Monday, June 22, 2020

J e crois et je ne crois pas aux écoles


Oui, évidemment, très cher Laurent, il faudrait amender, surtout s’il y a des traces de légèreté dans mon jugement. Chacun de nous changeons constamment et on ne peut rien dire, finalement — et c’est positif —, les uns des autres (sauf à en passer par l’art). Ce que je peux répéter, c’est l'immense plaisir que j’ai eu à travailler avec ce groupe d’enfants artistes (qu’ils le demeurent toute leur vie !) autour de ta si généreuse proposition d'en passer par Tchekhov. Les résonances de ce travail me sont immenses, d’un flux constant comme un fleuve. Je suis individuellement devenu ami avec chacun. Et c’est cela le plus grand bonheur, avoir pu m’approcher d’eux, d'assez près et d’assez loin, pour avoir eu la sensation de les rencontrer. 
Mais je sais que pour les faire progresser, il faudrait dire des choses. Je te fais confiance. Je crois et je ne crois pas aux écoles. J’y crois pour les rencontres, en tout cas.
A bientôt, 
Yves-Noël

Labels:

Friday, May 29, 2020

C’est bon comme ça. 
Et, en effet, pas la peine d’un texte « personnel » en plus. Mais, alors, il faut passer l’enregistrement en entier. C’est-à-dire avec le début (avant le texte, les essais micro) et avec la fin où je parle du spectacle N°5 (d’où l’affiche — qui est parfaite) pour qu’on comprenne bien qu’il y a quelque chose d’assumé, de personnel en effet, et un effort particulier demandé à l’auditeur. Ce n’est pas un produit fini, ce n’est pas efficace… (Enfin, tout ce dont nous avons déjà bien parlé…) Garantissez-moi, je vous en prie, que l’enregistrement que je vous ai envoyé ne sera pas tronqué. 
Ce qui m’importe, moi, c’est de faire passer l’idée qu’un texte n’est pas un objet auquel un acteur doit révérence ou allégeance. Je faisais, avant la crise, un travail sur la liberté et je sens que je suis encore épidermique sur le sujet, ce que je regrette (je pensais que j’avais progressé) parce que l’époque — et probablement définitivement — a presque perdu contact avec cette idée de liberté, la remplaçant par une « séquestration dans la science » qui implique, bien sûr, le sacrifice de toute liberté, comme l'exprime Yannick Haenel dans « Charlie Hebdo » lu tout à l’heure.
Et il y a une deuxième chose qu’il m’importe politiquement d’aborder, c’est l’idée — là encore à contre-courant du décervelage massif et ambiant — que personne n’est blanc ou noir. Je ne peux pas travailler sur les auteurs sur lesquels je travaille, Sarraute, Proust, Woolf, Tchekhov, Shakespeare, Rimbaud, Kafka, Beckett, Duras, Baudelaire, Racine, Handke, etc., sur ces auteurs et pas sur les autres ! attention, sans avoir constamment à enfoncer le clou : non, personne n’est blanc ou noir. Mais : blanc et noir. Ça paraît stupide, mais c'est tellement pas dans l'air du temps des idéologies actuelles (et de toujours). Et Chanel permet de rappeler, une fois de plus, ça, ici une fois de plus nié par ce texte panégyrique à la louange et de la créatrice de la marque, et surtout à celle de l’industrie capitaliste de « conquête du Monde », fut-ce par un « parfum » (notion poétique) plutôt que par des armes, idée qui, là aussi, et surtout après la crise que nous venons de traverser — n’est plus recevable sans conscience critique — ou je me trompe ?) Rien n’est dit non plus, par exemple, sur la manière dégueulasse dont Mademoiselle traitait ses « trois cents ouvrières » qui ont fini par faire une grève dure (longue) qui a fait céder leur patronne pourtant prête à ne jamais céder à personne — alors que tout est expliqué dans le reportage d’Arte.) J’espère, je souhaite, particulièrement après cette crise, l’avènement d’un théâtre réellement politique tel qu’Olivier Neveux en définit le champ, encore à venir… Avec des cibles précises. Un théâtre qui s’échappe du faux-semblant. De la langue de bois. Mais c’est un vœux pieux. Quand est-ce que le théâtre comprendra qu’il n’a rien à perdre ? Qu’il n’a plus rien à perdre. Coco Chanel est un personnage au bas mot d’extrême droite, même la télé le dit. On ne peut plus — et surtout pas au théâtre — avoir l’air de cirer les pompes de l’industrie capitaliste, des marques, plus elles sont grosses plus on les cire... 
Dans la bio, enlever juste, avant-dernière ligne «, également dans le noir total, » 
Soit :  Au TNB, Yves-Noël Genod a présenté lors du Festival 2018 Rester vivant (d’après Charles Baudelaire) et a créé cette saison, avec la promotion 10 de l’Ecole du TNB, J’ai menti (d’après Anton Tchekhov) dans le cadre du projet Une saison à l’Ecole.
Toute mon amitié, chère Agathe Bataille, 
YN

Labels:

Wednesday, February 19, 2020

D es fleurs pour ce soir


Puisque je suis indécrottablement, coupablement dans Ada ou l’ardeur (au mépris de la bureaucratie et de mon avenir) (mais pas de ma vie et de mon amour, non), voici une autre définition de l’artiste (toujours IVRE, je vous le rappelle), disons page 238 de l’édition Folio (c’est toujours troublant que ces chef-d’œuvres à la valeur inestimable soient disponibles, distribués presque gratuitement...) : 
« — Qu’est-ce que c’est au juste qu’un artiste ?
— Un observatoire souterrain, répliqua Van du tac au tac »
L’ivresse permanente dans le travail et l’observation souterraine. Je vous dirai s’il me vient d’autres choses. Quant à la définition de l'artiste. Artiste, c'est ce que vous devez être, plus qu'acteur-actrice. Nabokov parle même ailleurs (page 302) d’« entrevoir la doublure du temps ». Pour ce soir (et les autres soirs), je vous souhaite INTELLIGENCE (tout ce que vous faites, vous savez — et vous communiquez — que c’est du trompe-l’œil — et plus vous le faites bien, plus c'en est) et CŒUR (pourtant la mystérieuse sincérité existe). 
Sinon une phrase de mon professeur de danse classique : « Savez-vous ce qu’un danseur doit faire quand il est incertain (de sa présence, etc.) ? — Faire semblant. » (Malheureusement je ne la retrouve pas dans ces fichus carnets à l’écriture illisible et gâchée, je suis obligé de l’inventer à moitié.) Allez, une phrase de Tchekhov (trouvée page 261 d’Ada) : « NOUS VERRONS LE CIEL ENTIER CONSTELLE DE DIAMANTS ». Sinon, pour la matière russe (bas de la page 254 et haut de l'alpage 255) : « une Marina repeinte, en perruque rousse, très éméchée, toute en larmes, collait des lèvres poisseuses de vodka aux cerises sur ses [celles de Van] mâchoires et ses autres parties non protégées, avec des démonstrations sonores en émettant des bruits maternels, gémissements étouffés, mugissements de tendresse russe. » Et encore, page 319, là, ce sont des effusions non plus avec la tante, mais avec le père au poignet velu qui « déjà tenait un verre d'alcool encore invisible » (toujours l'ivresse) : « tous les Veen qu’abreuvait la veine russe montraient dans leurs effusions rituelles une tendresse surabondante, alors qu’ils étaient quelque peu ineptes dans l’expression verbale de leurs sentiments ».
Croyez, chers amis, à ma tendresse surabondante. Quant à l'ineptie de l’expression verbale de mes sentiments, vous n'êtes déjà que trop au courant, 
Yves-Noël

Labels:

