Monday, October 27, 2008
À Franz-Anton Cramer
Pour autant que je puisse en juger, ça m'a l'air excellemment traduit, beau travail, merci !
Oui, pour les étudiants qui ne voient que comme ils voient, c'est difficile, tu es dans une situation émouvante, Franz-Anton... Tu n'es pas psy (et même en l'étant, ça prendrait pour chacun sans doute plus longtemps que le temps dont l'école dispose). Ça me fait penser aussi à la situation de Barack Obama qui doit convaincre au moins la moitié des États de voter pour lui. À nous tous (les Européens), ça nous paraît évident, mais pour les Américains, pas du tout et s'ils l'élisent ce sera – comme disait un auteur dans « Libé » hier – en dépit de notre enthousiasme (à nous les Européens). Il faudrait que les étudiants trouvent leur voie en dépit de tous nos efforts pour la leur indiquer. En attendant, on ne peut que répéter les mêmes phrases encore et encore. Genre : « Au lieu de vous passionner à ce point pour la moitié vide du verre, intéressez-vous (pour changer) à la moitié pleine... » Etc. (Celle-ci, tu peux la leur dire de ma part.) Ou encore : « Moins de jouissance, plus de réjouissance. » (Un slogan.) Il est vrai que je tiens tout ça (cette pacotille, ce vademecum) de mon psy, j'ai pas trouvé tout seul...
Evamaria, elle aime ferrailler, elle aime l'argumentation, ça l'enthousiasme, c'est son côté garçon (imagine-t-elle), mais elle est capable d'entendre – et d'apprécier– l'argumentaire de la partie adverse. On peut la retourner ainsi assez joyeusement (en prenant une heure ou deux). Donc c'est très bien, faut qu'elle garde ça. Ce qu'elle pourrait gagner, c'est dans la capacité d'abandon, mais, ça, ce serait accepter plus de sa féminité (l'abandon : qualité féminine), c'est pour ça que je n'osais pas trop insister (et tu me connais, les filles me sont plus mystérieuses). Sur les « outils » et les « trucs », ça, je leur en ai bien parlé. Pour moi, il n'y a qu'une méthode valable : Actors Studio ; à part ça, il n'y en a pas : chacun invente pour lui-même une méthode différente de celle de son voisin. Pour les trucs, j'ai aussi insisté immédiatement - j'ai résumé les grands principes à la notion de plaisir (et ensuite : tout est possible). Il s'agit d'artisanat et souvent un « truc » déclenche le possible, nombreux exemples, un élément de costume, etc. On touche à des choses inconscientes, alors... Si ces choses sont vraiment inconscientes, de la folie et de la mort, par exemple, c'est à dire de choses dont on ne sait rien, il ne peut s'agir – pour agir – que de « trucs ». Claude Régy (citation rare) : « La mort, pour moi, ça n'a été qu'un « truc », c'était parce que je trouvais que c'était plus beau sur un plateau de voir des gens à la fois vivants et morts. »
En plus de Felix, il y en a une avec qui j'aimerais bien retravailler en dehors de l'école, c'est Tümay. Elle – en un sens – a tout compris – et mieux que moi – de ce blablabla de cette notion de plaisir. Elle est extra ! Totalement douée pour moi. On est allé un peu tard au costumier, mais elle est la seule à être venue et elle a trouvé trois ou quatre ensembles très différents qui lui allaient à ravir et donnaient envie de lui inventer plein de choses nouvelles, on a juste eu le temps de rajouter la scène du début qui était sans doute ce qu'il y avait de mieux dans le spectacle...
Ensuite, il y a aussi une manière : leur parler en poésie. Ci-dessous un extrait d'un texte de Berlin qui reprend beaucoup de choses déjà dites plus analytiquement (et aussi par d'autres !)
Par exemple cette phrase : « On ne peut presque rien voir à travers les persiennes de la culpabilité. » s'applique complètement aux étudiants (sauf Felix, sauf Tümay qui ouvrent grand leurs fenêtres). Etc.
Insister sur l'inconscient, sur la poésie et leur dire qu'ils ont eu beaucoup de chance de travailler avec moi et que je suis conscient d'avoir moi-même eu beaucoup de chance de travailler avec eux – que j'ai beaucoup appris, que j'ai affiné mes « outils » et que c'est un échange, c'était un échange – comme disait Jacques Lacan : "Les sentiments sont toujours réciproques." - et donc que ça ne peut pas être pour eux complètement négatif. Et retomber sur le verre mille fois vide à moitié et mille fois si plein, etc.
Bises, très cher
Yvno
« Participer juste pour ne pas ne pas le faire », oui, Evamaria et An m'en ont parlé comme ça - et je leur ai dit que c'était déjà ça ! Qu'elles pouvaient en effet s'appuyer là-dessus, que ça semblait pour elles être un terrain assez solide pour qu’elles y bâtissent le camp de base de leur confiance (toujours revenir aux mots importants...) (Le contraire de Bartleby...)
SATURDAY, OCTOBER 18, 2008
Le peuple noir (Le lépreux désezpéré, suite)
La chambre idéale. On ne peut presque rien voir à travers les persiennes de la culpabilité. Mais quand même, mais quand même… Les livres morts, les livres vivants (some of them), plein d’oracles, plein d’alephs. Les livres ouverts sur la table, still open on the table.
Un amour le rendait fantomatique. Pauvre fantôme… La beauté est facile et partout. Soyez sans peur et sans reproche. Un triangle qui est aussi une sphère. A kiss exchanged. De la coke aux chiottes. Ces grandes gares traversées de soleil. In winter, it can be very cold here… from Russia…the frost. Royaume de France.
Regarde le contre-jour par la fenêtre… non, l’autre. Le soir, le pull, le soir. La cavale invisible. Regarde Bruxelles, tout ça, la Suisse… Sometimes the present. L’obscurité et sa poussière.
Reste cet éléphant dans la pièce que personne ne voit. Selling cars. Le dos, la chair. Miss Grosses Lèvres (je veux dire : belles). Naked women pour figurer le désert. Dans une nuit de désert, un peuple noir habillé de smokings. Tuxedoes.
27 oct 08.

Photo Hélèna Villovitch.
Oui, pour les étudiants qui ne voient que comme ils voient, c'est difficile, tu es dans une situation émouvante, Franz-Anton... Tu n'es pas psy (et même en l'étant, ça prendrait pour chacun sans doute plus longtemps que le temps dont l'école dispose). Ça me fait penser aussi à la situation de Barack Obama qui doit convaincre au moins la moitié des États de voter pour lui. À nous tous (les Européens), ça nous paraît évident, mais pour les Américains, pas du tout et s'ils l'élisent ce sera – comme disait un auteur dans « Libé » hier – en dépit de notre enthousiasme (à nous les Européens). Il faudrait que les étudiants trouvent leur voie en dépit de tous nos efforts pour la leur indiquer. En attendant, on ne peut que répéter les mêmes phrases encore et encore. Genre : « Au lieu de vous passionner à ce point pour la moitié vide du verre, intéressez-vous (pour changer) à la moitié pleine... » Etc. (Celle-ci, tu peux la leur dire de ma part.) Ou encore : « Moins de jouissance, plus de réjouissance. » (Un slogan.) Il est vrai que je tiens tout ça (cette pacotille, ce vademecum) de mon psy, j'ai pas trouvé tout seul...
Evamaria, elle aime ferrailler, elle aime l'argumentation, ça l'enthousiasme, c'est son côté garçon (imagine-t-elle), mais elle est capable d'entendre – et d'apprécier– l'argumentaire de la partie adverse. On peut la retourner ainsi assez joyeusement (en prenant une heure ou deux). Donc c'est très bien, faut qu'elle garde ça. Ce qu'elle pourrait gagner, c'est dans la capacité d'abandon, mais, ça, ce serait accepter plus de sa féminité (l'abandon : qualité féminine), c'est pour ça que je n'osais pas trop insister (et tu me connais, les filles me sont plus mystérieuses). Sur les « outils » et les « trucs », ça, je leur en ai bien parlé. Pour moi, il n'y a qu'une méthode valable : Actors Studio ; à part ça, il n'y en a pas : chacun invente pour lui-même une méthode différente de celle de son voisin. Pour les trucs, j'ai aussi insisté immédiatement - j'ai résumé les grands principes à la notion de plaisir (et ensuite : tout est possible). Il s'agit d'artisanat et souvent un « truc » déclenche le possible, nombreux exemples, un élément de costume, etc. On touche à des choses inconscientes, alors... Si ces choses sont vraiment inconscientes, de la folie et de la mort, par exemple, c'est à dire de choses dont on ne sait rien, il ne peut s'agir – pour agir – que de « trucs ». Claude Régy (citation rare) : « La mort, pour moi, ça n'a été qu'un « truc », c'était parce que je trouvais que c'était plus beau sur un plateau de voir des gens à la fois vivants et morts. »
En plus de Felix, il y en a une avec qui j'aimerais bien retravailler en dehors de l'école, c'est Tümay. Elle – en un sens – a tout compris – et mieux que moi – de ce blablabla de cette notion de plaisir. Elle est extra ! Totalement douée pour moi. On est allé un peu tard au costumier, mais elle est la seule à être venue et elle a trouvé trois ou quatre ensembles très différents qui lui allaient à ravir et donnaient envie de lui inventer plein de choses nouvelles, on a juste eu le temps de rajouter la scène du début qui était sans doute ce qu'il y avait de mieux dans le spectacle...
Ensuite, il y a aussi une manière : leur parler en poésie. Ci-dessous un extrait d'un texte de Berlin qui reprend beaucoup de choses déjà dites plus analytiquement (et aussi par d'autres !)
Par exemple cette phrase : « On ne peut presque rien voir à travers les persiennes de la culpabilité. » s'applique complètement aux étudiants (sauf Felix, sauf Tümay qui ouvrent grand leurs fenêtres). Etc.
Insister sur l'inconscient, sur la poésie et leur dire qu'ils ont eu beaucoup de chance de travailler avec moi et que je suis conscient d'avoir moi-même eu beaucoup de chance de travailler avec eux – que j'ai beaucoup appris, que j'ai affiné mes « outils » et que c'est un échange, c'était un échange – comme disait Jacques Lacan : "Les sentiments sont toujours réciproques." - et donc que ça ne peut pas être pour eux complètement négatif. Et retomber sur le verre mille fois vide à moitié et mille fois si plein, etc.
Bises, très cher
Yvno
« Participer juste pour ne pas ne pas le faire », oui, Evamaria et An m'en ont parlé comme ça - et je leur ai dit que c'était déjà ça ! Qu'elles pouvaient en effet s'appuyer là-dessus, que ça semblait pour elles être un terrain assez solide pour qu’elles y bâtissent le camp de base de leur confiance (toujours revenir aux mots importants...) (Le contraire de Bartleby...)
SATURDAY, OCTOBER 18, 2008
Le peuple noir (Le lépreux désezpéré, suite)
La chambre idéale. On ne peut presque rien voir à travers les persiennes de la culpabilité. Mais quand même, mais quand même… Les livres morts, les livres vivants (some of them), plein d’oracles, plein d’alephs. Les livres ouverts sur la table, still open on the table.
Un amour le rendait fantomatique. Pauvre fantôme… La beauté est facile et partout. Soyez sans peur et sans reproche. Un triangle qui est aussi une sphère. A kiss exchanged. De la coke aux chiottes. Ces grandes gares traversées de soleil. In winter, it can be very cold here… from Russia…the frost. Royaume de France.
Regarde le contre-jour par la fenêtre… non, l’autre. Le soir, le pull, le soir. La cavale invisible. Regarde Bruxelles, tout ça, la Suisse… Sometimes the present. L’obscurité et sa poussière.
Reste cet éléphant dans la pièce que personne ne voit. Selling cars. Le dos, la chair. Miss Grosses Lèvres (je veux dire : belles). Naked women pour figurer le désert. Dans une nuit de désert, un peuple noir habillé de smokings. Tuxedoes.
27 oct 08.

Photo Hélèna Villovitch.
Labels: felix dancing in silence yves-noël genod dispariteur
L'ombre miraculeuse
To Know More
a resumé
“…the experience has been very conclusive. On 17 October, at the 2nd and last performance, the students have shown a great calmness, concentration, an absence of panic and something which can be called joy – maybe not for each and every one of them, but still. A smile on the bearded face of An (she might have not recognized it herself). … This success, this opening now allows me to put some principles on the table which I have always incurred during the rehearsal work, and whose full meaning I now see glaringly apparent. For instance Anna: She played the out of tune piano. On the general, it just didn’t work (horrible); on the last night outstandingly gracious, even unforgettable. Same instrument (out of tune), same person (somehow out of tune as well), and still a difference of day and night. …Terror on the first night, confidence during the second. And the world has changed all over. Anna told me that what helped her was my proposal to play “quick and bad” (which goes back to Paul Claudel who told Jean-Louis Barrault, the theatre director in charge of creating his Le soulier de satin, “You need to play this piece quick and bad”, rather than slow and clever). Anna told me that this liberated her (for she always tries to “be good” in doing things). Of course for each case, each person, for each scene, each moment the good solution needs to be found, and this will always have to be the empirical one, the intuitive one, the one which works and helps to overcome difficulties and dead ends. For it is all about making theatre something easy, an art to get into (otherwise why should you present it in public?). But there are some principles without which I could not even imagine to do anything in this métier. To bring into being something – and I am now speaking strictly of theatre – motor and fuel will always be pleasure, and nothing but pleasure. Pleasure and opening up rooms for pleasure. Pleasure to a point the students will hardly be able to even imagine (even though the last night was something like a glimpse into this possible pleasure …). The pleasure of Rudolf Nourejev, of Maria Callas, of Pablo Picasso. It is all the same. Confidence. Forgetting about the idea “to take a risk” and even any kind of “confrontation” and “difficulty”. “Only do what you know to do”, is what I keep saying to my actors. And this is what I asked the students as well. Most of which, in the beginning, told me that they didn’t know to do anything. Which of course is not true. Anyway this is not how it works. As David Lynch says in his book Catching the Big Fish :
« I hear stories about directors who scream at actors, or they trick them somehow to get a performance. And there are some people who try to run the whole business on fear. But I think this is such a joke – it’s pathetic and stupid at the same time.
When people are in fear, they don’t want to go to work. So many people today have that feeling. Then the fear starts turning into hate, and they begin to hate going to work. Then the hate can turn into anger and people can become angry at their boss and their work.
If I ran myself with fear, I would get 1 percent, not 100 percent, of what I get. And they would be no fun in going down the road together. And it should be fun. In work and in life, we’re all supposed to get along. We supposed to have so much fun, like puppy dogs with our tails wagging. It’s supposed to be great living ; it’s supposed to be fantastic. »
This is what I would like to say too. And this is what I would like you to tell the students.
I know my métier, I know like Klaus Michael Grüber, that “actors are capable of marvellous things, but they are so afraid. All the work consist of calming this fear.” All the work. Of a stage director. I know. No other work. You don’t direct the actors, this wouldn’t help a bit, you calm them, that’s all. You have to offer them an environment of pleasure, a fairy tale. Which is why this quiet place we call theatre is so important. Even if it is just a hangar filled with water. Which people from the outside, people who have not witnessed this transformation (for us so radical) of a non-theatrical space into a theatre cannot really understand. Calming the actors, be they students, for them to be able to just “act” so as to invoke beauty; beauty which might also be invoked (and in the very same moment) by the spectators, who might not even be aware of this. But the show builds its own scene inside those who perceive it. Franz Kafka: “This is the essence of magic which does not create but invoke.” When pleasure becomes part of the game, the perspectives of “real” work and profoundness all of a sudden take a miraculous shade, like a text by Arthur Rimbaud. Everything opens up like a poem. Everything is new and shared. Sometimes this pleasure is not fully felt by the public – especially not in France and in the milieus I am dealing with. People go to the theatre for reason sometimes very far away from any notion of pleasure. Actors may suffer quite a bit when seeing their space tainted by such resistance or by the absurdity of a situation in which you have to share something with somebody who does not want or is not able to accept it. …For Felix, dancing in silence, this kind of thing did not happen. We had two very nice audiences, especially on the second night, when the spectators were younger, more open towards surprise, more curious. The students gave proof that they know how to seize such circumstances to come into being. Another step would be to learn and understand that in a certain sense all circumstances are in favour. That you can always bathe in confidence – in space, in air, as part of humankind. It is nothing but reality. This is what we would work on if I were to come back ; it is what gave us the firm impression that work could now really get started… after such an incredibly slow beginning which made me think at times that we might never understand the fact that rather than dealing with slowness, with “form” and with resistance, it was all about swiftness and informal, which is to say with love, and it is this perspective, from the Greek amphitheatre of nature and sun which opens up a blessed path…”
Yves-Noel Genod, 19 October 2008 (translated by Franz-Anton Cramer, 25 October 2008).
a resumé
“…the experience has been very conclusive. On 17 October, at the 2nd and last performance, the students have shown a great calmness, concentration, an absence of panic and something which can be called joy – maybe not for each and every one of them, but still. A smile on the bearded face of An (she might have not recognized it herself). … This success, this opening now allows me to put some principles on the table which I have always incurred during the rehearsal work, and whose full meaning I now see glaringly apparent. For instance Anna: She played the out of tune piano. On the general, it just didn’t work (horrible); on the last night outstandingly gracious, even unforgettable. Same instrument (out of tune), same person (somehow out of tune as well), and still a difference of day and night. …Terror on the first night, confidence during the second. And the world has changed all over. Anna told me that what helped her was my proposal to play “quick and bad” (which goes back to Paul Claudel who told Jean-Louis Barrault, the theatre director in charge of creating his Le soulier de satin, “You need to play this piece quick and bad”, rather than slow and clever). Anna told me that this liberated her (for she always tries to “be good” in doing things). Of course for each case, each person, for each scene, each moment the good solution needs to be found, and this will always have to be the empirical one, the intuitive one, the one which works and helps to overcome difficulties and dead ends. For it is all about making theatre something easy, an art to get into (otherwise why should you present it in public?). But there are some principles without which I could not even imagine to do anything in this métier. To bring into being something – and I am now speaking strictly of theatre – motor and fuel will always be pleasure, and nothing but pleasure. Pleasure and opening up rooms for pleasure. Pleasure to a point the students will hardly be able to even imagine (even though the last night was something like a glimpse into this possible pleasure …). The pleasure of Rudolf Nourejev, of Maria Callas, of Pablo Picasso. It is all the same. Confidence. Forgetting about the idea “to take a risk” and even any kind of “confrontation” and “difficulty”. “Only do what you know to do”, is what I keep saying to my actors. And this is what I asked the students as well. Most of which, in the beginning, told me that they didn’t know to do anything. Which of course is not true. Anyway this is not how it works. As David Lynch says in his book Catching the Big Fish :
« I hear stories about directors who scream at actors, or they trick them somehow to get a performance. And there are some people who try to run the whole business on fear. But I think this is such a joke – it’s pathetic and stupid at the same time.
When people are in fear, they don’t want to go to work. So many people today have that feeling. Then the fear starts turning into hate, and they begin to hate going to work. Then the hate can turn into anger and people can become angry at their boss and their work.
If I ran myself with fear, I would get 1 percent, not 100 percent, of what I get. And they would be no fun in going down the road together. And it should be fun. In work and in life, we’re all supposed to get along. We supposed to have so much fun, like puppy dogs with our tails wagging. It’s supposed to be great living ; it’s supposed to be fantastic. »
This is what I would like to say too. And this is what I would like you to tell the students.
I know my métier, I know like Klaus Michael Grüber, that “actors are capable of marvellous things, but they are so afraid. All the work consist of calming this fear.” All the work. Of a stage director. I know. No other work. You don’t direct the actors, this wouldn’t help a bit, you calm them, that’s all. You have to offer them an environment of pleasure, a fairy tale. Which is why this quiet place we call theatre is so important. Even if it is just a hangar filled with water. Which people from the outside, people who have not witnessed this transformation (for us so radical) of a non-theatrical space into a theatre cannot really understand. Calming the actors, be they students, for them to be able to just “act” so as to invoke beauty; beauty which might also be invoked (and in the very same moment) by the spectators, who might not even be aware of this. But the show builds its own scene inside those who perceive it. Franz Kafka: “This is the essence of magic which does not create but invoke.” When pleasure becomes part of the game, the perspectives of “real” work and profoundness all of a sudden take a miraculous shade, like a text by Arthur Rimbaud. Everything opens up like a poem. Everything is new and shared. Sometimes this pleasure is not fully felt by the public – especially not in France and in the milieus I am dealing with. People go to the theatre for reason sometimes very far away from any notion of pleasure. Actors may suffer quite a bit when seeing their space tainted by such resistance or by the absurdity of a situation in which you have to share something with somebody who does not want or is not able to accept it. …For Felix, dancing in silence, this kind of thing did not happen. We had two very nice audiences, especially on the second night, when the spectators were younger, more open towards surprise, more curious. The students gave proof that they know how to seize such circumstances to come into being. Another step would be to learn and understand that in a certain sense all circumstances are in favour. That you can always bathe in confidence – in space, in air, as part of humankind. It is nothing but reality. This is what we would work on if I were to come back ; it is what gave us the firm impression that work could now really get started… after such an incredibly slow beginning which made me think at times that we might never understand the fact that rather than dealing with slowness, with “form” and with resistance, it was all about swiftness and informal, which is to say with love, and it is this perspective, from the Greek amphitheatre of nature and sun which opens up a blessed path…”
Yves-Noel Genod, 19 October 2008 (translated by Franz-Anton Cramer, 25 October 2008).
Labels: felix dancing in silence yves-noël genod dispariteur
Friday, October 24, 2008
Le texte d'Arthur Rimbaud dans Felix, dancing in silence
Matinée d'ivresse
Ô mon Bien ! Ô mon Beau ! Fanfare atroce où je ne trébuche point ! chevalet féerique ! Hourra pour l'œuvre inouïe et pour le corps merveilleux, pour la première fois ! Cela commença sous les rires des enfants, cela finira par eux. Ce poison va rester dans toutes nos veines même quand, la fanfare tournant, nous serons rendu à l'ancienne inharmonie. Ô maintenant, nous si digne de ces tortures ! rassemblons fervemment cette promesse surhumaine faite à notre corps et à notre âme créés : cette promesse, cette démence ! L'élégance, la science, la violence ! On nous a promis d'enterrer dans l'ombre l'arbre du bien et du mal, de déporter les honnêtetés tyranniques, afin que nous amenions notre très pur amour. Cela commença par quelques dégoûts et cela finit, — ne pouvant nous saisir sur-le-champ de cette éternité, — cela finit par une débandade de parfums.
Rires des enfants, discrétion des esclaves, austérité des vierges, horreur des figures et des objets d'ici, sacrés soyez-vous par le souvenir de cette veille. Cela commençait par toute la rustrerie, voici que cela finit par des anges de flamme et de glace.
Petite veille d'ivresse, sainte ! quand ce ne serait que pour le masque dont tu nous as gratifié. Nous t'affirmons, méthode ! Nous n'oublions pas que tu as glorifié hier chacun de nos âges. Nous avons foi au poison. Nous savons donner notre vie tout entière tous les jours.
Voici le temps des Assassins.
Ô mon Bien ! Ô mon Beau ! Fanfare atroce où je ne trébuche point ! chevalet féerique ! Hourra pour l'œuvre inouïe et pour le corps merveilleux, pour la première fois ! Cela commença sous les rires des enfants, cela finira par eux. Ce poison va rester dans toutes nos veines même quand, la fanfare tournant, nous serons rendu à l'ancienne inharmonie. Ô maintenant, nous si digne de ces tortures ! rassemblons fervemment cette promesse surhumaine faite à notre corps et à notre âme créés : cette promesse, cette démence ! L'élégance, la science, la violence ! On nous a promis d'enterrer dans l'ombre l'arbre du bien et du mal, de déporter les honnêtetés tyranniques, afin que nous amenions notre très pur amour. Cela commença par quelques dégoûts et cela finit, — ne pouvant nous saisir sur-le-champ de cette éternité, — cela finit par une débandade de parfums.
Rires des enfants, discrétion des esclaves, austérité des vierges, horreur des figures et des objets d'ici, sacrés soyez-vous par le souvenir de cette veille. Cela commençait par toute la rustrerie, voici que cela finit par des anges de flamme et de glace.
Petite veille d'ivresse, sainte ! quand ce ne serait que pour le masque dont tu nous as gratifié. Nous t'affirmons, méthode ! Nous n'oublions pas que tu as glorifié hier chacun de nos âges. Nous avons foi au poison. Nous savons donner notre vie tout entière tous les jours.
Voici le temps des Assassins.
Labels: felix dancing in silence yves-noël genod dispariteur
Thursday, October 23, 2008
Felix, feuille de salle
Felix, dancing in silence
Inszenierung / mise en scène : Yves-Noël Genod
Bühne / décor : Felix M. Ott, Yves-Noël Genod
« Really the main thing about life was its superabundance : there was so much of it, and always room for more inside. (…) They said that life itself was boring, life was dead. But surely the terror lay the other way, the loosening of the mind at the thought of all that life contained... »
Martin Amis, Other People.
mit / avec
Evamaria Bakardjiev, An Kaler, Tümay Kilincel, Nina Kurtela, Felix M. Ott, Ivana Roncevic, Anna Till, Marysia Zimpel
Das Hochschulübergreifende Zentrum Tanz – Pilotprojekt Tanzplan Berlin wird getragen von der Universität der Künste Berlin und der Hochschule für Schauspielkunst "Ernst Busch" in Kooperation mit TanzRaumBerlin GmbH; Partner: Zentrum für Bewegungsforschung/FU Berlin. Das Projekt wird gefördert durch das Land Berlin, die Stiftung Kulturelle Weiterbildung und Kultur¬beratung und von Tanzplan Deutschland, einer Initiative der Kulturstiftung des Bundes.
Inszenierung / mise en scène : Yves-Noël Genod
Bühne / décor : Felix M. Ott, Yves-Noël Genod
« Really the main thing about life was its superabundance : there was so much of it, and always room for more inside. (…) They said that life itself was boring, life was dead. But surely the terror lay the other way, the loosening of the mind at the thought of all that life contained... »
Martin Amis, Other People.
mit / avec
Evamaria Bakardjiev, An Kaler, Tümay Kilincel, Nina Kurtela, Felix M. Ott, Ivana Roncevic, Anna Till, Marysia Zimpel
Das Hochschulübergreifende Zentrum Tanz – Pilotprojekt Tanzplan Berlin wird getragen von der Universität der Künste Berlin und der Hochschule für Schauspielkunst "Ernst Busch" in Kooperation mit TanzRaumBerlin GmbH; Partner: Zentrum für Bewegungsforschung/FU Berlin. Das Projekt wird gefördert durch das Land Berlin, die Stiftung Kulturelle Weiterbildung und Kultur¬beratung und von Tanzplan Deutschland, einer Initiative der Kulturstiftung des Bundes.
Labels: felix dancing in silence yves-noël genod dispariteur
Über Yves-Noël Genod
Über Yves-Noël Genod
« Er lässt Dinge entstehen, er erfindet Effekte, aber so, als wollte er nicht die Verantwortung für sie übernehmen. Als ließe er sie lieber in der Schwebe und vertraute darauf, dass sie ihren richtigen Platz schon von alleine finden werden.
Edelsteine sind bekanntlich ungefasst am schönsten. Als Schmuck – in Ring, Collier, Anhänger – verlieren sie jenes Fluidum, das sie noch haben, wenn man sie in der Handfläche hält und ... nun ja, befingert.
Auch jetzt sind die Edelsteine roh belassen. Statt Bandring und Legierung lieber eine Schatulle. Es ist die Schatulle (also natürlich die Black Box), die für die Komposition sorgt.
Wie ein guter Wurf beim Würfeln. Bei dem es darum geht herauszufinden, ob die Steine im Innern der Schatulle sich beim Schütteln selbst zueinander fügen und das Schauspiel ihrer geheimen Lichtstrahlen entfalten. »
Olivier Normand.
Traduit pour la feuille de salle de Felix, dancing in silence par Franz-Anton Cramer.
« Er lässt Dinge entstehen, er erfindet Effekte, aber so, als wollte er nicht die Verantwortung für sie übernehmen. Als ließe er sie lieber in der Schwebe und vertraute darauf, dass sie ihren richtigen Platz schon von alleine finden werden.
Edelsteine sind bekanntlich ungefasst am schönsten. Als Schmuck – in Ring, Collier, Anhänger – verlieren sie jenes Fluidum, das sie noch haben, wenn man sie in der Handfläche hält und ... nun ja, befingert.
Auch jetzt sind die Edelsteine roh belassen. Statt Bandring und Legierung lieber eine Schatulle. Es ist die Schatulle (also natürlich die Black Box), die für die Komposition sorgt.
Wie ein guter Wurf beim Würfeln. Bei dem es darum geht herauszufinden, ob die Steine im Innern der Schatulle sich beim Schütteln selbst zueinander fügen und das Schauspiel ihrer geheimen Lichtstrahlen entfalten. »
Olivier Normand.
Traduit pour la feuille de salle de Felix, dancing in silence par Franz-Anton Cramer.
Labels: felix dancing in silence yves-noël genod dispariteur
Monday, October 20, 2008
Les photos de Sophie Laly (2)






























Berlin, octobre 2008, répétitions de la pièce Felix, dancing in silence.
Labels: felix dancing in silence yves-noël genod dispariteur
Franz-Anton Cramer à propos de Felix...
« (...) Ce qui me touche - et ce n'est pas par métaphore que je dis ça ! - c'est que dans un certain sens, même dans plusieurs sens, et après tout dans le sens primordial, cet enjeu a abouti. C'est peut-être un aboutissement un peu pervers ; même si je ne parle pas des pures difficultés et contrariétés qui on mis en péril ce projet et le processus de travail. Mais c'est un aboutissement qui tient compte aussi bien de la nécessité de « faire travailler » les étudiants afin qu'ils trouvent un accès - leur accès - à cette grande masse qu'est toujours la pratique artistique (toi tu parles du bonheur auquel il faut accéder, mais c'est un peu la même quête, me semble-t-il), et, d'autre part, de faire vibrer, de dilater, de contester, de comprendre, d'embrasser, et pourquoi pas aussi de baiser les limites qui entourent cette pratique qu'on dénomme « danse ».
J'ai vu les étudiants s'épanouir en s'inscrivant dans une des micro-histoires de la danse qui se fabriquent et se construisent chaque fois que quelqu'un commence à faire « de la danse ». J'ai vu une énergie se dégager, parfois timide et méfiante, parfois grandiloquente et triomphale. Mais toujours centrée sur une certaine vision du faire qui est à l'écoute d'une situation particulière et en lien étroit avec une vie intérieure indépendante des circonstances qui la font se montrer (si tu comprends ce que je veux dire...) C'est donc le moment ou il faut introduire ce grand mot que j'aime bien et qui est inutile, le mot de liberté. La liberté à laquelle la danse peut contribuer. La liberté qui est à la fois gratuite, car artistiquement délimitée, et fondamentale, parce que traitant de toute la question du subjectif, de l'individuel, du positionnement envers les autres et tout ça.
Donc une micro-histoire de la danse qui réagit à tout ce qui a déjà été et qui s'en fout en même temps. C'est par là aussi que la liberté s'exprime... »
J'ai vu les étudiants s'épanouir en s'inscrivant dans une des micro-histoires de la danse qui se fabriquent et se construisent chaque fois que quelqu'un commence à faire « de la danse ». J'ai vu une énergie se dégager, parfois timide et méfiante, parfois grandiloquente et triomphale. Mais toujours centrée sur une certaine vision du faire qui est à l'écoute d'une situation particulière et en lien étroit avec une vie intérieure indépendante des circonstances qui la font se montrer (si tu comprends ce que je veux dire...) C'est donc le moment ou il faut introduire ce grand mot que j'aime bien et qui est inutile, le mot de liberté. La liberté à laquelle la danse peut contribuer. La liberté qui est à la fois gratuite, car artistiquement délimitée, et fondamentale, parce que traitant de toute la question du subjectif, de l'individuel, du positionnement envers les autres et tout ça.
Donc une micro-histoire de la danse qui réagit à tout ce qui a déjà été et qui s'en fout en même temps. C'est par là aussi que la liberté s'exprime... »
Labels: felix dancing in silence yves-noël genod dispariteur
En savoir plus (l'expérience de Berlin)
En savoir plus
Un texte-bilan.
Donc, cher Franz-Anton, l’expérience s’est révélée très concluante. Le 17 octobre, jour de la deuxième et dernière représentation, les étudiants ont montré un grand calme, une concentration, une absence de panique et quelque chose qui – peut-être pour l’ensemble d’entre eux ne peut pas encore porter le nom de plaisir, mais qui en avait pourtant l’apparence. Sourire qu’elle aurait peut-être nié, même indéniable, dans le visage barbu d’An. À part la joie que cela nous a procurée à eux comme à moi, entraînant la promesse de se revoir, l’envie de continuer et donc, pour ma part, de postuler pour l’année prochaine (!), cette réussite, cette ouverture me permet maintenant de mettre à plat quelques principes que je n’ai cessé d’évoquer pendant le travail, mais dont je vois dans cet aboutissement la démonstration éclatante. Il y a le cas, par exemple, d’Anna, jouant du piano désaccordé : épouvantable le soir de la générale, à se noyer dans l’évier, exceptionnellement gracieuse, inoubliable même, le soir de la dernière. Même instrument (désaccordé donc), même personne (désaccordée sans doute aussi) et le jour et la nuit. La beauté et la laideur. Une terreur le premier soir, une confiance le dernier. Et le monde est changé du tout au tout. Anna me dit que ce qui l’a aidé, c’est quand je lui ai proposé de jouer du piano « vite et mal », reprenant le mot de Paul Claudel à Jean-Louis Barrault à l’occasion de la première mise en scène du Soulier de Satin : « Il faut jouer la pièce vite et mal. » (plutôt que lentement et intelligemment). Anna dit que ça l’a libérée (car elle essaie toujours de « bien faire »). Certes, pour chaque cas, chaque personne et aussi chaque scène, chaque moment il faut trouver la solution qui est toujours une solution empirique, intuitive, celle qui marche, celle qui débloque une difficulté – puisqu’il ne s’agit toujours que de rendre le théâtre facile, l’art abordable (sinon pourquoi le représenter en public) – mais il y a quelques principes de base sans lesquels je ne pourrais même pas envisager de faire quoi que ce soit dans ce métier. Pour réaliser quelque chose – ne parlons que du théâtre –, moteur et carburant, c’est le plaisir – surtout rien d’autre. Plaisir et ouverture des espaces du plaisir. Plaisir à un point tel que les étudiants ont du mal à l’imaginer (sauf – comme un commencement, un pressentiment – le dernier soir). Plaisir de Rudolf Noureev, de La Callas, de Pablo Picasso, même métier. La confiance. Oublier cette idée de « prise de risques » et même toute idée d’une quelconque « confrontation » à une « difficulté ». « Ne faites que ce que vous savez faire », demandé-je toujours aux acteurs et, ainsi, c’est ce que j’ai demandé aux étudiants qui au début ont prétendu pour la plupart qu’ils ne savaient rien faire – ce qui n’est pas vrai. Ça ne marche pas comme ça. David Lynch ne dit pas autre chose. Il dit dans son livre Catching The Big Fish :
« I hear stories about directors who scream at actors, or they trick them somehow to get a performance. And there are some people who try to run the whole business on fear. But I think this is such a joke – it’s pathetic and stupid at the same time.
When people are in fear, they don’t want to go to work. So many people today have that feeling. Then the fear starts turning into hate, and they begin to hate going to work. Then the hate can turn into anger and people can become angry at their boss and their work.
If I ran myself with fear, I would get 1 percent, not 100 percent, of what I get. And they would be no fun in going down the road together. And it should be fun. In work and in life, we’re all supposed to get along. We supposed to have so much fun, like puppy dogs with our tails wagging. It’s supposed to be great living ; it’supposed to be fantastic. »
Voilà ce que je voulais dire moi aussi, et ce que je voudrais que tu transmettes encore aux étudiants (peux-tu traduire ces quelques phrases ?)
Je connais mon métier, je sais comme Klaus Michael Grüber, l’immense poète, que « les acteurs sont capables de choses magnifiques, seulement ils ont tellement peur ; tout le travail consiste à calmer leur peur. » Tout le travail. Pour un director. Je sais. Pas d’autre travail. On ne dirige pas les acteurs, ça ne sert à rien, on les calme, c’est tout. On leur propose un environnement de bonheur, une féerie. D’où l’importance de ce lieu calme qu’on nomme un théâtre – même si c’est un hangar rempli d’eau – ce que, dans ce cas, ne comprennent pas facilement, nous l’avons vu, les gens extérieurs à cette transformation pour nous radicale d’un lieu de non théâtre en « théâtre » –. Calmer la peur des acteurs, a fortiori des étudiants, pour qu’ils puissent juste « agir » (le mot l’indique) pour invoquer la beauté, pour qu’elle soit peut-être aussi encore invoquée (et dans le même moment) par les spectateurs (peut-être sans qu’ils s’en rendent compte) puisque le spectacle bâtit sa scène à l’intérieur même de ceux qui le perçoivent. Franz Kafka : « C’est ça l’essence de la magie qui ne crée pas, mais invoque. » Quand le plaisir se met de la partie, les perspectives de « vrai » travail et d’approfondissement deviennent soudain fabuleuses comme un texte d’Arthur Rimbaud. Tout s’ouvre comme la poésie. Tout est neuf et partagé. Parfois, ce plaisir n’est pas entièrement partagé par le public, en France, particulièrement – et dans les milieux que je fréquente. Des gens vont au théâtre pour des raisons parfois fort éloignées de l’idée de plaisir. Les acteurs peuvent alors souffrir de voir leur espace entamé par cette résistance ou de l’absurdité de cette situation de devoir partager quelque chose avec quelqu’un qui n’en veut pas ou qui est loin de pouvoir l’accepter. C’est un paradoxe amoureux dont joue très bien par exemple quelqu’un comme Claude Régy qui a besoin de la confrontation, qui l’aime et la désire. Pour Felix, dancing in silence, cela ne s’est pas produit à Berlin où nous avons eu la chance de deux très belles salles. Le deuxième soir, surtout, public plus disponible à la surprise, plus favorable, jeune. Les étudiants ont montrés qu’ils savaient saisir et profiter de ces circonstances pour exister. Une étape supplémentaire serait de comprendre comment – en un sens – les circonstances sont toujours favorables. Et que l’on peut toujours se baigner en confiance dans l’air, dans l’espace, relié à l’humanité vivante. Cela n’est rien d’autre que la réalité. C’est ce sur quoi nous travaillerons si nous nous revoyons un jour et c’est ce qui, ce soir-là, nous a donné l’impression que le travail pouvait enfin vraiment commencer – après un incroyablement lent début (sauf pour Felix) qui m’avait fait croire à un ou deux moments que nous n’arriverions jamais à comprendre que plutôt que de lenteur et de « forme », et de résistance, il s’agissait de vitesse et d’informel, c’est à dire d’amour, et cette perspective, vue comme depuis l’amphithéâtre grec de la nature et du soleil, nous ouvrent aujourd’hui ses champs Élysées…
Quant à toi, Franz-Anton, j’avais envie de te dire que peut-être que nous avons pensé à un moment toi et moi que tu manquais des qualités nécessaires pour être le producteur exemplaire de ce spectacle, mais producteur « de cœur », tu l’as été pleinement – et n’est-ce pas l’essentiel ?
Yves-Noël Genod, 19 octobre 2008.
Un texte-bilan.
Donc, cher Franz-Anton, l’expérience s’est révélée très concluante. Le 17 octobre, jour de la deuxième et dernière représentation, les étudiants ont montré un grand calme, une concentration, une absence de panique et quelque chose qui – peut-être pour l’ensemble d’entre eux ne peut pas encore porter le nom de plaisir, mais qui en avait pourtant l’apparence. Sourire qu’elle aurait peut-être nié, même indéniable, dans le visage barbu d’An. À part la joie que cela nous a procurée à eux comme à moi, entraînant la promesse de se revoir, l’envie de continuer et donc, pour ma part, de postuler pour l’année prochaine (!), cette réussite, cette ouverture me permet maintenant de mettre à plat quelques principes que je n’ai cessé d’évoquer pendant le travail, mais dont je vois dans cet aboutissement la démonstration éclatante. Il y a le cas, par exemple, d’Anna, jouant du piano désaccordé : épouvantable le soir de la générale, à se noyer dans l’évier, exceptionnellement gracieuse, inoubliable même, le soir de la dernière. Même instrument (désaccordé donc), même personne (désaccordée sans doute aussi) et le jour et la nuit. La beauté et la laideur. Une terreur le premier soir, une confiance le dernier. Et le monde est changé du tout au tout. Anna me dit que ce qui l’a aidé, c’est quand je lui ai proposé de jouer du piano « vite et mal », reprenant le mot de Paul Claudel à Jean-Louis Barrault à l’occasion de la première mise en scène du Soulier de Satin : « Il faut jouer la pièce vite et mal. » (plutôt que lentement et intelligemment). Anna dit que ça l’a libérée (car elle essaie toujours de « bien faire »). Certes, pour chaque cas, chaque personne et aussi chaque scène, chaque moment il faut trouver la solution qui est toujours une solution empirique, intuitive, celle qui marche, celle qui débloque une difficulté – puisqu’il ne s’agit toujours que de rendre le théâtre facile, l’art abordable (sinon pourquoi le représenter en public) – mais il y a quelques principes de base sans lesquels je ne pourrais même pas envisager de faire quoi que ce soit dans ce métier. Pour réaliser quelque chose – ne parlons que du théâtre –, moteur et carburant, c’est le plaisir – surtout rien d’autre. Plaisir et ouverture des espaces du plaisir. Plaisir à un point tel que les étudiants ont du mal à l’imaginer (sauf – comme un commencement, un pressentiment – le dernier soir). Plaisir de Rudolf Noureev, de La Callas, de Pablo Picasso, même métier. La confiance. Oublier cette idée de « prise de risques » et même toute idée d’une quelconque « confrontation » à une « difficulté ». « Ne faites que ce que vous savez faire », demandé-je toujours aux acteurs et, ainsi, c’est ce que j’ai demandé aux étudiants qui au début ont prétendu pour la plupart qu’ils ne savaient rien faire – ce qui n’est pas vrai. Ça ne marche pas comme ça. David Lynch ne dit pas autre chose. Il dit dans son livre Catching The Big Fish :
« I hear stories about directors who scream at actors, or they trick them somehow to get a performance. And there are some people who try to run the whole business on fear. But I think this is such a joke – it’s pathetic and stupid at the same time.
When people are in fear, they don’t want to go to work. So many people today have that feeling. Then the fear starts turning into hate, and they begin to hate going to work. Then the hate can turn into anger and people can become angry at their boss and their work.
If I ran myself with fear, I would get 1 percent, not 100 percent, of what I get. And they would be no fun in going down the road together. And it should be fun. In work and in life, we’re all supposed to get along. We supposed to have so much fun, like puppy dogs with our tails wagging. It’s supposed to be great living ; it’supposed to be fantastic. »
Voilà ce que je voulais dire moi aussi, et ce que je voudrais que tu transmettes encore aux étudiants (peux-tu traduire ces quelques phrases ?)
Je connais mon métier, je sais comme Klaus Michael Grüber, l’immense poète, que « les acteurs sont capables de choses magnifiques, seulement ils ont tellement peur ; tout le travail consiste à calmer leur peur. » Tout le travail. Pour un director. Je sais. Pas d’autre travail. On ne dirige pas les acteurs, ça ne sert à rien, on les calme, c’est tout. On leur propose un environnement de bonheur, une féerie. D’où l’importance de ce lieu calme qu’on nomme un théâtre – même si c’est un hangar rempli d’eau – ce que, dans ce cas, ne comprennent pas facilement, nous l’avons vu, les gens extérieurs à cette transformation pour nous radicale d’un lieu de non théâtre en « théâtre » –. Calmer la peur des acteurs, a fortiori des étudiants, pour qu’ils puissent juste « agir » (le mot l’indique) pour invoquer la beauté, pour qu’elle soit peut-être aussi encore invoquée (et dans le même moment) par les spectateurs (peut-être sans qu’ils s’en rendent compte) puisque le spectacle bâtit sa scène à l’intérieur même de ceux qui le perçoivent. Franz Kafka : « C’est ça l’essence de la magie qui ne crée pas, mais invoque. » Quand le plaisir se met de la partie, les perspectives de « vrai » travail et d’approfondissement deviennent soudain fabuleuses comme un texte d’Arthur Rimbaud. Tout s’ouvre comme la poésie. Tout est neuf et partagé. Parfois, ce plaisir n’est pas entièrement partagé par le public, en France, particulièrement – et dans les milieux que je fréquente. Des gens vont au théâtre pour des raisons parfois fort éloignées de l’idée de plaisir. Les acteurs peuvent alors souffrir de voir leur espace entamé par cette résistance ou de l’absurdité de cette situation de devoir partager quelque chose avec quelqu’un qui n’en veut pas ou qui est loin de pouvoir l’accepter. C’est un paradoxe amoureux dont joue très bien par exemple quelqu’un comme Claude Régy qui a besoin de la confrontation, qui l’aime et la désire. Pour Felix, dancing in silence, cela ne s’est pas produit à Berlin où nous avons eu la chance de deux très belles salles. Le deuxième soir, surtout, public plus disponible à la surprise, plus favorable, jeune. Les étudiants ont montrés qu’ils savaient saisir et profiter de ces circonstances pour exister. Une étape supplémentaire serait de comprendre comment – en un sens – les circonstances sont toujours favorables. Et que l’on peut toujours se baigner en confiance dans l’air, dans l’espace, relié à l’humanité vivante. Cela n’est rien d’autre que la réalité. C’est ce sur quoi nous travaillerons si nous nous revoyons un jour et c’est ce qui, ce soir-là, nous a donné l’impression que le travail pouvait enfin vraiment commencer – après un incroyablement lent début (sauf pour Felix) qui m’avait fait croire à un ou deux moments que nous n’arriverions jamais à comprendre que plutôt que de lenteur et de « forme », et de résistance, il s’agissait de vitesse et d’informel, c’est à dire d’amour, et cette perspective, vue comme depuis l’amphithéâtre grec de la nature et du soleil, nous ouvrent aujourd’hui ses champs Élysées…
Quant à toi, Franz-Anton, j’avais envie de te dire que peut-être que nous avons pensé à un moment toi et moi que tu manquais des qualités nécessaires pour être le producteur exemplaire de ce spectacle, mais producteur « de cœur », tu l’as été pleinement – et n’est-ce pas l’essentiel ?
Yves-Noël Genod, 19 octobre 2008.
Labels: felix dancing in silence yves-noël genod dispariteur
Les photos de Sophie Laly

































































Berlin, octobre 2008, répétitions de la pièce Felix, dancing in silence.
Labels: felix dancing in silence yves-noël genod dispariteur




