Sunday, April 16, 2023

A ccipit ut det


En ce moment, je lis Umberto Eco. Déjà lu 500 pages, il m’en reste 400, du Pendule de Foucault. Je vais y arriver. Je le veux. Alors, aussi, je suis tombé sur un débat qui m’a fait penser à ce que vous aviez fait lors de notre première rencontre.


Ce qui me permet de souligner ici ce que je pourrais apprécier dans ce que vous me montrerez mercredi, les qualités d’humour (« on peut rire de tout », devise indispensable), de détachement, de culture et donc d’humilité (savoir dans la durée d’une vie humaine, c’est savoir qu’on ne sait rien — jouez donc aux vieillards plutôt qu'aux jeunes — ou en même temps), d’implication et d’éloignement, de digression, de confiance, d’improvisation, de « moment présent » (le kairos), de plénitude, de rapport avec le public, de jeu, d’ironie, de tendresse, l’idée que la vie est un bon moment à passer ensemble, d’absolu personnel, d’envers-et-contre-tous, l’excellence, le courage (pas l’autruche, mais le chevalier Bayard qui reçoit pour donner), l’invisibilité — ou la porosité (laisser, à travers soi, passer les regards comme Proust explique qu'il faut lire par transparence (un autre livre que celui qui est écrit) et regarder aussi le monde en transparence), etc.

ce qui peut tout à fait bien s'ajouter aux qualités (ou thématiques), mon Dieu, obligatoires, auxquelles nous ne couperons pas, même si nous en avions l’envie (c’est l’air du temps), les thématiques d’identité, d’autofiction, de vengeance, de retournement de situation, d'affirmation de soi, de revendication, de plainte, de peur, etc.

Une citation merveilleuse : « I used to be perplexed, but, now, I am no longer sure of it ». C’est Umberto Eco qui la cite dans l’interview, en expliquant qu’il n'en a jamais trouvé vraiment la source…

Prenez confiance dans vos capacités de maturité : c’est fait, c’est déjà fait, l’effort pour y parvenir ne se montre pas. De toute façon, ce sera réel. Un moment — de réel (c’est-à-dire qu’on doit n’y rien comprendre) dont vos textes tenteront le bref récit (à la Tchekhov), le poème… 

Cela peut-être aussi, trouvé sur Wikipédia, sur la notion de « lecteur implicite » (ou spectateur) : « Eco avance alors la notion de texte en tant qu’espace « paresseux ». Par ce concept, il entend faire comprendre au lecteur que la lecture est une activité créatrice, qu’il est un agent actif du texte. Ce lecteur impliqué dans le texte est ce qu'Eco nomme un « lecteur modèle », c'est-à-dire un agent capable d'actualiser les propositions du texte afin de saisir le plein potentiel du texte. »

YNG



Tu peux y ajouter cette méthode un petit peu poussée, un petit peu exigeante (il faudrait plus d’une journée, nous n’atteindrons sans doute pas le dernier stade mercredi, tout au moins nous ne pourrons pas le vérifier), mais qui peut peut-être leur donner la mesure d’une ambition au moins théâtrale (c’est extrait du Pendule de Foucault) : 

« Au premier stade, tu devrais réussir à communiquer avec d’autres esprits, puis projeter en d’autres êtres des pensées et des images, charger les lieux avec des états émotifs, acquérir de l’autorité sur le règne animal. Dans un troisième temps, tu essayes de projeter un double de toi dans n’importe quel point de l’espace : bilocation, comme les yogis, tu devrais apparaître simultanément en plusieurs formes distinctes. Après, il s’agit de passer à la connaissance suprasensible des essences végétales. Enfin, tu essayes la dissociation, il s’agit d’investir l’assemblage tellurique du corps, de se dissoudre en un lieu et réapparaître en un autre, intégralement — je dis — et non pas dans son seul double. Dernier stade, la prolongation de la vie physique…
— Pas l’immortalité…
— Pas dans l’immédiat. »

Bises,
YN


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Saturday, March 11, 2023


Salut Gilles ! 