Sunday, February 16, 2020

R eprise


Très ému que vous repreniez le travail, je ne sais trop quoi vous dire, que j’aimerais être avec vous, que je suis content que Laure me remplace, que Tchekhov me manque — je lui fais une infidélité en lisant l’énorme roman, Ada ou l’ardeur, d’un de ses admirateurs, Nabokov (c’est encore plus beau que Lolita dont Maxime m’avait donné le virus) ; bref, la matière russe se distord (le roman se passe dans un monde parallèle où la Russie a envahi l’Amérique du Nord).
J’aurais aimé vous donner aujourd’hui une citation qui vous aurait permis de jouer toute votre vie, bien sûr, et j’en ai copié plein au fil de mes jours, mais sans nécessité, bon, pourquoi pas une citation de la page 186 d’Ada, là où j’en suis arrivé, la dernière page, celle du jour : « présenté au public comme un « travailleur en état d’ivresse permanente » (« bonne définition de l’artiste authentique », dit allègrement Ada) » ?
Oui (vous connaissez le célèbre poème de Baudelaire), enivrez-vous, laissez le réel, dans cette ivresse, vous caresser de manière plus tragique, plus heureuse (plus sensuelle, en fait).
Soyez confiant dans le fait que vous vous baignez dans le réel, en entier, et pour le reste, les problèmes de la tête (je veux dire localisés), laissez filer, vous avez la chance d’exercer un métier où vous pouvez : en entier.
Tout peut s’exercer dans un état second. Le théâtre est un état second…
Yves-Noël

Ce que vous pouvez faire consciemment, méthodiquement, c’est cette sensation d’ouvrir l’espace, d’avoir de l’espace, d’être avec de la place (si vous ne l’avez pas, vous êtes localisés dans la tête).

Labels:

Tuesday, February 04, 2020

V ous croyez au hasard ?


Yves-Noël, 
Enfin un peu de temps. Bon, je me replonge dans le carnet que j'ai tenu tout le long des représentations ; j'y relis ressentis, impressions et révélations. Et vraiment, je suis toute chamboulée encore du travail que l'on a fait ensemble avec toi. Déjà, car c'est inédit et, ensuite, comme tout ce qui est inédit, parce que la suite ne sera plus jamais pareille. Je pense pouvoir l'écrire avec confiance : je suis heureuse de ce travail, de le traverser chaque soir (même si, chaque soir, c'est la même chose et que cela me semble impossible d'y retourner), et heureuse de me sentir si perdue. Je suis la première étonnée. Heureuse que cela soit si difficile, sur un fil et flou. J'ai compris beaucoup, et grâce à toi. Alors merci. C'est peut-être petit comme mot-merci par rapport à ceux de Tchekhov qui sont tellement plus forts mais il me semble que tu peux comprendre. 
Le reste ne se dit pas, ne s'écrit pas non plus, mais se vivra sur ce plateau qui est si vaste maintenant pour moi depuis qu'il s'ouvre de tout coté. 
A bientôt, on espère tous, hein !!! 
Salomé 

Oui, pour moi aussi, ce spectacle est important. Vous l’emmenez dans un endroit que je n’ai jamais osé finalement (j’ai osé des textes en faisant travailler des gens en solo, toute une pièce ou un livre ou un film — mais c’est la première fois que je vois cet effet « distribué » — et, bien sûr, tout le truc est que la distribution semble flottante — en même temps réglée comme papier à musique — mais flottante sur quelque chose qu’on a nommé, nous, le « vivant ». Je lis le petit livre d’entretien de Duras avec la journaliste italienne (La Passion suspendue) et je m’aperçois — ça ne m’étonne pas : je vérifie — que ce que nous faisons est très durassien. Je recopie beaucoup de phrases (que je vous enverrai), comme celle-ci : «  Vous croyez  au hasard ? — J’aime ça de me sentir une partie du grand jeu : incapable de contrôler ou de prévoir le cours des choses. » Tchekhov indique que ce grand jeu existe, rien de fixe, tout est précisément mouvant et très mystérieux, très précisément mystérieux aussi. Merci de tes mots, très chère Salomé, 

Yves-No

Labels:

Sunday, January 26, 2020

B on plan dernière minute


L’un de mes plus beaux spectacles se joue cette semaine à Rennes (du 27 — générale — au 31). C’est un spectacle interprété par huit étudiants de l’école du Théâtre National de Bretagne, d’après une nouvelle de Tchekhov intitulée Un royaume des (bonnes) femmes et que j’ai renommé : J’AI MENTI. Une jeune fille a hérité d’une usine sidérurgique (1800 ouvriers) et se sent en porte-à-faux dans ses nouvelles fonctions — parce qu’elle est jeune, parce qu’elle est femme, et surtout parce qu’elle est née pauvre (son père était ouvrier dans l’usine de son oncle). Ça se passe à Noël, elle se trouve engoncée dans la fonction de charité (« Les bourgeois et surtout les bourgeoises préfèrent les mendiants à leurs propres ouvriers, pensa Anna ») et rêve de rencontrer un homme… Tchekhov n’est pas un « colporteur engagé » (expression de Nabokov) à une époque, la Russie, où pourtant on le pressait de l’être. Il réussit au contraire à se dégager des illusions (idéologies, névroses…) pour indiquer que la seule richesse est réelle. Il disait (dans une lettre) : « Il serait temps que les gens qui écrivent, en particulier les artistes, reconnaissent qu’en ce monde on n’y entend goutte ». 
Il me semble que ce spectacle — dont je peux dire le plus grand bien parce qu’il me dépasse absolument — est doué d’un carburant magnifique.
Rennes est à 1h25 de Montparnasse et le théâtre à 5mn de la gare.
Au plaisir, 
Yves-Noël

Labels:

Friday, December 27, 2019

R ésumé (ça pourrait être un très bon titre de spectacle d'ailleurs, ça)


Valentin qui a recopié la pièce (si vite) me motive pour relire — et vous envoyer — ce « résumé » au passage de l'année) 

Rappel : nos deux devises :  
« Tout est possible dans un film de cow-boy » (Arno)
et : 
« Rien ne m'est sûr que la chose incertaine » (Villon)

Le titre : J’ai menti 

Je n’aime pas J’ai mis une jupe, ça ramène à ce spectacle (de Claudia Nottale) et puis, depuis, il y a eu aussi La Journée de la jupe, ça ne va pas…
Il y a d’autres titres possibles :
Le Noël de personne (c’est à Nantes, il y a un nouveau lieu qui s’appelle « Personne » et l’autre jour quelqu’un a dit : « Hier, on a fait le Noël de Personne ». Ce n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd) 
Moi, j’aimais bien : Oh, those Russians !
Ou encore : They Can’t Resist Your Smile (qui renvoie à la phrase de Barbara : « Mais qu’est-ce que c’est que le talent ? est-ce que ce n’est pas entrer en scène et sourire ? »
Mais J’ai menti (qui semble avoir tous nos avis favorables) renvoie à notre plus grande ambition : ce rapport à la fiction et au réel (cette distinction), l’indice du vrai et du faux par rapport au réel. Notre ambition : Dépasser la situation théâtrale dans toutes ses ambiguïtés entre réalité et fiction pour se retrouver dans un moment qui ne peut être que réel, un accident dans lequel on se rencontre. Il y a une phrase de Virginia Woolf à la troisième page d’Une chambre à soi (que je commence) : « Des mensonges jailliront de ma bouche, auxquels il se peut qu’un atome de vérité soit mêlé ». Donc : J’ai menti
Il faut mettre aussi : « d’après la nouvelle de Tchekhov intitulée Au royaume des femmes »

Bilan :
Où en est-on ? Certain.e.s d’entre vous comprennent très bien quel est l’amusement de ce projet, ce work in progress jamais « achevé » (« Achever un tableau, c’est l’achever »), toujours vivant, qui doit être activement maintenu à l’état vivant — c’est-à-dire en deçà de la conscience — « qui rend sot » — , c’est-à-dire en deçà du commentaire — et qu’il faudra encore laisser plus tard, après les représentations — c’est un travail sans fin —, à l’état natif, neuf comme un infans (celui qui ne parle pas). « Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui » (dit Mallarmé).
Il y en a, comme je l’ai fait remarquer, qui, au moins par moments, font fausse route, qui montrent au contraire de ceux qui s’y amusent qu'ils sont contraints, isolés, coincés d’une manière ou une autre et qu'ils ne s'amusent pas — et ça se voit gros comme une maison. Alors, c’est, bien sûr, hors sujet. Ceux-là doivent renverser la vapeur avec comme priorité : 
1) occuper tout l’espace
et 
2) muscler l’imagination
Je ne vous abandonnerai pas, bien sûr, on fera des exercices, mais, nom d’un chien ! vous pourriez juste vous décider et vous y mettre, car, tous, vous touchez la chose, mais certains hésitent à y rester ! Comme s’il y avait le choix,  un peu de bon, un peu de mauvais. Pas faire le courant alternatif ! Occupez-vous du bon et dédaigner le mauvais ! (ça parait stupide à dire). Peu à peu, les trous se combleront, le discontinu fera du continu (« le vivant est un éternel écoulement »).

Pour le premier point (occuper tout l’espace) je rappelle deux choses déjà exprimées, la première c’est le poème de Wallace Stevens, « Je suis ce qui m’entoure » : 

«  Theory

I am what is around me.

Women understand this.
 One is not duchess
A hundred yards from a carriage.

These, then are portraits:
A black vestibule;
A high bed sheltered by curtains.

These are merely instances. »

« Théorie

Je suis ce qui m’entoure.

Les femmes savent cela.
On n'est pas duchesse
A cent mètres de son carrosse.

Voici donc des portraits :
Un vestibule sombre ;
Un lit à baldaquin.

Ce ne sont que des exemples. »

Et la deuxième, c’est Depardieu. Depardieu, je vous l’ai dit, ce qui m’a frappé quand je l’ai rencontré, cette soirée d'août, quand Audrey lui avait dit du bien de moi l'après-midi, c’est l’espace qu’il écoutait. Nous étions dans notre bulle pour dîner au restaurant, mon amie Dominique et moi et, quand il est arrivé, j’ai senti qu’il était dans un espace beaucoup plus large (au moins comme toute cette salle de restaurant), une sphère beaucoup plus vaste, dans laquelle nous étions (dedans), mais aussi tous les autres (et donc toutes les informations qui flottaient dans ce restaurant). J’ajoute, pour revenir sur cette affaire des  « Women understand this » que Depardieu a de nombreuses fois affirmé que, quand il jouait, il était une femme. Je ne retrouverai pas de citation dans ce sens, mais croyez-moi sur parole. Ceci pour rebondir aussi sur le fait que j’ai dit le samedi 21 que les actrices étaient, en général, meilleures que les acteurs (sauf Adam Driver, je viens de le revoir dans Star Wars, quelle splendeur !) Messieurs, n’ayez pas peur de montrer ni votre masculinité ni votre féminité : voyez Depardieu. Il ne s’agit pas de jouer des femmes, mais de jouer quelque chose qui vous relierait à quelque chose d’autre de plus important. Mais il faut enclencher le processus. Je t’ai entendu, Louis, dire que tu avais plus de mal à jouer Anna que l’avocat, je peux le comprendre, moi aussi, avocat me plaît beaucoup, mais si tu jouais Tchekhov qui joue Anna, ça n’irait pas mieux ? Et ce ne serait pas plus riche ? Il ne faut pas oublier que ces personnages sont joués, imaginés, Emma Bovary par Flaubert, Anna Akhimovna par Tchekhov, etc. Vous comprenez ? Et quand Annie Ernaux joue son père (voir plus bas), elle prétend que c’est encore encore plus difficile : « J’ai mis beaucoup de temps parce qu’il ne m’était pas aussi facile de ramener au jour des faits oubliés que d’inventer. La mémoire résiste. Je ne pouvais pas compter sur la réminiscence […] »
Tenez, sur le réel, encore de Depardieu (notre vrai prof) : « Je suis plus intéressé par les gens que par les personnages ».
Et puis comme le dit Anthony Burgess dans Honey for the Bears : « The Russian women are very old-fashioned in some ways. They don't like being at posh parties with geezers who haven't shaved. » Gardez vos poils, les gars, et vos poils de manteaux d’ours !


Pour muscler l’imagination, eh bien, je vous photographie les pages de Stanislavski qui en parlent. Avoir de l’imagination, c’est évidemment d'une grande aide. La matière russe, c’était (et c’est toujours) pour booster l’imagination : plus grand, plus animal (etc.), mais il y a d’autres matières, d'autres manières à l’infini, les vôtres ; tous vos moyens sont bons. Il y a un livre de Ludwig Hohl intitulé (en français, en tout cas) : Tous les hommes presque toujours s’imaginent. Allez puiser dans l'enfance (dont vous êtes si proches).
Ce qu’il y a, je ne le répéterai jamais assez, ce qui est obligatoire (si vous voulez avoir de la présence), c’est qu’il vous faut montrer votre liberté. Ça, Balibar m’avait dit une fois que ça lui avait pris, je ne sais plus, 11 ans pour le comprendre, mais, vous, il vaudrait mieux pour vous (ceux qui ne le comprennent pas encore à 100%) que vous preniez des cours en accéléré : je vous donne 11 jours ! Sinon gare au dégâts. Tout est à découvert dans ce genre de travail. Une seule solution (mais c’est un choix qu’il faut faire) : montre-toi libre ! — et tu verras comme je suis bon public.

Faut-il apprendre ? 
Ce n’est pas obligatoire, mais ce n’est pas interdit. Pour certains, peut-être, apprendre certaines parties (dans le Proust, par exemple, j’avais appris le début et la fin du spectacle de 2h20 et je lisais le milieu) peut permettre une liberté de mouvement, se sortir de la table, ce qui serait loin d’être négligeable. Mais tout est une question de confiance. Là où ça vous donne le plus d’assurance : avoir le texte sous les yeux ou dans la tête (il ne faut simplement pas que le fait de l’avoir dans la tête vous prenne de l’énergie (pour s’en souvenir), il faut que vous ayez votre énergie à 100% : votre liberté). Je l’ai fait remarquer, Olga, Salomé et Raphaëlle sont tout à fait discrètes dans la lecture dans le sens où l’on s’en fiche qu’elles lisent parce qu’on ressent beaucoup — tellement — de choses qui dépassent la « partition », mais d’autres ne le sont pas — alors peut-être que pour ces autres, apprendre certaines parties peut aider, je ne sais pas. Mais ce qu’il faut surtout apprendre (en accéléré, cf plus haut), c’est la confiance en soi !

Raphaëlle, tu avais le projet de me proposer d’éventuelles coupures… (De toute façon, on en fera s’il le faut, même au dernier moment). Des choses peuvent peut-être se jouer en silence…

Ah, j’y pense, remplacer le mot maître (en parlant de Piménov) par contremaître. C’est le sens et ça se comprend mieux.

Faire entendre « nègre » et « arabe » 
Il faut que ces mots choquent comme ils nous ont choqués à la première lecture (je me souviens que Valentin m’a regardé en me disant : « Non… »). Maintenant, vous passez ces mots à l’as. C’est trop facile et ça ne nous intéresse pas d’édulcorer. C’est à cause de l’intelligence humaine (voyez la lettre de Proust en PS, l’intelligence ne sert qu’à faire des « facsimilés affaiblis » des vraies sentiments). C’est pour le moins normal que ces mots choquent et, pour cela, ils doivent être employés au présent (comme j’avais fait remarquer que Merwane avait fait avec le mot « usine »). Il faut que tous les mots choquent ou éblouissent — un éclat, un impact, les résonances — remuent. Sinon ils ne font pas leur office : toucher en dessous de la surface faussement calme de la vie sociale quotidienne et raisonnée (qui est fausse), atteindre l’inconscient (cf, en PS, le texte sur Claude Régy). Il faut qu’ils sonnent sonores, vrais, instinctifs. « Donner un sens plus pur aux mots de la tribu » (dit encore Mallarmé).

Les costumes, vous y travaillerez encore. Un bon costume, et ensuite, c’est si facile de jouer ! Il vous en faut plusieurs, pouvoir en changer. Ce spectacle est sur le changement (cf l’émission sur Bergson plus bas). Et les attitudes aussi, en observer. Il faut des fragments de théâtre (comme vous en faites déjà) qui flottent comme des blocs de glace sur la Neva au moment de la débacle. Et pourquoi pas des moonboots pour une fille ou deux ? Je viens d’en voir (la coiffeuse que je connais revenait du ski), c’est tout une ambiance…

Je viens de lire un livre très célèbre (et court, lapidaire, presque comme une nouvelle de Tchekhov) d’Annie Ernaux, La Place, parce que je voulais un peu rêver sur ce phénomène du transfuge de classe dont parle aussi notre Royaume. Elle parle de son père (son père : ouvrier, son grand-père paysan, elle : professeur) en disant qu’il a fait « l’expérience des limites ». Elle dit d’elle-même  : « Je me sentais séparée de moi-même » (une phrase de l’Anna tchekhovienne, dirait-on). Elle dit encore (et cette phrase est magnifique à jouer, très riche) : « J’ai glissé dans cette moitié du monde pour laquelle l’autre n’est qu’un décor » (l’autre moitié du monde). Qu’est-ce qui est réel, qu’est-ce qui est irréel ? Et pourquoi on ne peut pas « voir », justement, l’autre moitié du monde ? Et si Tchekhov les voyait, lui, les deux côtés du monde à la fois ? Les riches, les pauvres. Et encore : les vivants, les morts. Vous connaissez la phrase de Bernanos : « Il faut arrêter de parler du monde des vivants et du monde des morts, il y a le royaume de Dieu et nous sommes dedans ». Le « royaume », tiens, encore... On fait partie des vivants, il faut se montrer vivants. Mais il se trouve que se montrer vivants, c’est aussi se montrer morts. Proust : « comme nous ne sommes tous, nous les vivants, que des morts qui ne sont pas encore entrés en fonction ». Et, tenez, les garçons qui se plaignent de leur insuffisance à jouer des femmes, pour Piménov qu’il faut quand même bien jouer aussi (ici le père d’Annie, le dimanche) : « Mains le long du corps, fermées, tournées vers l’extérieur, parfois jointes dans son dos. En se promenant, il n’a jamais su quoi faire de ses mains. Le soir il attendait le souper en baillant. « On est plus fatigué le dimanche que les autres jours. » (Sur les mains, il y a une autre phrase dans le livre, une citation d’Henri de Régnier : « Le bonheur est un dieu qui marche les mains vides ».) (Et sur le bonheur : « Mais la certitude qu’on ne peut pas être plus heureux qu’on est ».) Et puis cette phrase très belle : « Peut-être une tendance profonde à ne pas s’en faire, malgré tout ». J’aimerais beaucoup que l’on sente cela dans le spectacle, cette profondeur, là, malgré tout. Si l’on pouvait voir cela de vous et si vous pouviez même la faire lever chez chaque spectateur, cette phrase magnifique qui est comme une définition du bonheur… La distance entre son père et Annie Ernaux est aussi très proche de celle entre Anna et Piménov : « Une distance de classe, mais particulière, qui n’a pas de nom. Comme de l’amour séparé ».
Ce que j’ai compris aussi, c’est que le très discret (c’est-à-dire tchekhovien) signe, mais par deux fois, qu’Anna grossit (l’avocat trouve qu’elle a grossi) peut dire, dans le corps, son embourgeoisement, la dérive irrémédiable de l’ouvrière à la patronne (à l’époque, les bourgeois sont gros et les pauvres maigres), même si l’avocat lui dit qu’elle tient ça de sa famille, ce qui contredit ce que je viens de dire — mais parce que rien n’est simple, rien n’est un message, et il y a tant à rêver, dans cette nouvelle, sur les grosses, les maigres).

J’aimerais être un dramaturge pour vous nourrir, mais je le suis peu. Chacun doit faire son propre chemin— et le partager. Pour ma part, j’ai énormément de plaisir à le faire en votre compagnie.

Ce qu’il faut comprendre (mais certain.e.s le savent), c’est que c’est sans fin de comprendre ce texte, parce qu’il n’y a pas de texte, en fait, il faut le faire disparaître, le texte (Madeleine Renaud était très forte pour faire disparaître des textes d’auteurs pourtant très puissants comme Beckett ou Duras). Il y a à trouver une vie, certes contenue dans ce prétexte, mais cette vie est sans fin, libre de toute peur ou haine, ou récrimination personnelle — et cela peut bien vous durer cinq mois ! Et Shakespeare y est bien arrivé, alors pourquoi pas vous ? comme en parle Virginia Woolf dans cet essai féministe Une chambre à soi (le meilleur texte sur la question que j’ai lu). Oui, trouvez votre plénitude, votre liberté de création, c’est-à-dire dégagée de tout problème.

Joyeux Noël ! (encore un titre)

Yvno


PlayStation 1 : 
Lettre de Proust soi-disant au chien de Reynaldo Hahn dont je vous ai déjà parlée (ou Proust souligne une fois de plus de la supériorité de l’instinct sur l’intelligence — et pourtant Dieu sait qu’il était lui-même intelligent). Je souligne en gras les phrases importantes (en gros, le sens déjà exprimé plusieurs fois par moi : soyez des bêtes) :
« Mon cher Zadig
Je t’aime beaucoup parceque tu as beauscoup de chasgrin et d’amour par même que moi ; et tu ne pouvais pas trouver mieux dans le monde entier. Mais je ne suis pas jaloux qu’il est plus avec toi parce que c’est juste et que tu es plus malheureux et plus aimant. Voici comment je le sais mon genstil chouen. Quand j’étais petit et que j’avais du chagrin pour quitter Maman, ou pour partir en voyage, ou pour me coucher, ou pour une jeune fille que j’aimais, j’étais plus malheureux qu’aujourd’hui d’abord parceque comme toi je n’étais pas libre comme je le suis aujourd’hui d’aller distraire mon chagrin et que j’étais renfermé avec lui, mais aussi parce que j’étais attaché aussi dans ma tête où je n’avais aucune idée, aucun souvenir de lecture, aucun projet où m’échapper. Et tu es ainsi Zadig, tu n’as jamais fait lectures et tu n’as pas idée. Et tu dois être bien malheureux quand tu es triste. Mais sache mon bon petit Zadig ceci, qu’une espèce de petit chouen que je suis dans ton genre, te dit et dit car il a été homme et toi pas. Cette intelligence ne nous sert qu’à remplacer ces impressions qui te font aimer et souffrir, par des facsimilés affaiblis qui font moins de chagrin et donnent moins de tendresse. Dans les rares moments où je retrouve toute ma tendresse, toute ma souffrance, c’est que je n’ai plus senti d’après ces fausses idées, mais d’après quelque chose qui est semblable en toi et en moi mon petit chouen. Et cela me semble tellement supérieur au reste qu’il n’y a que quand je suis redevenu chien, un pauvre Zadig comme toi que je me mets à écrire et il n’y a que les livres écrits ainsi que j’aime. Celui qui porte ton nom, mon vieux Zadig n’est pas du tout comme cela. C’est une petite dispute entre ton maître qui est aussi le mien et moi. Mais toi tu n’auras pas de querelles avec lui car tu ne penses pas. Chez Zadig nous sommes vieux et souffrants tous deux. Mais j’aimerais bien aller te faire souvent visite pour que tu me rapproches de ton petit maître au lieu de m’en séparer. Je t’embrasse de tout mon cœur et je vais envoyer à ton ami Reynaldo ta petite rançon.
Ton ami
Buncht.
(L’orthographe originale a été respectée) »
Enfermez-vous dans la tête avec votre instinct, votre désespoir et chantez-le nous (disait Beckett).

PlayStation 2 :
Et je vous redis encore la phrase de Virginia Woolf qui indique comment jouer (il n’y a pas d’autre manière, il n’y a que celle-ci, mais certain.e.s en sont encore incrédules) : « All we can say about them [à propos des mots], as we peer at them over the edge of that deep, dark and only fitfully illuminated cavern in which they live — the mind — all we can say about them is that they seem to like people to think and to feel before they use them, but to think and to feel not about them, but about something different. » « Tout ce que nous pouvons dire à leur sujet [au sujet des mots], lorsque nous les regardons par-dessus le bord de cette caverne profonde, sombre et seulement convenablement éclairée dans laquelle ils vivent — l'esprit — tout ce que nous pouvons dire à leur sujet est qu'ils semblent aimer que les gens [nous, les acteurs !] pensent et ressentent avant de les utiliser, mais qu'ils pensent et ressentent non pas à leur sujet, mais à quelque chose de différent. » Nom d’un chien, apprenez cette phrase par cœur, gravez-la-vous dans votre cerveau en bouillie, mes pauvres chéris ! Une fois que vous aurez compris ça, vous aurez tout compris et à vous la liberté !… (Certain.e.s, je le redis, l’ont déjà compris.)

PlayStation 3 : 
Et puis, deux versions : 
« Merci, ma petite biche, t’es exceptionnel.le, tu sais »
Ou : 
« Merci, ma petite bitch, t’es exceptionnel.le, tu sais »

PlayStation 4 : 
A propos de la phrase de Claude Régy (déjà citée) : « Le théâtre, c’est le passage d’un instant à l’autre », deux autres citations que je trouve sur le site de France Culture à propos de Bergson :
« C’est le changement et le devenir qui intéresse avant tout Bergson. Il est considéré comme le philosophe du temps, celui qui a considéré que le temps n’était pas comme on l’avait jusqu’ici envisagé une illusion, une apparence, mais l’étoffe de la réalité, sinon la réalité elle-même. C’était comme un changement de perspective où il était proposé à la philosophie de se confronter au monde que nous avions devant nous et non pas à un autre monde dont celui-ci n’aurait été qu’un écran de fumée, parce que justement, il n’était que transitoire, un devenir, en cela il n’était pas la réalité elle-même. Mais la réalité est la transition elle-même. »
« L’idée de transition peut être confuse, elle s’applique aussi bien à l’espace qu’au temps… Si transiter est passer d’un lieu à un autre, c’est le voyage qui serait la transition ; mais c’est aussi bien dans le temps, changer, se transformer, passer d’un état à un autre, être le même et ne plus l’être. Et là tout change… ça veut dire que sitôt qu’on considère cette idée de transition dans l’espace, c’est les termes qui importent davantage que ce qui les relie. La transition au fond c’est quelque chose qui est coincé comme un entre-deux mais qui n’est pas prêt d’altérer les termes entre lesquels elle se trouve… Donc cette transition nous paraît inessentielle, c’est pour ça qu’on aimerait pouvoir se téléporter d’un lieu à un autre, parce qu’au fond ce n’est pas la transition elle-même qui compte, l’important serait la destination. Mais à considérer les choses ainsi, on quitte un lieu pour un autre et on resterait alors au même endroit ! Progressivement dans les voyages que nous faisons c’est toujours chez soi qu’on se retrouve parce que ce qu’on oublie c’est que l’essentiel dans le voyage, c’est le voyageLe moment où on s’altère soi-même, on devient un autre. »
« mais quand il s’agit précisément de dire ce qui ne peut pas se dire parce que la chose est toujours en mouvement, le langage a pour fonction de suggérer. »

PlayStation 5 : 
Pour l’ivresse (il fait un peu Gainsbourg.)

PlayStation 6 :
Un texte de Gérard Watkins sur Claude Régy qui est le plus juste que j’ai jamais vu passer (j’y aperçois bien son travail et sa folie, je le reconnais) : 
« Il fait froid. C’est dans la petite salle de l’Aquarium. On répète là. Pas grand chose comme lumière. Quelques quartz par terre. Une passerelle. Je reprends depuis le début. Simplement tu l’as fait. Gaël Baron n’a pas le temps de répondre. Gaël joue l’un. Je joue l’autre. Rien ne va. Je n’y arrive pas. J’entends Claude Régy me dire quelque chose. C’est très précis. C’est chirurgical. Cela raconte qu’il y a quelque chose de terriblement superficiel dans ma manière d’aborder le texte. Et tout en moi se bat. Tout en moi cherche. J’allume des images. J’en éteins qui ne veulent rien dire. Je vois un feu en train de brûler au milieu d’une salle à manger. Je sens mon regard se perdre entre le noir profond et les quartz. Je le sens tenter de traverser les murs. Je sais que quelque part là je peux peut-être atteindre cet inconscient qu’il cherche. Tomber sur le silence ou tomber en silence. Je sais aussi que c’est ma perte. Le formuler est ma perte. Le savoir est ma perte. Savoir que c’est ma perte est ma perte. Je reprends. Un long silence. J’écrase. J’écrase tout savoir faire. J’écrase tout savoir. J’écrase toute pensée. Je les broie les unes après les autres. Simplement tu l’as fait. Je n’ai pas le temps de dire fait. Je n’ai pas le temps de dire Tu. La voix de Claude résonne. Il décrit quelque chose qui a à voir avec les aimants. Quelque chose de géographique. Quelque chose a à voir avec les minéraux. Je comprends que je ne suis pas au bon endroit. Je regarde Gaël. Il me regarde et son regard tente de me rassurer. Il est loin et il est là. Il me regarde et son regard me dit : Je suis passé par là. Je veux puiser dans l’Un. M’oublier dans l’Un. Oublier le travail dans l’Un. Me réveiller sur une autre terre. Ne pas être là puisque ce n’est pas là que je dois être. Puisque je n’y arrive pas là où je suis. Simplement tu l’as fait. La voix de Claude plus forte cette fois. Il parle d’œsophage. Il parle de mort. Il parle aussi du soleil qui brûle. Je sais que c’est comme être brulé par la glace. Je comprends que tout cela est d’être comme brulé par la glace. D’être gelé par le feu. Je n’y arrive pas. J’écrase à nouveau. Je broie tout ce que je trouve. Je brûle je gèle tout ce que je ressens. Je ne comprends pas. Sur 4.48 psychose Claude était heureux. J’étais heureux. La, il est furieux. Je sens sa colère monter. Sa rage contre un théâtre qu’il déteste. Qu’il hait plus que tout. Je l’incarne, à ce moment, ce théâtre. Je l’entends comme je l’entends me dire : Sauvons-nous comme des voleurs dans la nuit, quand il a vu une merde approximative se jouer sur scène. Je ne regarde plus Gaël. Je pense à Yann qui arrive à déposer son corps comme un chiffon avant le travail. L’accrocher au porte-manteau du vestiaire. Comme je l’envie. Je suis fragile. Mes défenses hurlent. Va t-en. Sors de là. Mes défenses ne lâchent pas. Je les regarde. Je leur supplie de m’abandonner. Je reprends. Je pense aux derviches tourneurs. Je me sens tourner dans une glace brulante. Le feu crépite toujours au milieu du salon et je sais qu’il ne me sert à rien mais j’ai trop froid. J’ai trop honte de ne pas y arriver. J’ouvre un hublot. Il y a une tempête qui se déchaîne dehors. J’ouvre le hublot et je bois la tasse.  C’est de l’eau de mer. Ça me donne envie de vomir. Simplement tu l’as fait. J’entends Claude décrire la mollesse de mon entreprise. Je mors ma langue. Je sais que ça ne sert à rien d’aller chercher la douleur là. Je sais que cela n’a rien à voir avec la douleur. Je n’y peux rien. J’ai mal. Ma bouche devient molle. Je reprends. Cela part des orteils que je ne sens plus. Mon dos est en lambeaux. Cela fait deux heures que je suis sur Simplement tu l’as fait.  Cela fait cinq semaines que nous répétons Je Suis Le Vent de Jon Fosse. Je n’y arrive pas. Nous n’y arrivons pas.  Tout mon ailleurs est au rendez vous pourtant. Tout mon présent qui hurle sur mon ailleurs qui hurle sur mon passé. Simplement tu l’as fait sort très fort ce coup-ci. Il claque. Il sonne. Il lacère. J’entends Claude dire que ce n’est pas en faisant de la voix que je vais y arriver. Il me connaît. Assez bien. Il n’a aucune pitié. Je sais qu’il n’ a aucune pitié. Qu’il n’y en aura jamais. Qu’il n’y a pas de refuge.  Que son théâtre, si il sert de refuge à bien des êtres qui ne trouvent aucun sens ailleurs, ne se trouve pas dans un refuge. J’attends la pause maintenant. Je sais qu’elle va arriver.  J’espère qu’elle va arriver. Je n’en peux plus. J’aurais dix minutes à me rouler par terre.  Si seulement j’arrivais à être là. A cet endroit du crissement de la plume sur le papier.  Si j’arrivais à sauter de la plateforme au ralenti. Je dois faire face. Je dois faire face. Personne n’a vu Je Suis le Vent parce que Je Suis le Vent n’a pas eu lieu.  Nous avons jeté l’éponge. Je sais depuis quelques années déjà que c’est le plus beau spectacle que j’ai joué. Parce que je ne l’ai pas joué. Parce que la radicalité de Claude Régy va jusqu’à là. Jusqu’à l’impossible. Un impossible qui doit continuer sans cesse. S’éprouver sans cesse. Et que pour que cet impossible existe il faut bien qu’il le soit parfois, impossible. Un impossible qu’il m’a imprimé à tout jamais et sans lequel le théâtre ne sert strictement à rien. J’ai tenté ce soir de dire Simplement tu l’as fait. Lui dire. Et les mots sont restés terrés au plus profond du silence. Et c’est sans doute là qu’ils lui sont parvenus. » 

PlayStation 7 :
Depardieu (à Hervé Guibert) (cité par Christine Angot) (mais à l'époque (d'Hervé Guibert), Depardieu travaillait avec Claude Régy) (tout se tient) : « Les mots, ça embrouille plutôt les choses ; ce qui débrouille la vie, à mon avis, c’est pas tellement qu’on a l’impression d’être justifié par des mots, mais plutôt qu’on est sans mots. »

Labels:

Thursday, December 12, 2019

D ernier mail !!!


Je vous ai écrit un mail hier, mais comme celui d’avant était tellement plein de coquilles, j’ai voulu attendre et aujourd’hui, journée comme malade à Paris, je ne vous l’ai pas envoyé. Mais on n’a plus besoin de s’envoyer quoi que ce soit, la chose est lancée, on se retrouve… J’en suis, de toute façon, pour ma part, devant mon insuffisance de dramaturgie (avec Tchekhov, avec Un royaume de femmes, avec le russe et sa « matière »), j’en suis à trouver partout des bouts de textes que j’aimerais, qui pourraient être entendus sur notre plateau — partout sauf à la bibliothèque — en grève —, ah, c’est dur tout ça, Paris perd beaucoup de son attrait bibliothèque fermée… Mais je rentre dans des librairies et j’achète des livres, n’importe quoi, dès que j’y lis une belle phrase, un beau paragraphe. Comme disait Souchon à la TV tout à l’heure : « On est dans une société qui vous présente, voilà, le bonheur, c’est ça, le bonheur, c’est d’avoir une Porsche, une très jolie fille dans la Porsche, une maison somptueuse, c’est ça, le bonheur — et c’est pas du tout ça, la vie des gens… » Bon, c’est vrai qu’on peut se décourager… Pourtant la tâche — notre tâche — est claire : montrer que, le bonheur, ce n’est pas l’excitation capitaliste, mais que le bonheur, c’est au contraire — exactement — mais « les gens » ne veulent pas le savoir — la vie des gens. C’est ça, le bonheur, c’est ça, le paradis. Ici-bas. Ou tout en haut du TNB. Il me semble qu’on peut le dire avec Tchekhov, particulièrement avec Un royaume de femmes. La photo d’illustration d'Epinal le dit aussi (on voit bien que les gens « libres » (oui, d’accord : face à la mort) sont plus les deux mendiants, pas cette femme riche engoncée dans sa mauvaise robe). J’ai une pensée : quand les pauvres diront aux riches : « Vous ne voulez pas nous donner votre argent, he bien, gardez-le, on n’en a rien à foutre, on n’y croit pas à votre bonheur », là, ce sera vraiment la révolution. Le système fonctionne pour faire croire que les riches ont une vie meilleure (grâce à leur richesse), qu'au moins les riches — au moins — sont heureux. Pour créer un désir donc un manque donc une consommation. Mais dès qu’on connaît un peu des riches comme je me suis mis à un moment à en connaître un peu, on comprend que leur existence n’a rien d'enviable. Le pot aux roses. Les pauvres pensent que les riches s’en sortent mieux. Complètement illusoire. Les riches ne s’en sortent pas mieux : eux-aussi, à la fin, ils crèvent. Eux aussi, ils ne supportent pas le réel. Eux non plus ne sont pas heureux. Si les pauvres (dont je fais partie) le savaient vraiment, ce secret bien gardé, je pense qu'ils arrêteraient immédiatement de consommer. Il n'y a que les pauvres qui consomment, vous savez. Ils cesseraient de croire au bonheur des autres qui n’existe pas (Duras disait : « Aucune existence n’est enviable ») et tout s’écroulerait enfin et renaîtrait, tout le monde sur la plage.
Voilà que papy fait de la politique ! (alors qu’il voulait se taire). Mais, enfin, c’est très copié de Duras, ma politique, j’ai rien inventé. Tout le monde sur la plage. Pendant qu’on est dans Duras (que je ne quitte jamais, j’avoue tout) : être dans l’extrême déconcentration (si ça vous dit quelque chose), c’est très beau, ça, je connaissais pas, quelle génie, quand même, cette petite bonne femme.   « On est hanté par son vécu, mais faut le laisser faire. » Vous comprenez ? on ne peut pas être plus dans Tchekhov… (Mais j’espère que vous êtes plus rigoureux que moi, que, vous, vous travaillez. Duras, qu'est-ce qu'elle bossait ! Elle se levait le matin, elle bossait.)
Si on s’arrêtait là ? Ça suffit, non ?
Non, il va y en avoir des pages et des pages, c’est le dernier mail !
Tenez, je vous mets ce paragraphe qui m’a fait acheter les Chroniques de Clarice Lispector (nous voilà au Brésil, nom d’un chien !) :
« Je suis à la recherche d'un livre à lire. C'est un livre tout à fait spécial. Je l'imagine comme un visage sans traits. Je ne connais ni son titre ni son auteur. Qui sait, parfois je pense que je cherche un livre que moi-même j'écrirai. Je ne sais pas. Mais je me laisse aller à mille fantaisies au sujet de ce livre inconnu et déjà si profondément aimé. Voici une de ses fantaisies : je serais en train de le lire et soudain, en lisant une phrase, avec des larmes dans les yeux, je dirais, en pleine extase de douleur et de libération enfin : « Mais c'est que je ne savais pas qu'on peut tout, mon Dieu ! »
On dirait du Tchekhov. Ou du Dostoïevski. On dirait tout du Tchekhov, pour moi.

Bon, alors, qu’est-ce qu’il y avait dans ce mail d’hier ? 
Le titre : si on pouvait attendre la fin de la semaine prochaine, on serait plus juste. De toute façon, moi, depuis le début, le titre (que j’ai dans le cœur), c’est : Le Paradis.
C’est même bien mieux que L’Endroit du paradis
J’ai demandé à une amie quel titre elle préférait entre L’Endroit du paradis, Enfin le royaume et L’Impasse idéale, elle préfère L’Impasse idéale (mais c’est vrai qu’elle habite elle-même une très jolie impasse dans le XIVème).
L’impasse idéale, c’est une expression de Cioran pour désigner la vie. Voici la phrase entière : « Il est très bien que nous soyons ensemble sur une position extrême, qui exclut la possibilité d'un après mais permet en revanche une joie : celle de l'impasse idéale. Respirer tout en ayant conscience de la nullité de notre issue, est la grande excuse de l'existence. Rien n'est perdu dès lors qu'on peut imaginer un vertige joyeux. Nous allons démoraliser la planète par nos sourires. »
C’est très beau, la dernière phrase, non ? « démoraliser la planète par nos sourires ». Ça pourrait être notre devise à nous aussi, non ?
On s’arrête là ?
Non, allez, encore un peu…
Enfin le royaume (tiens, qui reprend le « royaume » de Tchekhov, c’est peut-être ça — aussi — qu’il a voulu dire, le « royaume », le royaume de Dieu ), c’est le titre d’un recueil de poèmes de François Cheng : je suis tombé sur un bout d’émission hier matin en prenant mon petit-déjeuner (« L’Heure bleue », France Inter), je vous mets ci-dessous (plus bas) quelques citations.
Et puis aussi la perception du temps (citation de Rosset à propos de Beckett) : « Ce qu'on appelle l'« emploi du temps » et souvent, s'il ne l'est toujours, une manière de ne pas employer le temps, de mettre celui-ci en sursis et à l'écart. Disons plus précisément une façon de ne pas l'éprouver en tant que tel. Ce qui vient occuper le temps, l'emploi du temps justement, est aussi ce qui rend le temps imperceptible, insensible, hors conscience et comme hors champ. C'est quand il n'y a rien à faire que le temps devient perceptible »
Mais on pourrait commencer un spectacle par cette phrase : « Tout d’ici t’est offert, offre, toi à ton tour ! » Mon Dieu, comment avoir ce genre d’ambition et faire du Tchekhov ? Mais j’ai comme l’impression que c’est possible. Peut-être faudrait-il, comme Raphaëlle le suggère, intégrer le méta. Je cite : « Depuis le début, on reçoit tes mails comme des cadeaux du Père Noël, chaque fois hyper excités de découvrir les petits trésors qu'il y aurait dedans, une sorte de calendrier de l'Avent numérique... Je me dis depuis le début qu'il faudrait en faire quelque chose. Avec cette histoire de changements de costumes, d'accessoires, de méga loge permanente, j'imagine bien, un peu à la manière de Castorf, nous filmer en direct en coulisse les uns les autres, en train de nous changer, dans une sorte d'urgence, en commentant la pièce avec des extraits de tes mails. Revenant, effaçant, précisant, détaillant la manière dont il faudrait jouer, dire le texte, ne pas le dire, etc., réécrivant le titre du spectacle que les gens auraient sous les yeux, bref une sorte de méta-discours sur le spectacle/chaos qui serait en train de se faire au plateau. Bon, voilà, je lance ça comme ça… » Je ne vois pas trop comment utiliser mes mails (que j’ai si peu la force de relire), mais c’est vrai qu’il se pourrait que le travail se voit, soit mis en perspective comme, en effet, Castorf n’arrête pas de le faire. Ils jouent beaucoup, très fort, et tout d’un coup se mettent à rigoler en disant : « Je l’ai bien fait, hein ? » dans le sens : « Je t’ai presque eu, hein ? » Ça, ça m’intéresse. Je suis toujours pour déconstruire la fiction, mêler les pistes. C’est encore plus dur, parce qu’ils faut qu’il y ait vraiment de l’émotion, vraiment des incarnations, et vraiment des fuites, des disparitions de cette fiction. Je ne sais pas si on peut… C’est encore plus difficile pour un comédien de jouer sur plusieurs plans. J’ai participé tout à l’heure à la première lecture d’une pièce, il manquait un rôle (pas encore distribué), un ami metteur en scène m’a proposé de venir le lire et je me suis retrouvé à écouter de grands comédiens, très efficaces, Pierre Deladonchamps (charme assez dingue, je dirais, quasi porno, alors qu’il ne fait pas grand chose pour, j’ai l'impression, mais je me calme, je me calme, je serais capable d’aller voir ses films...), Fabien Ducommun, Felix Beaupérin, Jean-Paul Muel… mais ce que je voulais dire, oui, c’est ça, que j’ai admiré ce théâtre (c’est une pièce off-broadway créée avec Richard Gere et le rôle que je lisais a été tenu à un moment par Mick Jagger, ça vous situe) et cette efficacité de jeu quand il faut vendre des billets (la pièce doit se donner à La Scala, lieu « semi-privé », à l’automne). Tout dans l’émotion. C’est le secret. Y a une beauté, cette efficacité immédiate. Hop les rires. Hop les larmes. Je me disais que j’étais quand même bien protégé (par le théâtre subventionné) et qu’eux étaient dans le réel du métier… Mais si on pouvait à la fois jouer réel, efficace et mettre en doute cette efficacité commerciale, alors est-ce que, nous, on serait quand même pas les champions ? Non ? Je pense que la mise en scène de cette pièce a toutes les chances d’être affreuse (mais on ne sait jamais) puisque ça se passe dans un camp de concentration, comment représenter ça ? Mais, à la table, sans l’encombrement des risques de la représentation, juste avec la lecture des didascalies et le jeu des acteurs, ça m’a vraiment bouleversé. Je me suis dit aussi que, mon défaut, je peux vous le dire, c’était que je ne savais pas diriger les acteurs ; que, quand je trouvais les acteurs bons (comme c’était le cas, même très bons), je ne savais pas les diriger pour qu’ils soient encore meilleurs, encore plus efficaces. Pour moi, leur niveau en lecture était amplement suffisant. De très bons acteurs en sous-régime, sans l'effort, c’est pour moi l’idéal. Mais le metteur en scène leur a dit qu’à la prochaine lecture — devant la prod — il allait falloir encore faire mieux (pour convaincre la prod que le projet était gagnant) (ben, oui, l’argent).
Voilà, allez, dodo. Ah, non, c’est pas fini, y a des PS (toujours dans le mail d’hier).
A lundi, les aminches. Vous êtes chez vous pour inventer du théâtre. Dieu soit loué, on a un peu de temps ensemble. A lundi, texte su (je plaisante),
Yves-No
PlayStation 1 : Peut-être des miroirs pour jouer (comme dans Bajazet) contre des miroirs, ce qui dédouble l’image du visage. Ça peut être intéressant. C’est la folie. Voir s’il y a des miroirs qui pourraient peupler le paradis (ou un seul)…
PlayStation 2 : Olga, dans le Castorf, y a un bout en russe, et la comédienne dit un mot comme « Nazdreu » (j’ai sans doute très mauvaise oreille) ; elle dit que seuls les Russes peuvent comprendre ce mot, Dostoïevski, etc., que ça veut dire, je crois qu’elle dit : « la mélancolie invisible ». Si tu vois de quoi il s’agit… (Un cliché, sans doute !)
PlayStation 3 : il y a une image dans Castorf, Balibar renverse une boîte de sel et ça fait comme de la neige ; ensuite, elle dessine avec le doigt dans le sel renversé, c’est comme dans de la neige. Ça pourrait marcher d’improviser comme ça avec une neige minimale. (De même Audrey Bonnet, quand elle jouait Ophélie, pour la noyade, s’envoyait au visage juste une série de verres d’eau qu’elle avait préparée sur un plateau.)
PlayStation 4 : Il faut de la musique aux saluts. Ils le font dans le Castorf, ben alors, nous, on va pas se gêner non plus !
PlayStation 5 : Cette phrase : « Plutôt qu’acteurs, être des spectateurs du monde. Mais cela, moins par égoïsme que par lucidité. »
PlayStation 6 : Ce qui va beaucoup compter, c’est le contraste de vos personnalités. Le fait de vous voir très reliés (vous l’êtes) et pourtant vos différences exaltées. N’ayez pas peur de privilégier chacun une approche différente de ce matériau « matière russe » et particulièrement d’Un royaume de femmes. Vraiment, à votre manière, très solitaire (même si alliée). Si on arrive à vous voir vraiment différents (comme j’arrive au fond déjà à vous imaginer), ça peut déclencher des énergies, des synergies très intéressantes. Pour cela, il faut vraiment qu’on vous voit. Que vous ne vous cachiez pas derrière aucun « projet commun ». Mais je crois qu’on commence bien à se comprendre, non ?
PlayStation 7 : « Cioran relate dans un article consacré à Beckett qu’ayant demandé à ce dernier « Pourquoi écrivez-vous ? », Beckett répondit à la grande surprise de Cioran : « Je ne sais pas, peut-être la joie ». » Je connaissais l’une des réponses de Beckett à cette même question souvent répétée : « Bon qu’à ça », mais cette réponse est encore plus belle, non ? Pourquoi jouez-vous ? « Je ne sais pas, peut-être la joie. » Si vous gardez cette joie (et pourquoi la perdriez-vous ?), les choses les plus difficiles vous paraîtront faciles. Cette joie est absolument votre manière. La manière de la contemplation : contempler l’art-même du théâtre — et le monde — comme dit Duras : « un état d’écoute extrêmement intense de l’extérieur ». Cette possibilité, ce scandale : vivre. Rien n’est possible sans « l’assistance extraordinaire » de la joie, comme dirait Pascal.
PlayStation 8 : spécial pour Louis(titi) : Clément Rosset a écrit une (mais je ne l’ai pas encore lue) Lettre sur les chimpanzés. Héhé ! A verser au dossier ! Ainsi que la phrase parfaite paraît-il de Stéphanie de Monaco : « Les animaux sont des êtres humains comme les autres » (qui nous remet aussi en mémoire la remarque de Groucho Marx : « Les femmes sont des hommes comme les autres » déclinée dans un titre de film : L'Homme est une femme comme les autres).



L’Art (François Cheng) : 
« Entre des mains porteuses, tout se découvre don »
« Rien ne peut forcer la patience
des branches en fleurs »
« où « résonnent les pas d’un Dieu en errance » »
« parce que la pensée chinoise est fondée sur la voie (v.o.i.e), c’est essentiellement une pensée de confiance. C’est-à-dire notre propre vie est pleine de misère et pourtant la voie est grande, donc nous faisons partie de cette immense partie qu’est la vie, quelques que soient les malheurs qui peuvent nous arriver, mais ça n’empêche en rien que nous faisons partie de cette immense aventure qui continue, qui continue, oui. » 
« Ça demande un effort intérieur, oui d’acquiescement, oui. »
« D’ailleurs ça me rappelle un quatrain — très court, hein —, j’ai dit  : « Eternel adieu, / à tout moment ; Eternel bonjour, / à chaque instant ». Ça c’est un peu la vérité de notre vie. On est éternellement en train de dire adieu et on est éternellement en train de dire bonjour. »
« Eternel adieu, 
à tout moment ;
Eternel bonjour, 
En l’unique instant. »
« Nous n’avons pas d’autre moyen de rejoindre l’éternité que par l’instant. »


Encore des phrases de ou à propos de Clément Rosset : 
« Aux yeux de beaucoup, ce que j'ai écrit est absolument immoral. C'est simplement amoral : l'idée du bien et du mal est pour moi, comme le disait Spinoza, la principale sottise de l'espèce humaine. Et ça, ça ne passe pas... Nous touchons le sommet d'une vague de moralisme née après les horreurs de la Seconde Guerre mondiale. On ne peut plus rien dire sans tomber sous le coup d'une loi. Si je proclame 'Napoléon est une vaste blague', je peux me retrouver en prison ! Cela aboutit à une intolérance à toute parole libre que, je crois, on n'a jamais connue en République. »
« Car au moralisme de l’époque, à son volontarisme optimiste, ses excès de culpabilité, son narcissisme, ses indignations multiples et inutiles, Clément Rosset répliquait par l’imparable : le réel n’a à offrir que ce qu’il est. Tout le reste, ce qu’on s’invente, ce qu’on se raconte, ce qu’on espère, n’est que foutaise. Et Dieu sait qu’on s’en raconte, des choses - il le sait jusque dans son existence même. Tout ce magma-là, cette drogue qui permet de composer avec la décevante réalité, c’est le « double » du réel, bon à jeter. Le réel est là et il est idiot. C’est insupportable, mais c’est libérateur. » « ou encore Parménide, sur qui il se pencha avec gourmandise dans Principes de sagesse et de folie. Les « tautologies » du présocratique, (« ce qui est est, ce qui n’est pas n’est pas»), Rosset les révélait « terrifiantes en ceci qu’elles confrontent l’homme à une réalité à laquelle, et quel que puisse être son caractère douloureux ou rédhibitoire, il n’est point d’échappatoire ni d’alternative possible ». Cette « loi générale de la réalité » piège « toute chose ou personne qui s’y trouverait mêlées » car « s’exposer à être, c’est se condamner à n’être rien d’autre ». (Adieu, ouvrages de développement personnel !) »
« L’homme joyeux ne se réjouit pas de tel ou tel bonheur particulier, mais du fait général que l’existence existe »
« « d’une jubilation perpétuelle au spectacle des choses » et d’une indifférence à soi » 
« Savoir vivre signifie savoir tout rendre (à la mort). » (Cette dernière, je crois qu'elle est plutôt de François Cheng, je me mélange les pinceaux...)



Allez, pour la route (le week-end) : Peter Handke commence sa nouvelle pièce (que j’ai achetée aussi puisque la bibliothèque était fermée) par (admirez les infinitifs) :
« Laisser venir. Laisser souffler. Laisser rêver. Rêver la clarté.
Libérer en rêvant. Libérer qui ? Moi ? Nous ? Laisser confronter. Qui avec qui ? Qui contre qui ?
Laissez d’abord venir la scène. — » 

Labels: