Sunday, February 20, 2022

P as déçu


Cher Mickaël, 


Je suis épaté par ton sublimissime spectacle d'hier soir au Carreau (après tant d’années sans en avoir vus). Comment s’appelle-t-il, d’ailleurs, Alice & Françoise ? Ça a été pour moi un miracle, un spectacle en train de se faire, en temps réel, incertain comme la vie de la seconde qui suit (ou du moment) (ou du futur) et considérablement émouvant. Un « non-spectacle » comme j'aime parce que c’est plus direct qu’un «  spectacle » ; la matière semble effacée, en traces et nous rencontre plus nécessairement (plus directement et plus profondément) parce qu’elle montre son oubli, son insuffisance, sa solitude : elle a besoin de notre relation pour former quelque chose — s’il y a une alchimie (une entourloupe), c’est bien celle-là —, quelque chose qui ne nous appartient qu’en propre — comme quand on se demande, d’un livre qu’on a vraiment réussi à lire, c’est-à-dire à écrire, quels autres mystérieux livres peuvent bien avoir été lus par les autres lecteurs du même texte... Bref, ce n’est pas la peine que j’essaye de patauger orgueilleusement quelques mots, la vérité est toute simple : 1) ça m’a énormément plu, 2) j’ai admiré ta virtuosité et 3) elle m’a rempli de fierté puisque nous sommes amis. 

J’ai été déçu en bien, comme disent les Suisses.

Chapeau bas !


Yves-No

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Monday, January 17, 2022

C onversation


C’était curieux ce coup de sort, hier, cet enchaînement, l’entorse et puis le Uber qui me dépose loin et qui veut pas m’approcher, puis les pneus dégonflés et puis le fil à la patte du micro, comme une ultra volonté d'immobilisation. Bon, on croise les doigts pour la suite. Il faut vraiment vérifier la veille (au moins) sinon on va à la catastrophe… Retrouver les micros, changer les pneus. Ce serait bien mieux de garder ce fauteuil roulant parce qu’il est plus beau (et plus ambiguë : handisport) qu'un gris. Si ce n’est pas possible (parce que je ne sais pas, on ne retrouve pas de pneus), un gris...

Je compte sur toi. 
Et puis de me dire où en sont les inscriptions (c’est-à-dire malheureusement — et particulièrement dans les temps qui courent — les intentions de présence. Combien sommes-nous ? 
Comment faire pour avoir plus de monde ? (Encore une fois, ça ne me dérange pas d’avoir plus de cent, je crois que l’an passé on était plus de cent).
Comment faire surtout pour avoir des enfants ?

Dis-moi aussi s’il y a une feuille de salle (que je la vise).

Et puis cette conversation que je continuais avec ceux de dimanche dernier que tu peux transmettre à tous (y compris aux solistes) :

J’ai trouvé qu’il y avait peut-être trop de costumes un peu simplement pratiques hier (disons de workshop). Des couleurs coton délavées (elles sont équivalentes à des bruns ou des bleu marine). Vous êtes sublimes dans tous les cas (tellement), « comme vous êtes », mais si vous pouviez penser à quelques vêtements, quelques apparences, ou même plusieurs, beaucoup les ont déjà, qui disent clairement « représentation » plutôt que « répétition » (je n’ai pas grand chose à vous amener malheureusement). Des couleurs intenses bien entendu, fluo, pailletées. Maquillage si vous le sentez (celui de Manon, très beau). Ou des noirs intenses (comme le noir velours d'Olivia). Des lamés, des brillances. La pièce est tellement in-finie que ce n’est pas la peine d’insister sur ce côté-là, « work in progress », si vous voyez ce que je veux dire... Au contraire, je crois qu’il faut viser la représentation unique, absolue. Quoi que vous aurez sur le dos, ce sera bien, mais essayez d’éviter les tenues qui font « workshop » (je sais bien qu’on aime aussi avoir sur soi une tenue à laquelle on ne pense pas). Franchement, pensez représentation. Cérémonie. Ou même simplement vêtements de ville. La peau est très bien aussi. Il y eu pas mal de torses nus (Emma, magnifique). En slip ou en maillot de bain (ou short, comme Ilian), ça peut être très bien aussi. Peut-être la peau peut être peinte aussi. Ou la fadeur pour certains, parfait. Ceux qui ont des tissus, des couleurs à apporter pour les autres… Ou passer des vêtements d’hiver (très recouverts) aux vêtements d’été. Originalité. Le public vous repèrera par votre apparence  (on fait du show-biz, quand même…) Dandysme ou banalité (ou les deux). Ou s’en foutre évidemment. Une amie, Dominique Issermann (qui a d’ailleurs vu plusieurs fois le spectacle et qui est à l’origine — c’est elle qui l’a suggérée — de la forme «  colonnes » — et aussi de la phrase : « J’aime quand ils deviennent un troupeau ») me parlait de quelqu’un qu’elle avait connu en disant : « Il s’habillait vraiment n’importe comment. C’est très rare. La plupart du temps, on croit qu’on s’habille n’importe comment, mais ce n’est jamais vraiment le cas. Lui s’habillait vraiment n’importe comment ! C’est la seule personne que j’ai rencontrée dans ce cas. » Vous voyez, tout est difficile à « faire » dans la vie, tout est virtuosité…

Et puis il y a ces phrases de Duras au moment où elle tourne Agatha qui me sont revenues à cause de la lumière très sombre (splendide) que nous avons vécue. (Je précise que je n’ai jamais connu une personne aussi engagée dans la « danse de la vie » que Marguerite Duras, d’une énergie et d’une plénitude débordante...)

« C’est par le manque qu’on dit les choses, le manque à vivre, le manque à voir. C’est par le manque de lumière qu’on dit la lumière et par le manque à vivre qu’on dit la vie, le manque du désir qu’on dit le désir, le manque de l’amour qu’on dit l’amour. Je crois que c’est une règle absolue. 
C’est un film d’été tourné en plein hiver. C’est un film sur le désir-même, essentiel, invivable, tourné dans le froid.
On peut filmer le désir dans le froid, on peut filmer la chaleur dans la brume, dans la tempêteLe tout, c’est de le traduire en image. »

Le plus important : ne faites pas comme tout le monde, n’attrapez pas le virus ! ni une entorse comme je n’ai rien trouvé de mieux à faire !

Et faites venir les enfants !

Amitié, 

Yves-Noël

Bien à toi, Maïa, 

Yves-Noël

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Tuesday, June 22, 2021

Bonjour Florence, Mégane, David, 


Oui, on s’est mal compris : j’avais déjà réduit le texte de l’an passé à un extrait. Je l’ai réduit encore un peu (et retouché aussi le premier). Regardez donc si ce qui est ci-dessous rentrerait mieux. Attention j’ai trouvé une grosse coquille (que j’ai corrigée en rose pour que vous la voyez aussi, mais, bien sûr, ne pas mettre cette couleur). Il y en a sans doute d’autres. J’ai rajouté la distribution professionnelle de l’an passé (je ne suis pas du tout sûr d’avoir tous les mêmes l’an prochain). J’aime bien la photo. Je suis un peu superstitieux, j’ai peur que les gens qui y sont n’y soient plus. Du coup (dans le cas où tout le texte tiendrait sur une seule page) ce serait peut-être mieux de remettre le dessin de Didier Paquignon, ça protègerait mieux (je suis là pour ça, protéger, c’est mon rôle et, d’autre part, je sais que, moi, je serai là). Mais la photo que vous avez choisie est une possibilité aussi. J’aime toujours le petit poème «  Less is more », mais vous pouvez le faire sauter — ou le remplacer par celui de Roberto Juarroz que je vous mets aussi ci-dessous, pas à la même place bien sûr, mais dans le cas où tout le texte tiendrait sur la première page et que vous choisiriez la photo que vous me proposez, alors il resterait en dessous de cette photo un espace vide dans lequel pourrait s’insérer ce beau poème. De qui est cette photo, d’ailleurs ? (si on ne sait pas, mettre DR).


Voilà, remontrez-moi la mise en page dès que vous pouvez.


