ? J'aimerais qu'il n'y ait plus que des livres sur les loups, oui, mon Dieu ! j'aimerais n'être qu'un loup, un jeune loup... Vivement ma réincarnation ! 😘


Merci de ce beau message. Ce qui est stupéfiant, c'est ton instinct cosmique : je suis en effet en train d'écrire un livre, et oui oui oui, il y aura un loup, dedans, et quel loup ! Ce livre est trop immense pour moi, comme pour toi la tâche d'aider ces gens, comme pour Herman Melville d'écrire Moby Dick. C'est exactement pour ça qu'on doit y aller.


Labels:

Wednesday, June 23, 2021

S cène de jury


Mes chers amis, 

Comme vous l’avez compris, je suis arrivé au jury, lundi, jour du solstice, avec beaucoup de ce stress qui ne m’a quitté que le soir grâce évidemment à votre soirée si amicale, l’une de ces soirées dont seule la Belgique a le secret. Je me suis alors dit qu’après tout, le but, le jeu de cette journée, ç’avait été exactement d’apprendre à survivre à une certaine tension, que c’était l'expérience que nous avions eue à vivre — et j’ai réintégré cette journée dans mon champ d’amour (je suis étonné des mots que j’emploie, mais comment dire ?). Toutes les relations que je crée, j’ai envie de les placer dans un rapport d’inconditionnalité, qu’elles soient éphémères ou durables. Cest pour moi lessence du théâtre qui m'anime et peut-être de la vie, est-ce que je sais ? Participer à un jury (pour la première fois) m’a donc mis dans une certaine complexité, ça m'a secoué. Parmi les cinq livres que j’ai lus, j’ai été — Dieu soit loué — comme un poisson dans l’eau chez Perrine, Adèle et Bartho (pourtant si totalement différents) et pas (le diable soit maudit) chez Chloé et Robin. Trois sur cinq. Je voudrais réaffirmer que ça ne veut rien dire. Je voudrais même dire que c’est peut-être plus fort de m’avoir déplu. J’ai impression de le constater. Ces deux textes me restent peut-être autant, peut-être même plus que les autres. Par exemple, tout à l’heure, rue de la Roquette à Paris, il pleuvait à seaux, j’ai vu une scène que décrit Chloé, que j’ai remarquée : cet homme sous la pluie en costard, à cause d’une phrase lue chez elle qui m’avait justement agacé (pourquoi ? mystère) : « Son costume gris virera au noir, sur les bras et les épaules, comme si la teinture s’échappait de son veston ». En effet, le costume gris rue de la Roquette à Paris virait au noir comme si la teinture s'en échappait, l'homme avait un air jovial — je ne laurais sans doute jamais remarqué, mais, après lavoir lu chez Chloé, je lai remarqué. Ce nest quun exemple. Chez Robin, c'est la scène du « stock-car », mot que j’ai appris, qui se mélange beaucoup, entre autres, à mes rêveries. Il est donc tout à fait possible que les livres qui maient agacé soient ceux qui me restent le plus. Cest absurde, mais c’est comme ça. Je n’ai aucune idée de la raison pour laquelle j’ai rejeté le livre de Chloé et celui de Robin si ce n'est, tout simplement, la fatigue d’avoir à enchaîner cinq livres. Dans mon esprit, je me sens moins coupable envers, toi, Robin, parce que juste avant que je parle (si mal), le délicieux Théo m’avait dit — ouf ! — qu’il allait, lui, te soutenir ; mais, bon, Chloé, toi, tu t’es tout pris dans la gueule absolument sans raison. Mea culpa. Voila ce que je voulais vous dire. Bonnes vacances à tous ! Bravo encore à, toi, Keliane, d’avoir, dans ce stress général, su créer une île de vrai temps, vrai espace, vrai bien-être, vrai repos dont j’ai su profiter. (Je t’ai mis 20, du coup, parce que l’excellence est facile à noter, c’est 20.)

Bonne vacances à tous et au plaisir !

Yves-Noël

Labels:

Tuesday, June 22, 2021

M ise en contact


Bonjour Perrine, bonjour Sébastien, comme promis je vous mets en contact. J’ai expliqué à Perrine ce que tu fais, Sébastien, l’Unesco, l’« acte d’hospitalité comme patrimoine mondial » et l’œuvre-bateau, extension du musée, pour sauver des migrants. Perrine a écrit un texte qu’elle représente aussi en scène (à l’école de La Cambre) qui s’inspire d’un « musée des Gestes et de la Parole » de l’époque coloniale et dont elle redéploie la rêverie, pour moi, avec brio. Je lui ai dit lors de ce jury de lundi : « Ce que j’aime, c’est la manière qu’a ton livre de m’emmener où il veut (ou peut-être où il ne veut pas, d’ailleurs), mais il est une présence, un guide amical pour je ne sais quoi », que c’était un texte qui laissait très ouvert sa perception et qui insistait sans cesse sur cette liberté à le percevoir, à l’imaginer, à le lire. Qu’il se présentait comme une utopie, celle poursuivie par les poètes, du livre ouvert, du livre dans l’Ouvert, pour parler par exemple comme Rilke, mais tant d’autres (Marguerite Duras parlait d’« état de l’apparition », qu’il fallait laisser les livres dans l’état de l’apparition, elle rêvait de ça). Que c'était le livre (lu parmi ceux de La Cambre) qui avait le plus d’ambition poétique et que cette ambition est, au fond, la seule que je comprenne, non pas rajouter des histoires, faire tourner les histoires, éternelles histoires mal articulées dans un organe — la bouche — pas prévu pour ça, mais les chants d’Orphée... Rilke encore : « O langue où les langues finissent. Temps vertical perpendiculaire à la ligne de fuite des cœurs ».

Je lui ai dit aussi que pour moi les livres étaient des observatoires de la vitalité et que le sien l’était particulièrement. 

Je pense vous pourriez vous entendre…

Yves-Noël 



Nous entendre sûrement, tant cela me parle ! 

Merci Yves-Noël pour la mise en lien, et le tissage. 

Je ne sais comment un livre peut rencontrer un navire, lui-même un peu pensé comme « livre ouvert » (« concrètement » comme disent certains, en tant qu’espace aussi habité par du texte, et considérant plus largement qu’avec le PEROU j’essaie de suivre cette piste : écrire hors l’espace du livre pour atteindre, en l’occurrence, le grand-large), un navire contenant lui-même des livres, dont un carnet de bord. Mais si le coeur t’en dit Perrine, parlons-en un beau jour ? 


Bien à vous deux, 

Sébastien 


Labels:

Friday, May 07, 2021

T u en as une grande


Excuse-moi, Bartho, j’ai encore oublié la phrase (que j’aimais tant), quand la voiture va dans la neige, elle s’enfonce dans un matelas comment ?

Yves-No


Salut Yves-Noël, 

Du coup c’était : 

« La voiture évitait in extremis le ravin du premier lacet et s’engouffrait dans le bas-côté. Elles s’enfonçait dans la poudreuse comme dans un matelas usé. » 

A la prochaine ! Bien à toi, 

Bartho 


Oh, le matelas usé ! Génial !

A bientôt, amuse-toi (tu en as une grande, de capacité de t’amuser, semble-t-il, démultiplie-là encore !)

Yves-Noël 


Labels:

Thursday, May 06, 2021

J ury baisé d’un bout à l’autre (envoi)


Donc rappelez-vous la phrase de Moreau (Jeanne, pas Gustave) : « Il n’y a pas de mauvais acteurs, il n’y a que des acteurs qui ont peur ». Vous êtes des acteurs — pas des « lecteurs » au sens où vous pourriez vous cacher derrière votre texte (je ne suis pas là, seul compte le texte), mais qui alors ne vous le revaudra pas ! (je peux vous l’assurer). Non, c’est simple : vous devez être là, ici-même, faire de chaque moment, votre moment, un matin. Les éboueurs passent dans la rue. Vous devez jouer. Hors, c’est là la bonne nouvelle (ce ne sont que des rappels), jouer, ça veut dire vivre. Selon la formule de Depardieu (Gérard) : « Moi, je ne joue pas, je vis ». Ou selon la formule de Claude Régy (le professeur au Conservatoire s’adressant à l’étudiante Valérie Dréville) : « Tu sais, tu n’es pas obligée de jouer, tu peux simplement rêver les choses ». Vivre / rêver. Vous n’avez que ça à faire sur cette Terre ou devant un jury. Le sublime livre de Céline Minard que j’avais dans ma poche l’autre jour se termine sur cette phrase : « Je suis la rêverie ». Ou encore la célèbre phrase d’Hölderlin : « Plein de mérites, mais en poète, l’homme habite sur cette Terre ». C’est votre présence qui est le poème. Le texte (texte poétique, toujours aussi), c’est en plus. Cerise sur le gâteau. Remplissez l’espace de la présence intense (sans tension) de votre présence. Votre présence n’est pas brimée, pas une image, elle est réelle, elle occupe l’espace réel en entier qu'elle transforme (comptez bien vingt-cinq mètres autour de vous dans les quatre directions et en bas, en haut, il faut que vous vous sentiez à l’aise). C’est ainsi que, dans votre espace, nous y serons, invités. Et la magie est faite. A l’intérieur : ce qu’il se passe, c’est-à-dire la liberté, l’improvisation. Et puis alors, vous me direz, le rapport au texte ? Il existe, il existe, oui, oui. Vous n’êtes pas sans rapport avec ce que vous allez lire, oui, oui, vous entretenez un rapport. Oui, oui, je dirais, mais c’est un rapport SUBTIL oh, combien ! Surtout vous le laissez tranquille, le texte. Pas faire le malin. Pas tricher. Sur le fil. Aux aguets. Articulation, pas dénigrer non plus. Pas le juger. Respecter. Même si c’est vous qui pensez l’avoir écrit, votre texte, regardez-le comme il est : d’une autre espèce vivante. Souvenez-vous de la phrase de Virginia Woolf (extraite de sa conférence parfaite, Words, English words…) : « All we can say about them [les mots], as we peer at them over the edge of that deep, dark and only fitfully illuminated cavern in which they live — the mind — all we can say about them is that they seem to like people to think and to feel before they use them, but to think and to feel not about them, but about something different. » (« Tout ce que nous pouvons dire à leur sujet [au sujet des mots], en les observant par-dessus le bord de cette caverne profonde, sombre et seulement éclairée par intermittence dans laquelle ils vivent — l'esprit —, tout ce que nous pouvons dire à leur sujet, c'est qu'ils semblent aimer que les gens pensent et ressentent avant de les utiliser, mais que les gens ne pensent et ne ressentent pas à leur sujet, mais à propos de quelque chose de différent. ») On ne peut pas le dire aussi nettement, aussi simplement (en tout cas en anglais). Si, peut-être Pierre Dac, plus lapidaire : « Rien ne sert de penser, il faut réfléchir avant ». Bref, occupez-vous l’esprit à faire des choses qui ne soient pas directement en rapport avec vos mots (vos maux), ça fera du bien à tout le monde, ça vous calmera, ça les calmera, ça nous intéressera et ça — peut-être — sans doute — laissera ce qui est déjà là résonner, c’est-à-dire les mystères immémoriaux s’entretenir, s’entretenir dans l’instant présent, sensuellement... 

Je serai content de vous revoir, en tout cas, moi, et je crois que j’aurai plus peur d’être dans le jury que vous devant : tant mieux ! comme j’ai toujours beaucoup plus peur en tant que metteur en scène qu’en tant que comédien puisqu’en tant que comédien, si ça ne va pas, je me dis que je trouverai toujours une solution : il suffit d’être (c’est quand même pas sorcier). Metteur en scène assis dans les gradins, ou derrière une table de jury, on ne peut que peu agir... Car être, c’est agir (faire est une illusion). Voilà, le grand sage a parlé ! Ce sont mes derniers mots ? Oui, ce sont mes derniers mots (et encore ils n'étaient qu'une répétition...) A VOUS ! 


Yves-Noël

Labels: