Monday, June 15, 2020

L 'Autofictif


Ah, cool. C'est quoi, vos films chiants ? Donne-moi la liste parce que, moi, je suis en plein confinement-régression et je ne sais pas m'en sortir. Je regarde des films que même la coiffeuse a honte de regarder, c'est dire ! (Double zéro). Du coup, que je regarde en cachette (La Tour Montparnasse infernale). Et je lis l'autobio de Michel Serrault, tu vois le genre d'ambition... Je n'arrive pas à me concentrer. Les journées passent comme des vacances, mais sans la mer ou la montagne et sans les amis (un manque du côté de l'insouciance — ou alors il faudrait ne pas lire les journaux, ne pas appeler ma mère, etc.). Les livres que j'aimerais relire, Proust, Saint-Simon, San Antonio, je ne les ai pas, mais j'ai quand même trouvé quelques titres tentants sur les rayonnages, Ludwig Wittgenstein, De la certitude, Viviane Forrester, Van Gogh ou l'enterrement dans les blés, J.D Salinger L'Attrape-cœurs, Jean-Philippe Toussaint, La Salle de bain... J'aime bien Eric Chevillard, il a un blog qui s'appelle L'Autofictif. Je relis les poèmes sublimes de Tomas Trantrömer en citation sur Internet (Babelio)

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Sunday, June 07, 2020

V oleur de Vent


Tiens, p'tit Léo, je pense à toi — souvent, d'abord à cause des chaussures que tu m'as données et qui me donnent des ampoules dans les rues en pente de Lausanne — en lisant présentement (dans un roman que je commence) : « Parfois il se mettait à chanter des chansons dont les mots n'avaient pas de sens, mais qui finissaient par mettre mal à leur aise ceux qui les entendaient. « Où diable vas-tu chercher ces sottises ? » lui demandait son père. Et il répondait : « Je ne les cherche pas, c'est l'air qui me les apporte quand il passe entre les tour de l'église. » Alors son père allongeait la main pour le souffleter, mais le Voleur de Vent était trop agile pour qu'on l'attrapât et il se sauvait ; on ne le revoyait pas jusqu'au soir. » Soigne bien ton chaton ! Et au boulot ! Yvno

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Friday, May 22, 2020

Mais, p’tit chat, qui te parle de politique ? Pas moi, en tout cas !
C’est joli : « Mes chansons que tu apprécies sont si pauvres et désolées, si nues comme des filles, qu'elles ressemblent presque à une forme de vie qui devra quoiqu'il arrive trouver un chemin. Personne ou presque ne les croisera. Elles ne sont rien, mais elles existent quand même. 
Et moi derrière, je les regarde. » 
C’est en effet ce que je ressentais (sans malheureusement l’avoir formulé aussi bien). 
Les diners-spectacles, c’est une idée, oui, mais quel boulot ! (autant de boulot que pour un spectacle mais avec la cuisine en plus !) 
Comme il pleuviotte, on va à Planète Sauvage avec Fare… Mais les lions, ils sortent sous la pluie ?
Yvno 

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Friday, May 08, 2020

Q uille


Donne-moi de tes nouvelles, chéri — ou téléphone-moi (à n’importe quelle heure, je suis quasiment toujours en prothèse…)
Je suis à Nantes, mais paraît que Rennes est à moins de 100 km ! Dès lundi ! (Ou bien je t’emmène à la mer…)
Bises, 
Yvno

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C hanson de pleine lune (ou chanson bleue)


Putain, y a un fou dans le chantier d'à-côté, un beau schizo jeune le visage peint en bleu, il crie par intermittence, il tourne en rond en invoquant des esprits et, là, il est dans l'arbre. Il revient tous les soirs

Pierrot le fou, un schizo ou une réincarnation ou un mort en permission. Okay ça fera une bonne chanson.



On peut dire qu’il a une voix de fille éraillée (Jean-Marc l’avait pris pour une vieille folle)

Je l’ai enregistré (ce serait bien de s’inspirer de sa voix et de son phrasé, très musical en fait (une certaine musique, toujours la même) en particulier pour les mots « amour » et « cœur » qui font un crescendo vers le haut
Exemples de phrases criées (à l’échelle du quartier) (à noter que je les ai notées sur le roman que je suis en train de lire, The Catcher in the Rye, et qu’il y a une similitude évidente entre ce roman et ces phrases) (à noter aussi que c’était nuit de pleine lune, le 7 mai) : 
« une jambe en moins »
« L’être humain dans toute sa splendeur, amour »
« Je n’y peux rien, moi, si l’être humain se détruit toutes les cinq minutes » « Que dire d’autre ? »
« Qu’est-ce que tu veux que je te dise d’autre, amour ? »
« Qu’ils prennent tous un flingue, qu’ils mettent la bonne balle dedans et qu’ils se la trouent ! » Comme ça, au moins, on n’en entend plus parler »
« Je ne vais pas me faire chier avec des pèlerins » « De la poussière, des particules »
« Je vais devoir appeler mon voisin et lui dire : Appelle les pompiers »
« Qu’est-ce qui va pas, amour ? » 
« C’est qui qui fait les courses, amour ? » « C’est la patte de chat qui se promène ou c’est de la carte bleue dans un plâtre ? »
« Qu’est-ce qu’il y a amour ? » « T’as envie de rencontrer les rats ? » (Il est possible, ai-je pensé, qu’Amour soit un chat, comme la phrase suivante le confirme.) « Viens ici, mon chat, viens me faire ta patte douce, viens me caresser le poil, mon chéri, viens, viens là, mon cœur » « Cœur ! » (féroce)
« C’est moi qui fous l’eau chez les voisins ou c’est toi ? »
« Tu veux réellement savoir comment je fonctionne, amour ? » « Qu’est-ce que tu veux savoir ? »
Ce ne sont là que quelques exemples…





Merci 
J'aime beaucoup.
C'est entre Zouc et Antonin Artaud.

Patient zéro d'une comédie malade.




Peut-être une phrase (du Catcher in the Rye) qui peut être reprise pour la chanson (ou une autre) : « Je jure devant Dieu que je suis fou » (« I swear to God I'm a madman »)

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Thursday, April 30, 2020

B urlesques le sont


Tu y comprends quelque chose à tout ça ?
Vous avez sans doute plus de chance en Allemagne (ou dans le Nord si tu y travailles encore). Moi, mon spectacle de juillet en Suisse vient d’être annulé… 
Je te donne deux choses qui m’ont frappées, un entretien dans un journal suisse et, en pièce jointe, un bulletin (qu’un ami m’envoie régulièrement) un peu plus visionnaire que les journaux où il faut tellement trier parmi des monceaux d’infos absurdes (sauf « Charlie Hebdo »  et «  Le Canard » qui traitent de l’absurdité-même).
T’embrasse, 
Yvno

Tout essai de pensée anticipatrice est impossible actuellement. Attendre. Dans trois mois on pourra commencer à délirer sur l'avenir. Lire Freud fait du bien. Pensée lente et posée. Retenue. Calme. Mais exigeante. Cela calme !
En espérant que tu ailles bien.
Je t’embrasse.
Laurent

Ah oui, Freud, l'« auteur comique », selon Nabokov (« Les explications qu’il fournit des émotions de ses patients et de leurs rêves sont d’un burlesque incroyable »), qui conseille d’ailleurs de le lire dans l’original, ce que tu fais certainement. Tu as raison, profitons de cette impossibilité de la pensée anticipatrice (c’est très bien dit). Je regretterai certainement déjà ce temps qui passe à la vitesse de la Terre…
T’embrasse, très cher,
Yvno

Burlesques le sont les rêves et les émotions d'abord.
Après, l’interprétation, ce n’est qu‘un délire de plus.

Ici, dans la maison où je suis (à Nantes) et parmi la tempête, je feuillette (suis-je capable de plus, j’ai vraiment des doutes...) Die Traumdeutung et, évidemment, pris au hasard, c’est vraiment très drôle : « Les sujets qui rêvent souvent de natation, qui plongent dans les vagues avec joie, etc., sont ordinairement de ceux qui ont mouillé leur lit ; ils répètent dans le rêve un plaisir auquel ils ont dû renoncer depuis longtemps. » Ce qui est troublant, c’est que cette terreur actuelle de l’enfermement (que je ressens très fort ces jours-ci), la littérature la décrit très bien depuis longtemps, la littérature du passé — nous étions donc enfermé avant ? — et pas seulement la littérature du passé du futur (la science-fiction)...
La coiffeuse avec qui je partage ma couche, elle, ne rêve jamais ; comme ça, c’est réglé ! 
Ou encore (c’est elle qui trouve la phrase) : «  Le Dr Paul Federn (de Vienne) fait l’hypothèse pénétrante [c’est le cas de le dire] qu’une bonne part des rêves de vol sont des rêves d’érection, parce que le phénomène remarquable de l’érection, qui n’a cessé de préoccuper l’imagination humaine [certes], doit lui apparaître comme la suppression de la pesanteur (cf. les phallus ailés des Anciens). » Du coup, la coiffeuse va lire ce passage à son fils qui fait du base-jump (il saute des tours) et qui a aussi de très gros besoins sexuels. Oui, il a sûrement raison le Dr Federn !
T’embrasse, 
Yvno

On rêve toujours. Ta coiffeuse ne se souvient seulement pas de ses rêves. Ce qui est différent que d'affirmer que l'on ne rêve pas. 
Oui. La littérature a toujours parlé de confinement car elle a toujours cherché à dépasser un Interdit, un impossible, une butée. Bref, une instance au dessus du sujet qui le rendait désirant. Le virus remplit ce rôle en quelque sorte. Il impose une limite à nos jouissances capitaliste et nous fait ressentir l'humain dans sa finitude. Et nous reconnecte aux grandes époques du passé qui avaient encore des limites. Des limites, il y en a toujours, mais l'homme contemporain aime à penser qu'elles ont été abolies. La science d’ailleurs nous entraîne dangereusement sur cette pente. Elle est croyance mais s'affirme comme non croyance ! Et le capitalisme l’adore. 
Je t’embrasse,
Laurent 

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Sunday, April 26, 2020

A bâtons rompus



Ben, oui. Ça fait un moment que c'était en marche, mais, là, y a un sacré coup d'accélérateur. Les gens n'en ont plus rien à foutre de la liberté, ils veulent la sé-cu-ri-té. Moi qui ai toujours présenté mes spectacles (en tout cas, ceux que je vois devant moi) comme des « leçons de liberté » faites au spectateur... Ta formule est bonne, « pas soluble ». Il faut réaffirmer, mais comment faire ? Ce n'est même pas les gouvernements (qui naviguent à coup de sondages), c'est, en effet, la société elle-même presque comme un seul homme qui dirige. Et alors, là, c'est difficile à faire vibrer, la fibre de la liberté, si personne n'en veut... Ça n'existe même plus comme souvenir, on dirait... La science-fiction de nos enfances a beaucoup décrit de mondes paranoïaques dont on a presque les représentations en direct... Même plus besoin de police, les riverains font le boulot... Evidemment qu'on va vers plus et plus de contrôle, les données, les traçages, au nom de la santé, personne ne dira non (on est passé au « sanitairement correct », dit André Comte-Sponville)... C'est vrai, c'est mieux en Suisse ? Mais ils annulent quand même les rassemblements... Ou c'est plutôt que les rassemblements s'annulent d'eux-mêmes... Peut-être la jeunesse aura la solution. La coiffeuse me dit qu'ils sont moins cons qu'il y a vingt ans, les jeunes, ceux qui viennent se faire couper les cheveux chez elle, en tout cas... Peut-être qu'ils la prennent maintenant pour une grand-mère (elle a 60 ans), c'est mieux qu'une mère, une grand-mère... Enfin, toute cette situation de perte, de disparition est touchante, je dois dire, l'époque (si c'est la dernière) est touchante... Peter Beard (qui vient de mourir) disait que, quand il a découvert l'Afrique en 1955, c'était un paradis de vie sauvage, « Maintenant, c'est un parking » (ajoutait-il). On aimerait bien vivre le temps où les parkings redeviendraient sauvages, non ? Comme disait Claude Régy : « Qu'on nous laisse la place des larmes... »


Oui, c'est vrai, tu as raison, je me raccroche un peu trop souvent à ce romantisme (presque rassurant, tu as raison), sous l'influence de mon ami Laurent Chétouane (ou d'autres d'ailleurs)... Mais ce n'est pas vraiment la fin du monde (pour moi), c'est la fin des formes. Les formes peuvent disparaître. J'ai voulu faire disparaître des formes, je n'ai pas voulu en créer... C'est comme ça que je vois mon travail... Avec toujours ce risque de jeter le bébé avec l'eau du bain, d'ailleurs, quand on s'appelle Le Dispariteur... Il faudrait peut-être changer de nom... Résister, c'est toujours un problème. Qui résiste ? Bon, la résistance, en France, c'était très actif... Je vois ça plus de ton domaine, à cheval que tu es avec le politique... Mais, moi, je ne vois pas... Je fais déjà tellement d'efforts pour suivre le mouvement... Mais « L'art, c'est la résistance », c'est vrai, c'est presque une tautologie…


Oui, c'est ça, évidemment. C'est là où tu peux insister. Et, en effet, ça fait un moment qu'on ne demande plus à l'artiste d'être une résistance à l'alignement (il y a eu une époque où, au moins, la formule était dans l'air), on lui demande juste d'être un bon soldat de la société capitaliste ou, comme on dit, néo-libérale (faire des dossiers, se vendre...)  Dans ce dernier sens, je suis un grand résistant ! (conscient) dès mon premier spectacle en 2003 : faire moins. (« Le rien, mais avec splendeur. ») Là — et c'est parfaitement ce que tu fais —, il y a quelque chose à défendre : la singularité. Mais, alors, pour se faire comprendre, bon courage ! Je te trouve très clair avec ça et c'est pour ça que je t'apprécie (grandement) — mais tu es solitaire, toi aussi... Mais tu as la santé, c'est bien ! Patrick de Rham, au pouvoir ! Je voterai pour toi (tu m'as convaincu). Hâte de lire ton article. Il faut se dépêcher pour redresser la barre sinon on va se faire avoir. Reste le problème des masses. Là, je ne sais pas comment faire... Être des utopistes, mais ? La coiffeuse me dit que, dans sa jeunesse, il y avait dix groupes de musique qui étaient bons sur Nantes et que, maintenant, il y en a cent ou mille qui le sont — bons. Sur Nantes. Et c'est comme ça dans tous les domaines artistiques, n'est-ce pas ? Cette complexité Instagram (où tout le monde est un bon musicien, un bon photographe, un génie créatif), ça me dépasse, je dois dire... Que faire de ça ? ce phénomène... Bien sûr, on peut penser que l'excellence, le génie, n'a pas progressé — mais le niveau médian, si.


C'est vrai. C'est ton art de le desceller. Quand un artiste apparaît, c'est toujours une surprise, toujours inattendu. On ne comprend pas « comment c'est fait ». Après, l'art, c'est quand même la recherche du bonheur (Proust...) et, s'il y a plus de bonheur, peut-être qu'il pourrait y avoir moins d'art (ou dilué, comme on remarque). Parce qu'il est possible qu'il y ait plus de bonheur, paradoxalement, à notre époque, qui sait ? C'est une question. Y a-t-il plus de bonheur ? Mais ça nous amène ailleurs et la coiffeuse a envie de sardines crues, il paraît que c'est la saison, faut que je me sorte du lit... Mais c'est surtout très agréable de discuter avec toi... Des bisous à plus d'un mètre...

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Saturday, April 04, 2020

B oucauds


Comment ça va Yves-Noël ? Tu ne peux pas savoir combien ça me fait plaisir de te lire et de savoir que tu as lu la Salle de bain ! Ça doit être agréable, j’ai l’impression qu’on se sent toujours bien en refermant les livres de Jean-Philippe (non ?). Tout va bien, oui, je crois, je suis à Marseille, enfermé en plein soleil, très chanceux, un peu perplexe, sidéré. J’attends et j’avance sur des choses anodines, je réfléchis en cherchant un peu de beauté, je refuse les journaux de confinement et je pense à l’Asie où je devrais être maintenant pour commencer à écrire un nouveau roman. Et toi ? Comment te portes-tu ? Tu sors ? Tu as une vue ? J'ai hâte de te voir, bientôt j'espère. Je t’embrasse,

Oui, ça va. J'aimerais bien lire encore Toussaint parce que c'est vachement bien ! Mais je trouve les livres que je peux dans cette maisonnette qui n'est pas la mienne, mais celle d'une coiffeuse, mais parfois comme la mienne avec son « jardinet dérisoire » (expression trouvée dans un livre). Donc bains de soleil et, parfois, je descends voir la Loire sous le prétexte de faire les courses (j'ai trouvé depuis deux jours une poissonnerie ouverte : aujourd'hui : palourdes et boucauds, tout vivant, un carnage) (d'autant que, je ne sais pas pourquoi, toutes les crevettes étaient femelles avec des œufs). Donc voilà, rien à signaler... presque le bonheur... je n'achète les journaux qu'un jour sur deux... Réfléchis et travaille bien ! (Et les dialogues, un jour.) T’embrasse


Ah, mais oui, ta coiffeuse, je me souviens l’avoir rencontrée un soir, dans ce lieu dessiné par Rick Owens près de Châtelet, quand les gens se rassemblaient encore pour voir des œuvres d’art. J’ai rêvé qu’on me coupait les cheveux la nuit dernière. En tous cas, ce confinement a l’air merveilleux, la Loire, les palourdes, le bonheur, je suis presque jaloux. Repose-toi bien, profites-en et prépare-toi : je repense souvent aux dialogues, le défi est encore trop grand, mais bientôt j’espère, je m’y essaierai. Je t’embrasse,

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Wednesday, December 19, 2018

R êver sous le capitalisme


Bonjour tous les cinq (et Anaïs en copie),
Ça m’a plu de vous voir regroupés dans ce Skype de mardi et de vous rencontrer de cette manière, vous aviez l’air de faire bande, c’est bien. (Impression renforcée par les images que m’envoie Paul du collectif Poils et Les Gants avec Opale, Meg et lui.)
Pour continuer avec quelques mots ce que nous nous proposons (toujours d’une manière abstraite parce que le lieu m’est inconnu), je peux ajouter à cette histoire dont je vous ai entretenu du « faire » et de l’« être »... Il y a un texte de Charles Péguy que j’avais donné au théâtre du Radeau il y a une vingtaine d’années sur cette question, mais je ne le trouve pas sur Internet... En gros, il dénigre le sculpteur du fer (avec le jeu de mot) et loue le sculpteur du marbre parce que l’un, celui du fer, ajoute de la matière et l’autre va choisir son morceau de marbre dans la carrière et voit déjà la forme apparaître dans le morceau brut duquel il n’aura, lui, plus qu’à l’enlever, la matière, pour révéler la forme. C’est l’idée. Il y a aussi une église à Aubeterre dans le Sud de la Charente qui, au cours des siècles, s’est construite non pas extérieurement, mais en creusant l’intérieur d’une montagne, en enlevant là aussi la matière, c’est très, très impressionnant comme sensation ; à l’époque où je l’ai visitée, cette église  monolithe, il y avait un panonceau à l’entrée du village qui marquait : « Cathédrale du Néant ». Voilà. Il faut de toute façon que vous abordiez cette expérience que nous nous proposons comme des vacances. Une espèce de relâchement dans l’énergie spectaculaire permanente du capitalisme (Guy Debord). Il y a un auteur que j’aime beaucoup, Wallace Stevens, un poète américain du XXe siècle et l’un de ses poèmes s’appelle : Vacances dans la réalité. Voilà l’état d’esprit.
Bien sûr, cela ne doit pas empêcher — bien au contraire — la sollicitation de l’imaginaire. Un autre beau titre d’un film dont on me parle à l’instant : Rêver sous le capitalisme. Mais il ne faut pas que ça se voit, rien de volontaire, de montré. Une phrase de Claude Régy à une actrice célèbre (avec qui j’ai aussi travaillé), c’était quand elle est arrivée dans sa classe au Conservatoire en troisième année je crois, déjà très performante — c’est ce qu’on lui demandait jusque là —, mais, il lui a dit (elle assure que ça lui a changé la vie) : « Tu sais, tu n’es pas obligée de jouer les choses, tu peux seulement les rêver ».
C’est pour ça que je recherche toujours, et parfois désespérément,  pour mes spectacles — à cause du manque de temps, de l’impossibilité technique même du « travail » et peut-être de son inintérêt — des ready-mades, c’est-à-dire des gens déjà ensemble, déjà des ensembles, déjà reliés, couples, frères, familles, etc. Je vous ai peut-être déjà  parlé d’un spectacle que j’ai donné aux Bouffes du Nord il y a quatre ans — qui était une splendeur : 1er Avril — et dont les cinquante premières minutes sont apparues en un jour au tout début du travail (et très en amont) et n’ont ensuite jamais été retouchées. Cela a été possible à cause de la splendeur du lieu, de la rêverie intense provoquée (en amont) par la perspective de jouer dans ce lieu mythique, mais aussi parce que le chanteur et la chanteuse étaient (et sont toujours) mari et femme, qu’ils s’aimaient beaucoup et que l’amour entre eux n’avait pas à être « créé » ni à être « joué » vous comprenez ? Il était là massif, sublime, invisible. Si vous voulez, le public ignorait ce lien entre eux, mais la splendeur et l’évidence de la rêverie de ce spectacle tenait à ça. De même l’année dernière à la Ménagerie de verre avec le spectacle sur la génération des vingt ans qui s’appelait La Beauté contemporaine, il y avait, à plusieurs moments (je les ai fait repasser dans l’espace plusieurs fois parce que c’était si beau), deux garçons qui conversaient en néerlandais. C’était très riche et très beau pour l’imagination (du spectateur), mais le secret de la réussite de ce moment, c’est qu’ils étaient (et sont toujours) deux frères qui parlaient du jardin de leur grand-père. L’un de ces frères est à l’Ecole d’Art de Cergy d'ailleurs. Personne ne voyait ça, personne ne comprenait ça (sauf s’il y avait eu, par hasard, des Hollandais dans la salle), mais la beauté de l’échange, vous voyez ce que je veux dire, n’existait que par ce qui était déjà.
Voilà ce que je voulais vous dire. Donc il y a cette histoire de casting que j’ai abordée mardi. Si vous pensez à des gens qui pourraient se joindre à nous, essayez d’en trouver qui soient déjà des ensembles. Il peut y avoir des individus extraordinaires, mais enfin, des individus, ça court les rues en ce moment ; ça aussi, c’est l’aboutissement du capitalisme ; non, ce qui est beau à montrer, c’est ce qui a lieu entre (et qui s’appelle l’amour ou l’amitié ou la fraternité enfin toutes ces choses agréables, pas la solitude, l’égoïsme, l’isolement, l'enfermement dans la misère individuelle).
Vous-mêmes (si vous restez tous les cinq), vous vous êtes présentés à moi comme un groupe. C’est ce qui m’a plu. Vous pourriez presque prendre un nom pour accentuer (au bluff) ce rassemblement (du genre Yves-Noël et Les Forbans). Ah oui, il y a une chose que vous pouvez savoir aussi, on m’a forcé à donner un titre. Moi, je résiste toujours à ça, mais comme j’aime beaucoup les titres, j’en ai donné une liste, et celui-ci a été pioché : Un espion vieux comme le monde. Ça ne me dit pas plus que ça, mais peut-être à vous...
A bientôt, 
Yves-Noël

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Sunday, May 06, 2018

C omédie


je viens d’écrire en direct et sans corrections un très long (et peut-être très laid) poème à mon amie Lili
j’ai si peur qu’il soit mauvais
quelle mauvaise manie que de s’épancher en vers
je te l’envoie, quand même, mais tu n’es pas obligé (on ne l’est jamais) de le lire
ni de m’en parler

jeune beauté endormie
telle une enfant en son sommeil
les yeux bercés de tendres songes
pas compassée mais calme mais belle
une panthère veillant sur sa nuit
dans une chambre coloniale
toi que j'aimerais pouvoir toucher
sous des cieux ajourés d'étoiles
le temps touché jouant pour nous
minutes secondes qui t'approchent
et qui t'approchant me raccrochent
aux boucles que forment tes doigts
ou les miens sur tes jolies joues
caresser le creux de tes reins
paresser dans les matins chauds
rester muet entre tes mains
pour ne pas bousculer la grâce
et d'un coup sec briser la glace
quitter le lit le chaud le doux
douter craintifs croire se perdre
puis se retrouver plus amants
toi que je voudrais voir couchée
pour mieux m'allonger près de toi
ta voix ton corps ton cœur penché
ta peau et tous tes oripeaux
toi nue comme un perdreaux d'été
un étourneau quittant l'hiver
toi nue moi nu nous comme un ver
impatients comme les printemps
ta peau ton cœur ta voix trésors
t'avoir sans ne rien posséder
hêtres charmés dedans dehors
hasards abolis étalés
comme tant de pages immaculées
tempête qui chasse les oies blanches
tous les désirs inassouvis
la musique seule résista
aux coups de dés précipités
venus du chaos imprécis
insectes hommes peau lit cité
(le nombre unique qui ne peut pas)
tremblez matins pâlit la mort
mais dansez vous petits lapins
le vin sera vite en tonneau
les blés en herbe puis en grains
les cerisiers en fleurs la pomme
dégringolant de l'arbrisseau
des cannes à pêche pauvres pécheurs
de jeunes enfants au ruisseau
tant d'images d'été remplies
l'été finit voici l'hiver
le petit bois qui ploie qui plie
le feu pilier de la maison
froid coupe de mélancolie
troupeaux neigeux à l'horizon
puis l'hiver meurt morte saison
printemps verdure sourire ravi
là du néant revient la vie
qui elle-même finira
cercle imparfait continuera
jusques aux grandes prophéties
réalisées rebond brutal
les mains saignantes du messie
les pleines coupes de cristal
fin attendue sans trop y croire
vieilles mythologies sans rites
giflant sec ces yeux dérisoires
qui incrédules n'ont pas su
toucher ce qu'ils ne pouvaient voir
voir ce qu'ils ne pouvaient toucher
toi absente de la veillée
infinie grâce éblouissante
j'apprends des tout premiers chrétiens
à croire en ce qui n'est pas là
te penser devient te toucher
fermer mes yeux c'est te voir
si je fume une cigarette
ton souffle se change en fumée
ton parfum rêve dans mon lit
tes cheveux brillent au firmament
ton cœur s'agite en ma poitrine
nos dents se frôlent dans nos baisers
infiniment infiniment

le début est plutôt pourri
ça commence mal
mais ça se rattrape, un peu, ensuite
heureusement qu’elle ne parle pas français
oui, bon, bref
j’ai bu
il est six heures vingt-six en toutes lettres, Paris s’éveille
(j’ai bu Justine Titegoutte)
(Pauline Partouze, Justine Titegoutte)

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P auline nulle part


Pour ceux qui ont de la difficulté à lire mes mails, en voici un que j’espère « pour les nuls ».

Ce qu’il faut comprendre : 

Le spectacle se compose lundi presque en temps réel, à la fin de la journée il est construit. Vous pouvez y mettre ce que vous voulez dedans, je m’en fiche. 
C’est une comédie, vous l’aviez exprimé, je suis d’accord.
Vous n’êtes pas le sujet du spectacle, le sujet, c’est le monde.
Autrement dit, je ne vais pas m’occuper de ce que raconte le spectacle, ce n’est pas mon job. Vous y racontez bien ce que vous voulez. De la manière que vous voulez. Dans des styles que vous inventez. Moi, quel est mon job : je fais en sorte que ce ne soit pas vous qui le racontiez, mais le spectateur.
Les autres jours sont consacrés à retrouver, ce qui est difficile, l’exactitude, ce qui demande du temps, de ce qu’il s’est passé le lundi. Et cette inversion : ce n’est pas vous, mais le monde ; ce n’est pas vous, mais les spectateurs. Je vous aiderai à ce moment-là. On donnera, aussi pour vous aider, je l’espère, des avant-premières. (Il faudra alors faire venir du monde.)
Rien ne sera changé les autres jours de ce qui a eu lieu lundi. Ni costume, ni maquillage, ni lumière, rien. Ne comptez pas là-dessus. Ne comptez pas sur les amélioration du lendemain. Faites-vous confiance un jour dans l’année et que ce soit le bon !
Le travail commence comme pour le Dieu des cathos le lundi (et le dimanche repos). C'est la Genèse. Et il consiste, le travail, à s'arrêter à ce premier jour : l’état de l’apparition, ça s’appelle. Ça ne va pas plus loin. On s’arrête à l’état de l’apparition. (Le reste : « pas la peine », comme disait Marguerite Duras.)
Je vais donc vous considérer tel que vous êtes, c’est-à-dire en entier. Comme des ready-made. Remplissez-vous de vous-mêmes (vos mémoires), improvisez.
N’ayez pas peur, je vous ai tous trouvé parfaits à l’audition. Sauf Yanis, mais nous en avons parlé, pas le personnage qu’il proposait d’ailleurs ni la circulation, tout ça était très juste, non : la présence, je ne sentais pas assez l’eau autour de lui alors que chez vous tous, si, je sentais l’eau et, à partir de là, je vous ai imaginés comme j’aime : comme des poissons. 
Il y a un texte de David Foster Wallace (que m’a fait connaître Tanguy) qui l’exprime : This Is Water (vidéo sur Youtube).
Une phrase de Brecht citée par Jean-Michel Ribes que j’ai lue tout à l’heure, nous pourrions la reprendre à notre compte pour notre experiment : « Moi, je cherche que des acteurs de boulevard pour jouer mes pièces parce que ce sont les seuls à avoir l’énergie de ça ».
C’est vrai que j’ai vu ça quand je vous ai rencontré, l’énergie de ça.
C’est une comédie. Vous l’aviez exprimé. Je suis d’accord avec ça.
Talents cachés. Si vous en avez, instruments de musique, langues, acrobaties, tours de cartes... il est l’heure de les montrer !
Je cherche un assistant pour la semaine, si vous en connaissez un que ça intéresserait. Pas un acteur si possible car c’est pitoyable quelqu’un qui a envie, mais que l'on empêche de monter sur le plateau et, du coup, qui fait mal son boulot. 
Il s’agit de viser plus grand que ce qui est attendu. Vous attendez du presque rien ? Eh bien, on vous donne le presque rien, mais c’est aussi le plus grand.
Oh, à propos, le titre est mauvais, « Pauline partout ». Un ami m’a proposé de l’améliorer : Pauline nulle part. On trouvera peut-être mieux.

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Sunday, March 25, 2018

Chers tous, 

Donc je vous redis que je suis très content (excité) par notre courte rencontre prometteuse. J’ai aimé votre capacité à me faire un spectacle immédiat (une capacité de troupe). J’ai noté votre proposition d’une comédie. Je n’ai rien contre. S’inspirer de quoi ? Oscar, de Louis de Funès ? Ou de tout un tas de choses ? On n’aura sans doute pas le temps de monter une comédie du répertoire. Mais l’inspiration comédie doit vous inspirer. Tout azimut. Il faut tout copier. Très vite. Comme des contrefaçons asiatiques. 
Le lieu sera le TU, là aussi, selon votre désir exprimé — et le mien. C’est une très belle salle, on a beaucoup de chance de pouvoir y travailler. Plateau immense, très bon rapport, bonne acoustique, possibilité même de cette ouverture sur l’extérieur à l’arrière de la scène. Une comédie là-dedans, dans un espace vraiment de beauté (j’y ai vu un filage d’Olivia Grandville avec une trentaine de danseurs, même en lumière de service, c’était sublime) est sans doute une bonne idée ambitieuse. 
Votre liberté. Votre audace. Votre manière d’avancer comme une machine impitoyable, rapide et irrépressible (c’est ce que je retiens de ce que j’ai vu, une espèce de forme, de « corps » qui se métamorphosait et se reformait sans cesse dans des volumes très complexes), c’est cela qu’il faudra laisser chanter, glorifier.
Les costumes ? Eh bien, soit pas de costumes, c’est-à-dire ce que vous aviez sur vous. Avantage : on ne s’en occupe plus. Soit des costumes, mais lesquels ? Soit aussi un costumier de beaucoup de choses (belles, de préférence) dans lequel puiser à volonté, changer très vite de costume, d’accessoire — mais où le trouver ? Soit des maquillages. C’est-à-dire que je suis passé à Nantes devant un magasin de tatouage et qu’il y avait, exposées en vitrine, des photos très belles d’anciens tatoués avec des tatouages très art brut, très émouvants, j’ai trouvé, et je me suis dit pourquoi pas ? Si quelqu’un était capable de fabriquer — au feutre, par exemple — de faux tatouages… — et ensuite Tanguy m’a dit qu’il connaissait une fille des beaux-arts qui faisait des maquillages magnifiques et qu’il allait lui en parler… Bon, voilà, c’est une idée que j’ai eue parce qu’on attrape les idées quand on a quelque chose en tête… Peut-être… L’idée, en tout cas, d’accentuer encore l’unité que vous m’avez montré être capable de présenter. 
Bien à vous, 

Yves-Noël

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