Malheureusement je ne suis pas libre le 23 mars. Ce que je peux conseiller, c’est de délaisser la subtilité (que Virginia Woolf proposait, par exemple), pour y aller franco — un peu à la Boris Charmatz, mais aussi à la manière du génial Tino Sehgal dont il n’est pas facile de parler parce qu’il interdit toute reproduction de ses œuvres (films, photos, enregistrements sonores). Il avait envahi le Palais de Tokyo à Paris par un ensemble de plusieurs pièces de danse qui, occupant chacune un espace vide, pouvait n'en former qu'une seule immense. Ces pièces étaient activées par des dizaines de performers qui se relayaient pendant toute la durée de l’exposition, des groupes et des groupes. C’était paraît-il fatiguant (des amis y ont participé), mais enthousiasmant collectivement (et pour moi comme spectateur : extraordinaire). C’est ici (d’après les photos que tu as montrées) un espace immense, très beau, avec une très mauvaise acoustique, donc c’est une donnée — une contrainte — qui ne peut être qu'enthousiasmante et il faut y aller très physiquement, très « performers ». Qu’on entende ou pas, il faut accrocher sonorement « de l’écrit » C’est physique, c’est pour un effet immédiat, c’est un ensemble, ça montre que la diversité (des écritures) peut être portée collectivement. Je pense que ce n’est pas la meilleure idée de faire des choses individuellement chacun dans son coin avec les problèmes techniques qui vont occuper le temps ou l’énergie pour un résultat sans doute globalement faible (ni fait ni à faire), mais j’avoue que je parle là en spectateur qui s’ennuie souvent avec ce genre de petits stands de vendeurs à la sauvette. Je pense qu’il vaudrait mieux arriver à réinventer la force du collectif, le fil à couper le beurre. Le groupe que j’ai rencontré est potentiellement fort (groupe uniquement de ceux qui veulent, évidemment *). J’ai pensé, en me réveillant, je me suis demandé si ça ne serait pas possible que tout le monde apprenne un morceau des textes des autres et de donner cet ensemble d'extraits fort, à l’unisson, presque politiquement, comme des manifestes. A haute voix, ensemble, volontairement, regroupés comme un essaim (et ça démarre au milieu des gens) ou parfois dilatés sur plus d’espace (entourant les gens, donc), mais toujours à l’unisson. C’est peut-être très difficile, il y faut de l’enthousiasme et des répétitions, mais ce serait aussi l’avantage, si on a bien répété, d'arriver le soir même de la performance avec tout dans la tête et rien dans les poches. Evidemment, idéalement, il faudrait quand même un chorégraphe pour aider à structurer (ou l’un du groupe fait « œil exérieur » ?) Ça doit être court (et, au besoin, se donner plusieurs fois dans la soirée) et la difficulté, ce sont les cuts. Il faut trouver le moyen d’accentuer les différences, les écarts entre les extraits, peut-être parfois quelques suspensions de silence (comptées pour recommencer tous ensemble) et d'autres fois, très enchaîné au contraire, cadavre exquis. il faut qu’on ait l’impression d’écritures très opposées (dans les styles, etc.). Evidemment, plus les extraits semblent passer du coq à l’âne, plus l’unisson est impressionnant. Il faut une grande confiance, une grande jeunesse : on a raison. Enfin, voilà, il faudrait sans doute plus de temps. En tout cas, y aller au bluff comme d’habitude. Une fois les extraits choisis, les apprendre et les réciter ensemble tout le temps, tous les jours, pour les avoir bien en bouche et pouvoir ensuite les parler dans la circonstance improvisée (le soir-même)… 

Voilà, c’était une suggestion. Il y en aurait sans doute beaucoup d’autres… 

Bisous,

Yves-No


* Je viens de visionner un bout de vidéo où Françoise Sagan parle de la définition de Sartre de la liberté : Etre libre, ce n’est pas faire ce que l’on veut, comme les gens disent, mais c’est, plus subtil, vouloir ce que l’on peut (faire). J’ai envie de faire les choses que je PEUX faire. C’est à ce moment-là, selon Sartre, que je suis libre

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Wednesday, February 15, 2023

S how-biz


Gilles Collard m’a proposé que nous travaillions ensemble sur trois jours, deux début mars, et un au mois de mai. C’est un temps très court, mais c’est un temps. Je vous propose de transmuer l’étroitesse de cette durée en un gain : l’obligation de travailler dans l’urgence. L’urgence (comme plaisir) impliquant de faire confiance à ses intuitions. Le premier geste est le bon. Pas le temps d’en chercher un autre. Ce n’est pas le tempo d’un apprentissage, où, normalement, on « prend le temps » (dans la vie, nous savons que nous ne l’avons pas), mais j’ai été le spécialiste des spectacles bâtis ultra rapidement, presque en temps réel. Déjà très court, je réduisais encore le temps des répétitions en ajoutant des avant-premières (ce qui permet d’aller plus vite dans la « cristallisation »). Dans le meilleur des cas, le spectacle était bâti le premier jour des répétitions, on n’avait plus à le retoucher. On se contentait, les autres jours, de le « jouer ». Une forme collective ou pas. Il y a des sociables et des orgueilleux. Les écrivains en général sont très orgueilleux (si j’en crois mon expérience), presque par définition. Faire une œuvre collective consent un effet de troupe. Une troupe pour quoi ? pour défendre la littérature ? C’est vrai que ça ne tient pas debout… Peut-être peut-on imaginer le degré zéro de la formule collective : le plateau télé. Qui n’existe même plus depuis longtemps. Disons, la célèbre émission « Apostrophe » (ou « Bouillon du culture », par la suite), jamais égalée, à la fois pleine d’écrivains (les faux) et d’absents (les vrais). Duras l’a dit : « J’aurais juré que jamais je viendrais » au moment d’y être reçue, mais seule, pour L’Amant. Mais ni Sarraute ni… (etc.) Nabokov, mais là aussi dans un dispositif spécial. Mais Annie Ernaux souvent (etc.) Bref, en être ou pas (de la Société du Spectacle) — ou à des degrés divers  — pourrait être source d’inspiration, de jeu (et de réflexion), de prise de vitesse. Jouer à ça. Disons, apporter un peu d’étonnement, de champ, de second degré au « phénomène littéraire », mélange, peut-être, de sacré et de strass. Par exemple, quelle surprise d’entendre Cioran avouer que son éditeur lui demandait de sortir un livre tous les deux ans arguant que, sinon, on allait l’« oublier », pauvre chou. Par exemple, les performances télévisuelles de Christine Angot, de Guillaume Dustan, de Virginie Despentes : réussir très vite, tout de suite... A quel degré la littérature se réserve-t-elle, secrète, labo, dans la chambre noire de l'écriture ou se débauche ? Sans doute un partage du temps. Commencer très jeune et faire un best-seller comme dans le cas de Françoise Sagan est aussi la solution. En tout cas, ce sont des questions — personnelles — qui peuvent faire l’objet d’un débat collectif. Occuper le terrain ou ne pas. Normalement il faut du temps à chacun, les écritures sont contradictoires, mais le plateau télé (de cette époque) amenait une utopie : les écrivains peuvent échanger, mondains. Quelques esclandres, bien sûr, restés célèbres, Peter Handke engueulant Françoise Sagan, etc. Jouer avec ça, le manque de temps, le manque de préparation, mais la joie d’en être, quand même ! (devise de Sarah Bernhardt). Duras avait dit à la fin d’un spectacle où on l’avait amenée, en banlieue de Paris (à la MC93) — tout un voyage, on s’était perdus en voiture, elle avait dit : « Je crois qu’ils ont renoncé à faire des cartes » (de la banlieue de Paris) —, mais elle avait dit à la fin de ce spectacle qu’elle n’avait pas aimé : « C’est une tentative de destruction d’un texte, mais, comme le texte vaut zéro, il ne le supporte pas ». Cela supposait que si le texte avait valu quelque chose, il en serait ressorti vainqueur. (Je me souviens, de ce spectacle, qu'avait été fabriqué, pour chaque spectateur, un fauteuil entier, très confortable, avec dans son accoudoir une petite télé qui diffusait, from time to time, pas toujours, un film porno — ça m'a marqué, j'avais pas l'âge.) Et c’est vrai que, pour aller dans ce sens, je n’ai jamais vu de spectacle d'une pièce de Shakespeare vraiment raté : dans tous les cas, Shakespeare survit. Marivaux aussi (etc.) Je fais allusion à Shakespeare aussi parce que c’était la mesure, pour Virginia Woolf : écrire comme Shakespeare ou pas (elle en parle dans Une chambre à soi) (et, en effet, elle, elle y est arrivée).

Jouer peut-être à se vieillir (à s'imaginer au bout d'une longue carrière). Jouer beaucoup de la mauvaise fois et du mensonge. Marlon Brando dit dans un bout de vidéo célèbre qu'on ne pourrait survivre une seconde si on ne pouvait pas mentir. Acting is a survival mechanism. It's a social ungun and that's a lubricant. People lie constantly everyday by not saying something that they think, or saying something that they don’t think, or showing something that they don’t feel or kind of giving appearance of feeling something that they don’t actually — I said that, didn’t I. Il y avait une fois chez les Renaud-Barrault, dans la grande salle, une pièce de Marguerite Duras (probablement Des journées entières dans les arbres) montée par Jean-Louis Barrault, tandis que Claude Régy mettait en scène dans la petite salle une ou plusieurs pièces de Nathalie Sarraute. Il avait été convenu, pour faire un peu de publicité, d’organiser au théâtre, un lundi, une soirée Duras-Sarraute avec des comédiens, des spécialistes et, le clou de la soirée, c’était que Marguerite Duras allait lire un extrait de Sarraute et que Nathalie Sarraute lirait un extrait de Duras. Elles l'avaient bien sûr accepté. Et voilà que, la première, Sarraute lit Duras, très bien, et c’est à présent au tour de Duras de s’exécuter, mais, là, coup de tonnerre : « Tous ces petits mots gris, moi, je peux pas lire ça… » Claude Régy qui me l’a raconté m’a dit que Sarraute lui en avait longtemps voulu… Enfin, voilà, vous aurez compris, par ces quelques exemples, que je suis une personne d’une autre époque, disons que je me réfère aux époques qui m'ont formaté de manière indélébile (et débile, en plus) : on n’a, après tout, qu’une unique matinée de printemps. Ce ne sont là que deux-trois façons de me faire connaître, pas d’imposer quoi que ce soit, mais quand même un encouragement à jouer avec les degrés entre les choses, les ambiguïtés, les incongruités et d’accepter le kitsch de situations forcément secondaires en s'appuyant sur la confiance dans votre matériel textuel — que, puisque ici il s'agit d'une classe de jeu, je considérerai comme acquise. Mais il y a des degrés. Sarraute disait à propos de Duras : « Si je pouvais avoir le centième de la confiance que cette femme a en elle… » Les Situations secondaires, c'est presque un titre…

Bien à vous, 

Yves-Noël 


PS : Un autre thème, l'idée de faire table rase (je lis, en ce moment, les entretiens de Bernard-Marie Koltès publiés chez Minuit, où il se présente comme quelqu'un qui lit très peu, deux ou trois auteurs, c'est tout ce qu'il supporte, qui ne va jamais au théâtre...) L'idée : avant-moi-y-avait-rien (ou peut-être, mais je ne suis pas au courant...) Bref, il s'agit, sur ce « plateau télé », d'avancer soit la folie (l'art du jeune âge), soit la mort (l'art du vieil âge) ou les deux, mon capitaine ! 

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