Monday, May 19, 2025

 
Parfois
La sensualité éclatait 

Le monde du manque n’est pas le monde
Allez souffrir, allez savoir

J’étais — et suis toujours — enfermée par ma mère dans un savoir-château dont la clé a été jetée dans le puit dont, dans mon enfance, on tirait de l’eau. Je demandais à mes interprètes — c’est-à-dire des gens que j’admirais profondément — de faire que le spectacle soit comme une « leçon de liberté » offerte aux spectateurs ; il fallait que ces interprètes offrent en exemple leur capacité à « se libérer ». De faire non pas ce qu’ils voulaient, mais ce qu’ils pouvaient. Je le répétais : « Ne faites que ce que vous savez faire ». Se libérer de quoi, je ne savais pas trop (je n’aurais pas pu le dire), mais, dans ma biographie, je le sais : de ma mère. De ma mère ancienne. Dangereuse personne privée désaxée… Je rencontre Laurent au café Les 2 gares qui me dit que la vieillesse a rapproché sa mère de lui, la lui a rendue affectueuse, qu’ils rient ensemble alors que ce n’était jamais arrivé. Oui, il s’agit que les mères vieillissent pour leur donner une chance. Les mères ratées sont des petites filles maudites (elles ne grandissent jamais), mais la vieillesse, la maladie, leur donnent une seconde chance (et à leur progéniture aussi). J’aime beaucoup (depuis toujours) les vieilles dames (Laurent aussi). Les grand-mères sont meilleures que les mères. Je leur disais aussi : « Soyez les publicités de vous-même ». Oui, j’avais besoin que les interprètes soient phénoménalement épanouis, en roue libre, en instinct de liberté. En volonté de puissance, aurait dit Friedrich Nietzsche, ou volonté de plaisir

« le cœur empli moitié de jeux enfantins, moitié de Dieu »

« Mais qu’ai-je fait de ma vie, pensa Mrs Ramsey »
 
Un bébé pleure dans la rue
C'est la joie des fenêtres ouvertes


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Friday, September 13, 2024

A ll the time


J’apporte le même éclair au café acheté à Sizun puisqu’il avait paru plaire la première fois, mais on me fait remarquer que ma tante Hélène est maintenant « sous le régime mixé ». Tout est mixé, depuis qu’elle a fait, une fois, une fausse route. Je suis bien embêtée. Je demande si je peux lui donner au moins la crème, oui, la crème, ça va bien. Je demande une petite cuillère et je nourris ma tante à la cuillère comme je le ferais d’un enfant, d’un animal, d’une vieille dame. Manger est une chose si ancienne. Plus tard, une aide-soignante plus « humaine » — une exception dans cette maison de retraite alors que, dans d’autres maisons de retraite — comme celle de ma mère —, c’est l’inverse qui est l'exception — me dit (mais à voix basse) : « Oh, elle pourrait et elle a bien du plaisir aussi à mastiquer, mais, bon, par sécurité… » Bien entendu, personne ne veut être responsable d’une fausse route peut-être mortelle (ni moi, bien entendu). Voilà pourquoi tout est faux, on veut les protéger, les rattraper de la mort, les mourants, mais c’est surtout qu’on ne veut pas d’emmerdes, tout le monde se défausse. Encore une fois, j’ai connu la situation inverse : beaucoup plus d’art de vivre, d’enthousiasme, moins de « sécurité ». Je suis désolée de vous parler encore de ça, mais je ne trouve rien à la hauteur, à dire, dans ma vie, que l'approche de ces gens que j’ai la chance de connaître qui sont au bord de mourir et je me languis d’eux. Je m’ennuie, en vérité, dans ma vie solitaire. Soudain, avec eux, leur humilité magnifique de perdants, je m’éclaire : C’est ça, la vraie vie, ce n’est pas ce capitalisme triomphant permanent, cette pub permanente, cette fausse complexité de « la vie » qui est, en vérité, une forme d’une indigente simplicité, dont on fait croire qu’il s’agit de tout. Je le dis mal, je ne sais pas ce que je dis, mais Tilda Swinton, ici-même, sur IG, le dit et le prononce mieux en anglais : « That is really deep in our culture (actually our Western Culture, I would suggest), the idea that it’s a terrible tragedy for someone to die — as if it’s bad luck — or bad management — and maybe the mark of someone who hasn’t quite got the stuff. It’s so unfair, it’s really so disrespectful — and also delusional because we’re all dying, all the time. » J’entends des mouettes à Paris. Nostalgie, 


déjà. 

Mais je les connais. 


Et la fenêtre, encore à Paris, est grande ouverte...


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Thursday, March 14, 2024

D imanche à la maison


Abandonner ma mère, me restera-t-il à abandonner ma mère ? Oui, bien sûr, c’est un rôle qui m’a habité, ma mère, oui, bien sûr. Des exorcismes, des voyages, une autre vie… Il ne faut pas trop penser aux morts. Il faut penser à eux comme ils étaient. Pas morts. Mais ma mère, elle était, elle était… c’est difficile à dire, morte et pas morte comme un roman très difficile où il y a tout…


Je suis une vieillarde et ça ne fait pas une histoire


J’ai regardé encore (pour la millième fois) l’extraordinaire « Portrait-souvenir » sur Marcel Proust que l’on trouve sur YouTube, extraordinaire parce que parlent ici ceux qui l’ont fréquenté — et la concomitance avec Don Quichotte me frappe. Une vocation, c’est-à-dire une vie dédiée (à une œuvre), une idéologie puissante, personnelle, de la folie de laquelle on ne peut pas démordre (dans le cas de Proust : la solitude inaliénable de l’être humain, le faux, l’impossibilité de toute relation humaine, amour, amitié) et l’extraordinaire courage pour retourner le monde, le redonner, le renommer, le monde, à son idée personnelle, pour le recomposer, pour le faire exister exactement comme un monde libre et neuf, comme un monde personnel non reconnu par les autres au premier stade, mais qui sera reconnu plus tard par la notoriété. Un monde introspectif pour se connaître soi. A partir de là, toutes les extravagances, on se balade dans la réalité comme un clown, en inversant la nuit et le jour, en amusant la galerie, hypersensible, en n’étant — très sérieusement — qu’au service de l’œuvre, de la grande œuvre, exactement comme le dit Nehémie dans la Bible (en substance car c’est plus long et plus beau) : « J’accomplis un grand travail et je ne puis en descendre », en faisant face avec courage, en combattant avec lucidité les ennemis-enchanteurs prêts, toujours, à détourner de l’accomplissement de l’œuvre, allant même, dans le cas de D Q, jusqu’à voir s'en publier un plagiat, des pages et des pages d’une œuvre fausse. Et puis, bien sûr, le réel finit par regagner, le temps d’accomplissement se fane… Mais peut-être que, comme Proust, D Q, avec l’aide de ses scribes narrateurs et des lecteurs, réussit aussi à mettre le mot « Fin » à son œuvre avant de mourir, à ne pas laisser l’œuvre inachevée : un monde mort (la chevalerie) continue d’exister ; un monde sorti des livres donc du passé, exhumé et réalisé, retourne au Livre — à la fin du livre, le livre commence —, à la parole voyageuse, divine, sans fin, pour les siècles des siècles 


« C’est le Dieu du ciel qui nous fera réussir, et nous, ses sujets, nous nous levons et bâtissons »


Lire, c’est souvent (essentiellement ?) penser à sa vie comme un tel échec (douleurs données, douleurs reçues, disons) qu’il n’y a plus que les mots (qu’on les comprenne ou non ou seulement en partie) pour survivre. C’est peut-être ça, lire…


Il fut un temps où la colère était un péché. Au point (si vous me permettez un souvenir personnel) que Claude Régy, dans ses cours ou ses mises en scène, affirmait que la colère était aussi une énergie positive, un déferlement d’énergie qu’on pouvait admirer, mais il le disait parce qu’il aimait prendre le contre-pied. C’était un temps où être artiste, c’était prendre le contre-pied (il aurait voulu démontrer aussi qu’on vivait — ou peut-être seulement lui ? — dans un matriarcat, plutôt que dans le patriarcat que tout le monde vilipende — ce temps n’est peut-être pas totalement différent du nôtre —). Mais la colère, autrefois péché mortel, est maintenant porter aux nues : vive la colère ! la colère rien-que-ça-de-vrai ! la colère plus-vraie-tu-meurs ! la sainte colère ! la colère en-veux-tu-en-voilà ! Il faudrait donc qu’un Claude Régy (qu’un artiste, quoi) prenne le contrepied et prône les énergies de la tendresse, de la compassion, du pardon, de la charité, de la tolérance… 


Mais ce temps a eu lieu et j’étais cet artiste. Dans quel temps, mon Dieu, vivons-nous ?


« Toute quête, répondit Quichotte, se déroule à la fois dans la sphère du réel, ce que les cartes [routières] nous enseignent, et dans la sphère du symbolique dans laquelle les seules cartes sont celles que nous avons, invisibles, dans l’esprit. Cependant, le réel est aussi le chemin vers le graal. Nous poursuivons certes un but céleste, mais n’en devons pas moins emprunter les autoroutes. » (Très belle page 149, je ne recopie pas tout)


Einstein essaye de comprendre les lois de l’univers. Mais c’est imaginer que l’univers possède une rationalité. Une rationalité qui nous échappe. Hors il y a une limite à ça, c’est la rationalité. L’univers est peut-être plus certainement fou. (Je ne sais plus où j’ai lu ça)


Mon corps tout contre ton corps évoqué par tel


Alors, t’as réussi à dire beaucoup de mal de moi, aujourd’hui ? C’est ta principale activité amoureuse, non ? 


« Je soupire au défaut des défuntes pensées »


« la nuit sans date de la mort »


J’étais heureuse de personne, mais de la lumière qui baissait, inconsciente (sur les pages d’un livre que je ne pourrais bientôt plus lire)


Pourquoi ai-je eu cet accident ? Il y aurait tant de réponses. De réponses imaginaires. Parmi le tas, peut-être une seule vérité — ou peut-être que la vérité, s’il y en a une, serait la somme exhaustive — ou non — de plusieurs réponses, de plusieurs hypothèses…


Mes ongles poussent, en tout cas


Si tu as envie de trouver le chemin pour m’aimer…


« et, dune voix empreinte d’une adoration sans espoir »


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Tuesday, March 12, 2024

C onversion


J’étais allée dans une église. Aux piliers chenus de cette église, dans les collatéraux, il y avait des anneaux scellés : c’était pour attacher les possédés et pour les tenir près des reliques (les ossements) du saint dont l’église honore la mémoire, Saint Mommolin, supposées capables de guérir les aliénés. 


L’église n’ouvre que le vendredi après-midi et le dimanche matin pour parfois deux messes (l’une en polonais), faute de bénévoles. Elle est dans un état de décrépitude et de santé formidable. On y sent l’atmosphère de toujours, assez « Espagne », la misère et la splendeur. Beaucoup de tableaux sont pendus comme pour une expo dans une ruine inutilisée (comme au palais des Papes d’Avignon). 


Il y a un Christ très beau, probablement espagnol, chauve (une perruque de crin et une couronne d’épine ont dû disparaître), les pieds écartés. Il a été placé sur une vilaine croix du XIXème siècle. 


J’ai mis un cierge dans cette église devant la chapelle de la Vierge Marie, j’ai fait la génuflexion quand je suis passée devant le chœur, j’ai senti que tout cela était bon. J'ai senti que je n'avais plus la force du doute. L'horrible force. J’ai cru au message affiché (j’ai pleuré) : « Vous qui entrez dans cette église, sachez que le Seigneur est là, qu’Il vous attend et vous invite à passer un moment avec Lui. Parlez-Lui, Il vous écoute… Partagez-Lui vos désirs, vos peines, vos souffrances, votre vie, vos joies, vos blessures. Tout L’intéresse et Il n’a peur de rien. Laissez-Le vous aimer, Il est là pour vous ! Vous pouvez ne rien dire car Il sait tout de vous, mais Il ne peut rien sans vous, que vous offrir Son amour. Sachez seulement que Jésus est là, présent dans cette église ». C’était écrit avec des coquilles et, maintenant, de recopier (et de corriger) cette prière, bien sûr je pleure encore. Le sacré offre un frisson terrible et fabuleux : et si c’était vrai ? Ne faudrait-il pas tout abandonner, tout donner ? Je déposais mes malheurs et ma souffrance physique au pied de tous les siècles de croyance de tous les morts si nombreux, si vivants. Je priais pour que ma mère voyage dans la lumière, que je me détache d'elle comme elle devait se détacher de moi, que je ne me jette plus sous les voitures. Je comprenais pourquoi, dans le malheur, on se tourne vers Dieu. 


Je comprenais que Paul Verlaine se soit converti en prison, Oscar Wilde au bagne. Le dimanche, j’arrivais trop tard pour la messe à Sainte-Croix, mais je rejoignis celle à Saint-Michel à quelques rues anciennes abandonnées de là. Là, je communiais. Je ne l’avais pas fait depuis des dizaines d’années, mais il y a un temps pour tout... 




« Saint Mommolin, honoré depuis 13 siècles dans cette abbatiale, écoute la prière que je t’adresse en toute confiance. Toi qui est connu pour ton intercession efficace en faveur de ceux qui souffrent, et plus particulièrement pour la guérison des blessures intérieures et des maladies psychiques. Je te prie pour... (nommer la personne). Que la paix du Christ descende dans son cœur et que Dieu, dans Son amour, lui donne la guérison et la force pour avancer et le goût de la vie. Par ton intercession, que Dieu se manifeste à tous ceux qui n'en peuvent plus et qui sont découragés et dépressifs. Enfin, que Jésus, mon sauveur, me guide vers la vie, la vie en abondance »

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Monday, October 16, 2023

En pleine nuit, j’écrirais encore sur ma mère. Aujourd’hui ma mère était dans un état que je ne lui connaissais pas. Je me suis demandé si on ne lui avait pas changé ses médocs, mais la personne à qui je l’ai demandé ne travaillait pas à son étage. Une logorrhée incroyable, un appétit de vivre. Un côté, même, « bon-vivant » presque effrayant. Et puis je m’en suis foutu de savoir si on lui avait changé ces médocs ou pas. Quelle importance ? Quand je suis arrivé, elle parlait avec Rolande (Rolande Vermeil, ça ne s’invente pas) comme deux copines qui prennent le thé, elles regardaient des prospectus, mais passionnément, la belle vie, quoi. Book club. Sur celui des éditions Bayard, il y avait marqué : « LIRE C’EST RÊVER LES YEUX OUVERTS ». J’ai hésité à les déranger. J’étais heureux de voir que ma mère avait une vie en dehors de moi, qu’elle se reconstituait tout un monde comme elle l’avait fait tout sa vie : trouver une dame de compagnie et y aller, foncer. Mais je n’ai rien dérangé du tout, ma mère dans un tel état d’excitation, trouvant des solutions à tout, trouvant des problèmes à toutes les solutions, jonglant. Evidemment dans l’état de délabrement où se trouve la fonction cognitive (c’est comme ça qu’on dit ?), on parle avec ce qu’on trouve, l'important c’est de ne pas s’arrêter (toutes les phrases qui viennent servent), on passe du coq à l'âne, babiller sans désemparer, un sujet chasse l'autre, se baisser pour ramasser. On regarde : on nomme. Elle me présente un peu rapidement à Rolande comme « ma compagne ». Rolande est une jolie femme avec un serre-tête. Ma mère a dû lui dire pour faire connaissance (elle le dit à beaucoup ) : « Vos yeux bleus sont jolis ». Elle est en fauteuil, elle. Elle entend ce qu’on dit, mais y répond très doucement, très faiblement en passant régulièrement d’un visage doux et harmonieux au faciès de la douleur, un masque très pur qui s’inscrit et se désinscrit comme un tic sur son beau visage calme. Mater Dolorosa. « J’ai maman qui m’attend», dit Rolande

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Sunday, October 15, 2023

De ma mère, je ne saurai jamais (jamais plus) que pas grand chose. Déjà petit, j’aurais voulu enregistrer ma grand-mère avant sa mort. Celle qui parlait breton. Je me disais tout ça va disparaître (à jamais). J’avais voulu, mais je ne l’ai pas fait. Ma mère, on ne peut déjà plus l’enregistrer. Sa boîte crânienne s’est vidée, s’est effacée déjà beaucoup. Comme elle disait souvent — et continue de dire — qu’elle n’est pas malade (comme se vantait son père, contrairement à sa mère qui avait une santé fragile, un régime sans sel, etc.), une fois j'avais dit : « La tête… » « — La tête ? Quoi la tête ? » Et elle s’était mise à bouger la tête, à la secouer pour montrer que sa tête fonctionnait bien, exactement de la même façon qu’elle aurait bougé un bras. Je pense à elle maintenant parce que je lis dans l’infini livre du soir le mot « cruche » (« Si la pierre frappe la cruche, tant pis pour la cruche ») ; elle détestait cette insulte, en tout cas, me l’avait-elle dit… C’était au volley sur la plage et quelqu’un avait dit — parce qu’elle avait loupé le ballon : « Mais quelle cruche, celle-là ! » Sur des photos anciennes, j’admire la jeunesse des vêtements, leur contemporanéité. La mémoire, une boîte extraordinaire, mais pas fiable

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Saturday, October 14, 2023

En fait, plus tu parles de souvenirs, etc., plus tu donnes des nouvelles, plus ta mère souffre que tu la quittes parce qu’elle sent bien que tu la rattaches à sa vie, à sa jeunesse. J’ai trouvé un « Cahier de préparation de classe » que je lui ai apporté. Elle est à Joué-du-Bois, dans l’Orne, en Normandie. Je crois que sa sœur est dans une commune voisine. Le soir, elles se retrouvent et elles pleurent. Elles sont très jeunes. J’imagine 18 ans, mais ce n’est peut-être pas possible ; elles sont mineures, elles ne sont jamais sorties de leur Bretagne et, là, on les envoie en Normandie. Les enfants sont des terreurs campagnardes, on peut imaginer, elles sont si jeunes. Ma mère est très belle. C’est avant son mariage. Sur le cahier elle a son nom de jeune fille, elle a écrit : Melle J. Moalic. Il n’y a pas la date de l’année. Elle écrit à la plume. Elle écrit par ex : « Entrée en silence. Appel. Calme parfait. Prise en main des élèves. J’ai qqs difficultés au pt de vue discipline. Hier les enfants se sont montrés bavards, remuants, excités, non attentifs.

Retour sur la leçon de morale d’hier. On décide de faire de réels efforts pour que la classe soit plus calme et pour que l’on puisse mieux y travailler. » Ce texte est finalement très triste parce qu’il ressemble vraiment à ma mère. Elle est fixe. Pas évolué. Maintenant, c’est moi qui lui raconte l’histoire, qui lui lis les passages de ce cahier et, je ne crois pas qu’elle se souvienne vraiment, mais il y a pourtant une familiarité, un plaisir, elle approuve ce que je raconte. Elle ne saurait pas raconter, elle, mais elle valide. Denise est merveilleuse. Tout le monde l’aime. On était à sa table pour le goûter. Elle se comporte comme si elle faisait une croisière, le plaisir de vivre toujours dans une espèce de luxe joué, mais non factice. Elle s’adresse beaucoup à Bernard, un aide-soignant jeune, fort, beau et noir (d’une profonde couleur d’ébène). En partant avec lui, passant près de moi elle me glisse : « C’est copains, c’est tout. Je vous le dis parce que des fois on s’imagine : c’est copains c’est tout ». J’imagine très bien. Elle me fait la bise, à ma mère puis à moi. J’hésite, je suis un peu inquiet à cause de ce que vous savez, mais j’accepte. C’est difficile, au seuil de la mort, de refuser la vie. A table, il y avait aussi Louise, « Mon papa s’appelait Louis, alors on m’a appelé Louise ». On s’émerveille des prénoms, on dit qu’ils reviennent à la mode, certains, que des petites filles s’appelle Louise. Il y a aussi Henriette. C’est très beau, Henriette, peut-être pas encore trop à la mode. Je dis à Henriette que son prénom est dans un des plus beaux poèmes de Rimbaud ; elle est contente. « _ La Juliette, ça rappelle l’Henriette, / Charmante station du chemin de fer » Denise disait à table en parlant de ma mère et de moi : « Elle est gentille, hein, elle est avec son papa, elle est heureuse » Et puis un peu plus tard, elle a encore un demi gâteau qu'elle veut faire passer à ma mère : « Donnez à votre fille, Monsieur… — Elle en a déjà eu 2… — Eh bien, ça fera 2 1/2 ! 

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Monday, August 07, 2023

Il semblerait que beaucoup souffre du patriarcat. C’est la couveuse mère-enfant qui, moi, m’a posé problème. Mon père m’a sauvé. Il n’a pas pu sauver ma sœur. Paraît que le modèle de la mère est plus fort encore pour une fille que pour un gars. Il aura fallu si longtemps pour que la relation avec ma mère s’atténue. Il a fallu son sacrifice dans la maladie, la folie retombée comme un soufflé, son amour animal naïf révélé. Je te baise les mains, je t’adore, je suis heureuse, ma joie est comme celle de Madeleine Renaud dans Oh les beaux jours. Dernier et premier bonheur avant l’éteignement... 


Avec ma mère, nous sommes allés au square comme tous les jours de la marmotte, mais, ce dimanche, un plancher de bal était dressé devant le kiosque à musique (qui, justement, abritait l’orchestre). Alors, un inégalable spectacle (seule la Corse est le véritable spectacle, mais comme nous n’avons plus la Corse) de Jérôme Deschamps ou de Christoph Marthaler. De Tati ou de Fellini. Ou de Jean Eustache quand il filme La Rosière de Pessac. Bien sûr de Pina Bausch. J'ai dansé avec ma mère...


Quotidiennement, ma mère et moi, nous touchons ensemble cette frontière à partir de laquelle on cesse de se poser des questions, mais je n’ai pas de solution pour les retours. Les retours sont éprouvants. Ma mère s’arrête tous les trois pas pour me demander son chemin et si c’est encore loin. J’ai envie de lui dire : « Mais avance, alors, si tu es pressée de rentrer ! » Elle rejoint la plainte (de toute sa vie), son asservissement au diable. Dans les retours, aucun progrès en faveur de la « liberté sous Dieu ». C’est pour ça qu’il me vient une certaine insensibilité. Je voudrais changer de mère, je connais trop le cinoche de la mienne. Il y a du choix, à la maison de retraite : tant de femmes du même âge (un certain âge) dans des états divers ; je pourrais venir et me tromper. En voir une autre. Puis une autre. Varier. Des rigolotes, des plaintives. Celles qui se plaignent sont des tragédiennes. Elles en font des tonnes, elles jouent, mais, quand même, elles arrivent à capter ma sympathie (comme l’effet recherché de la tragédie grecque des origines : ressentir en même temps la même douleur). Les actrices, c'est les plus douées...


Peut-être que ma mère pourrait s’appeler Ida. Ou Solange. Ou Marie-Claude. Suzanne, Yvonne, Simone. Henriette, Danielle, Marie-Huguette. Rolande. Marie-Madeleine. Lucette, Josette. Rita, Raymonde. Andrée. Monique. Eliane, Giselle. Ginette, Yvette. Marcelle, Josiane, Marguerite. Denise, Nicole, Marie-Thé… Je dois avouer : j’aime bien les vieilles dames ; ça m’excite, ces prénoms…

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Saturday, March 11, 2023

M arcelle


Marcelle, tout à l’heure : « Mon fils, c’est LE ROI DES FLICS ! Mais il est pas là. Il dit qu’il est bloqué, je sais pas pourquoi. — A cause de la manif ? — Ah, voilà… » Plus tard : « Vous ne le connaissez pas, le père Mercier ? C’est le directeur de la boîte. Mais il veut vendre parce qu’il a plus un rond. Il peut même pas s’acheter une feuille de salade, paraît-il — moi, je répète, hein… » Il y avait à disposition — mais de quels résidents ? — un beau livre d’images et de textes intitulé L’ÉROTISME ANTIQUE. La première phrase sur laquelle je tombais était en effet pleine d’antique sagesse : « Une femme belle et bien faite m’attire toujours, qu’elle soit jeune ou déjà plus mûre. Jeune, elle ouvrira les cuisses, vieille et ridée la bouche ». Tandis que Charles Aznavour meuglait MOURIR D’AIMER, ma mère écrivait une lettre à sa sœur jumelle entrée récemment elle aussi en maison de retraite, mais éloignée de 1000 km : « J’ESPÈRE QUE PEUT-ÊTRE VIVRE PAR ICI TU AIMES »

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Wednesday, December 23, 2020

 Ma mère : « Tu as dit : « dormir dans les rochers » ? »

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Sunday, November 22, 2020

L es beaux yeux


Ma mère me dit : « T’as d’beaux yeux, tu sais ». Et puis : « Ça te fait rigoler, mais c’est vrai ! » J’ai essayé de lui expliquer pourquoi je rigolais, mais ça a été peine perdue. C’était Le Quai des brumes, je crois… Titre approprié… 

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