Bien à vous,  


Yves-Noël 





Le malheur du monde, c’est l’éparpillement des individualités, la perte de la communauté. Sous la menace venant d’ailleurs et de partout (le virus), une communauté s’est rassemblée. Dès le 19 septembre 2020, la première rencontre au Carreau du Temple, j’ai proposé : « Nous ne sommes pas du tout sûrs de nous revoir, alors considérez cette séance non comme une « répétition », mais comme une « représentation ». » C’est une méthode — elle vient de Klaus Michael Grüber — que j’utilise souvent, plus ou moins bien comprise, mais dans le contexte, ici, elle l’a été. C’est ce qui fait pour moi la merveille absolue de ce travail. Dès le 19 septembre, les amateurs ont donné une « représentation » dont j’ai été le seul pince-moi-je-rêve, le seul témoin. Dès la séance suivante, j’ai fait venir des amis (Dominique Issermann...) pour que d’autres que moi en témoignent.Toutes les activités locatives de la Halle ayant été suspendues, nous avons pu tout l’hiver « jouer » ce spectacle avec des participants amateurs rejoints peut à peu par des solistes professionnels. Ça s’est fait avec « presque » tout le monde. Une abolition de la frontière spectateurs/danseurs. Nous nous sommes arrêtés le 31 janvier où nous avons plus officiellement donné une représentation pour les « pros ». Saurons-nous faire écho, résonance, exactement un an après, à ce qu’il s’est passé de miraculeux ? Cette fleur du paradis sera-t-elle restée dans nos mémoires ou bien tout aura repris comme avant, la course vers le mur, la chute de la falaise, le suicide consumériste ? 

Yves-Noël Genod


Extrait de la note d’intention de l’an passé :

« Ce spectacle hors de nos rêves, je voudrais qu’il naisse aussi de la grande Halle du Carreau du Temple, de la matrice de l’architecture à l’état vacant, disponible comme un poème. Il faudrait se donner le droit de se baigner dans le « sentiment océanique du monde » 1. Nous sommes des babouins, dit le philosophe 2. Il ne nous faut que le paradis. Quelque gazon de territoire. Il faut nous toucher, nous épouiller car on dit qu’à nous isoler nous perdons de notre intelligence. Il faudrait des danseurs capables de contaminer les foules : la virtuosité que je recherche est celle qui se mélange. Qu’est-ce qu’a dit le Président ? « Une gare, c’est un lieu où on croise les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien ». Eh bien, nous traverserons cette « gare » avec alacrité parce que nous pensons que personne n’est vraiment quelque chose ou si peu. Il y a une très belle phrase de Barbara. Dans une interview, on lui parle de son talent et elle s’exclame : « Mais qu’est-ce que c’est que le talent ? Est-ce que ce n’est pas entrer en scène et sourire ? » C’est l’aventure d’une promesse de reterritorialisation de la solitude déchirante. Poème du lieu. Je ne maîtriserai pas ce qui va se passer. Non-maîtrise de ce qui va se passer. C’est tout ce qu’on se souhaite profondément dans la vie, vivre le réel, l’experiment, plutôt que, par exemple, cette manipulation des réseaux dits sociaux. Babouins, nous n’avons pas dit le dernier mot. »  


1 – Le sentiment océanique est une notion psychologique ou spirituelle formulée par Romain Rolland qui se rapporte à l’impression ou à la volonté de se ressentir en unité avec l’univers (ou avec ce qui est « plus grand que soi »).

2 – Bruno Latour dans Libération du 13 mai 2020



Solistes professionnels (distribution 2021) : Janice Bieleu, Bruno Cezario, Maeva Lasserre, Lucille Mansas, Baptiste Ménard, Frank Willems, Wrestler




On dirait parfois

que nous sommes au centre de la fête.

Cependant

au centre de la fête il n’y a personne.

Au centre de la fête c’est le vide


Mais au centre du vide il y a une autre fête.


Roberto Juarroz


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Saturday, April 17, 2021

F illes d'avril


Salut, les filles d’avril !


Ce samedi, je profite d’un wetransfert arrivé ce matin que je vous fais suivre pour prendre de vos nouvelles. Vous me manquez. Et pas seulement parce que ces nouvelles photos ravivent le souvenir. En fait, je suis resté bloqué sur ce que nous avons fait, je dois dire… Comme si ce que nous avons produit ensemble était juste, présent, vrai, évident, sincère et pour pas mal de temps encore. Je voudrais maintenant (je sais bien que j’ai toujours cherché ça), dans mes prochains spectacles et dans ma vie, ne jamais me départir de cette « immédiateté » — comme peut-être dans ces périodes «  révolutionnaires » (proportion gardée) où on se dit : C’est ça, et pas autre chose ; c’est ça, le sens. En tout cas, si peut-être je ne sais pas ce que doit être ce « ça » (personne ne doit le savoir), je crois apercevoir (comme d’autres, sans doute) ce qu’il ne doit pas être. J’ai vu quelques spectacles en représentation pro et j’ai été étonné d’un effet de vieillissement, d'un effet de solitude qui me venait ce que je voyais, même d’artistes dont je suis fan. Non, je pense qu’un genre de beauté (tout d’un coup, leur beauté devenait un genre) ne correspond plus aux forces positives qu’on pourrait lever dans cette situation tendue. C’est sans doute, c’est peut-être une chance que nous apercevions — comme de l’extérieur — que ce qui nous apparaissait beau et neuf quand nous avions le nez dans le guidon, il y a encore si peu de temps, ne vaut maintenant plus grand chose. Je le sens d’ailleurs même dans le film de César. Les images de mes anciens spectacles paraissent d'un autre temps (aussi belles soient-elles), posées, éclairées, retenues, cernées, en comparaison de celles, fraîches, insignifiantes, du Carreau. La vitesse de fabrication et de destruction des images que nous avons libérée au Carreau cet hiver me fait penser à cette citation de Nietzsche (que Boris, l’un des participants m’a envoyée, prolongeant lui aussi) : « …nous ne sommes pas assez subtils pour apercevoir l’écoulement probablement absolu du devenir ; le permanent n’existe que grâce à nos organes grossiers qui résument et ramènent les choses à des plans communs, alors que rien n’existe sous cette forme. L’arbre est à chaque instant une chose neuve ; nous affirmons la forme parce que nous ne saisissons pas la subtilité d’un mouvement absolu ». Comment pourrions-nous donc continuer (ce qui veut dire exactement re-commencer) à tenter cette subtilité d'un mouvement absolu ? Où en êtes-vous ? Je vous imagine bien vivantes, mais reprenons contact, ne voulez-vous pas ? le printemps passe si vite... Il y aurait tellement de choses à faire de manière libre si nous en avions la force — et puisque nous l’avons eue ! Je trouve aussi — qui convient — une définition de l’utopie : « une capacité à devenir multiple, à se multiplier, en fait » (Stéphane Bouquet). Au plaisir, les gonzesses ! Donnez des  nouvelles. Vous avez toute mon amitié,


Yves-Noël




Machiavel a écrit : « Heureux celui dont la façon de procéder rencontre la qualité des temps » (je le lis dans le livre de Philippe Sollers intitulé Désir). La qualité des temps, c’est une très belle formule. La qualité des temps est tout simplement l’urgence. Et on ne sent pas dans ces spectacles du vieux monde incroyablement lent présentés aux professionnels (mais, bien sûr, je ne les vois que peu) qu’ils rencontrent la qualité des temps… 

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Thursday, March 04, 2021

F ilm de César


Je reçois ton film dans le mail adressé à tous et je le visionne de nouveau (retouché, j’imagine bien). Il est vraiment magnifique, ton livre des visages ! C’est un très, très beau cadeau, merci ! Ça rassemble ce que nous avons fait ensemble : le peuplement, les générations (et bien sûr la jeunesse)… Je pourrais en parler plus, mais je ne vais pas te faire la retape, on se connaît trop ! (Mais tu me connais bien, j’aime vraiment bien être connu par toi !)

T’embrasse, 

Yves-Noël




Merci mon grand, comme l’indique le titre, c’est une cinégénie provisoire, il faut donc poursuivre, même si ça ne devra jamais être définitif. With love.

César 

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Tuesday, February 02, 2021

R imbaud tout bleu


Philippe Dubois

Monsieur Genod,

Je me permets de vous écrire au propos de la représentation de dimanche. 

Évidemment, voir un spectacle en ces temps difficiles fut une expérience vivante des plus plaisantes. Je connais assez bien votre travail, mais je n’avais pas imaginé votre capacité à faire coexister des corps, faire ainsi apparaître et disparaître les individualités.

Tout faisait spectacle et se jouait aux creux des espaces. On aurait aimé se lever et déambuler avec les interprètes. On ne savait d’ailleurs plus bien — et heureusement — discerner l’amateur du pro. 

On retient ces formidables danseurs de krump, les voix des enfants, les scènettes par centaines (fleurs, vénérations, courses, combats, cris), ces personnes âgées presque immobiles, les bonds de cette grande et fine danseuse, les formes dessinées par cette autre au pantalon rose, extraordinaire. Et puis cette prise de parole ! On en voulait encore. Soudain, la voix sortait, abandonnait les gestes, nous invitait à ne plus être de simple spectateurs passifs et extasiés. On était face à la jeunesse, insulté par un Rimbaud tout bleu. L’intervention tellement inattendue qui s’en allait disparaître avec la danse de l’acteur, incarné. Tout au long du spectacle, on prenait en amitié des corps comme le sien, en suivant leur parcours, les retrouvant ici ou là. Personnage/personne ? Qui était cet interprète (que je n’ai peut être pas reconnu) ? Je ne crois pas le voir dans la liste des solistes publiée sur votre site. 

Vous avez raison de citer Pina Bausch et Grüber, mais dimanche, avant toute forme d’intellectualisation, de références littéraires, vous avez invité la vie. Et pour cela, je vous remercie sincèrement, monsieur Genod. 

J’espère que nous pourrons revenir en mars, beaucoup plus nombreux. C’est un spectacle nécessaire et essentiel. 

P. Dubois 




Oh, comme ça me touche, ce que vous écrivez si précisément ! Je ne suis pas le seul, donc ! à avoir vécu ce moment... Vous avez raison de vous intéressé au « Rimbaud tout bleu », on n’a pas fini d’en entendre parler ! Il s’agit de Zakary Bairi. Il a 17 ans (comme Rimbaud, en effet), il est surdoué, il s’ennuie au lycée (à Bordeaux) ; il mène la vie dure à ses profs, j’imagine ; il a déjà joué au théâtre (avec Michel Schweizer, Cheptel) ; il écrit (très bien) ;  il est intelligent, drôle, extrêmement sympathique ; sa mère est chercheuse (en biologie, je crois), son père d’origine algérienne quasi illettré, m’a-t-il dit. Bref, c’est quelqu’un !

Lisez donc sa lettre ouverte au ministre Blanquer qu’il m’assure avoir écrite dans le train pour Bordeaux retour des pays chauds (féroces infirmes) — non, non, je veux dire : retour d’un week-end au Carreau ! 

Amitiés, 

Yves-Noël

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Thursday, January 21, 2021

Ah, Maïa…

J’ai peur que ce soit trop raide…

Il y a quelque chose qui peut être détruit très facilement, dans ce qui arrive — et qui se joue — depuis le 19 septembre…

Ça peut être détruit très facilement si on dit : Eh bien maintenant, c’est le gala de fin d’année, c’est les dernières répètes, il faut qu’il y ait tout le monde. Et, là, on a le gala de fin d’année…

« Autant que faire se peut » : ça veut dire que l’important n’est pas dans le faire. C’est le contraire. C’est l’être qui est l’important. Et si on est absent et si on vient au dernier moment et qu’on est génial, c’est parfait...

Excuse-moi, on s’est mal compris. Bien sûr, je râle comme un pauvre type qui a peur d’être dépassé par les événements, un pauvre metteur en scène qui a envie d’un peu de confort, qui se plaint de l’éparpillement des troupes… mais, ça, c’est la surface. Au fond, je cherche à faire avec le contexte, l’époque, la manière de l’époque, la jeunesse royale, les téléphones portables, etc., bref, j’essaye de perdre face au réel — et, bien sûr, c’est un jeu où je me plains... parce que c’est difficile… Mais c’est un jeu que je choisis…

Bon, je saisis ton point de vue— tu me l’as exposé — qui a le mérite de la clarté. Alors, peut-être (sans doute) que je m’inquiète pour rien...

Mais c’est ça qui va être très dur : ne pas détruire le jeu. Ne pas faire de cette expérience unique (en tout cas pour moi) un spectacle, une forme qui l’arrêterait (« achever un tableau, c’est l’achever »)

Et en même temps, je crois nécessaire — mais je me trompe peut-être, c’est sans doute un signe de faiblesse — de rendre cette chose plus lisible

Comment rendre cette chose lisible et lui garder sa puissance ? 

Kafka disait (en parlant du Château) : « C’est un livre fait pour être écrit, mais pas pour être lu ». C’est toute la problématique. Tu comprends ?

N’est-ce pas…

Bon, ce matin, la danseuse de Lyon est si incroyable que j’avais envie de virer tout le monde et de ne garder que ce duo d’elle et Bruno de ce matin, rien de plus beau…

Mais je ne le ferai pas…

Mais ça va être dur…

Bon, je relis ton mail une troisième fois, tu as sans doute parfaitement raison…

A demain, 

Yves-Noël

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Wednesday, January 20, 2021

A nna témoigne de son expérience (Longue vie à l’artiste)


Arriver un dimanche à midi dans la grande halle du carreau du temple c'est pouvoir prendre un café, une madeleine, une clémentine et pour cela ôter son masque et ainsi, même temporairement reprendre visage et cela peu importe pourquoi l'on est venu. Et c'est, le visage libre, heureux de l'être, même temporairement, sourire à d'autres puis à hauteur de chien, assis à même le parquet clair voir passer les jambes rehaussées d'or, vêtues de rouge, de violet irisé et collant, de plumes bleues pâles. C'est les voir passer, courir, s'étendre. Dans le froissement de l'étoffe dans le plaisir du mouvement. Car le café est un accueil mais pas un but. Il s'agit ici, dans cette halle faite loft, baignée de soleil — et quel éclairagiste de luxe — de faire spectacle d'une première rencontre, d'une répétition. D'être, « littéralement et dans tous les sens », au présent. Que chacun, chacune prenne toute la place, qu'il, elle, aille si c'est possible, au-delà même des murs. Et peut-être les passants qui s'agglutinent aux vitres du dehors le sentent ce dépassement de la halle. La sentent cette vibration produite par les corps en mouvement, si libres, si fluides, si nets. Par leurs migrations, leurs disparitions, leurs apparitions, leurs chants, leurs transformations permanentes. Comme un chien, à hauteur de chien je regarde. Et j'écoute. Et je désire chaque corps qui m'entre dans l'œil. Chaque mouvement. Celui de la jupe soulevée par la bouche d'air, celui de l'enfant poussant avec précaution un chariot où sont trois jeunes hommes, celui de Lucile, femme taureau cheval, femme qui perce le verre de la halle et tant d'autres et tant d'autres. Dès le début et tout le temps c'est plein. Tente de l’être, ne tends à rien, y parvient. Car Yves-Noël Genod le dit et le redit, sans que le mouvement ne s’interrompe, sans que la vie jamais ne se retire, dit et redit la nécessité de l'éternel écoulement, du bel aujourd'hui. De cet aujourd'hui dans lequel il forme et bien que cela soit interdit, un spectacle.

Et c'est bien, à hauteur de chien et dans la joie de celui-ci que se reçoit ce spectacle.

Un infini merci pour la beauté, pour l'instant, pour le rapt.

Longue vie à l’artiste que rien ne saurait arrêter !

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B onne année flottante !


Ma Caroline, comment vas-tu ? Où es tu ?

Si tu es sur Paris, il te faut impérativement venir au Carreau ! — et avec ta petite famille ! 

Tiens, une phrase de Bulle que j’entends à la radio et qui me fait penser à toi :

« Régy dit toujours : « Tu as encore incarné ce soir... ». Faut pas incarner. Il faut flotter… »

Yvno

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Wednesday, January 06, 2021

R io / Paris


Merci ! 

Elle est vraiment sublime, vraiment magnifique !

Tu crois qu’elle a la capacité d’improviser ? Sans doute… Comme tu sais chez moi… — et, là, pour cette pièce, ce n’est que ça… C’est un immense espace, très beau, une lumière d’hiver, durassienne, je vais dire ce soir (car je retrouve une citation*)

Bonne nuit, chérie, 

YN


* Duras au moment de filmer Agatha (à Trouville) : « C’est par le manque qu’on dit les choses. Le manque à vivre, le manque à voir. C’est par le manque de lumière qu’on dit la lumière et par le manque, le manque à vivre qu’on dit la vie, le manque du désir qu’on dit le désir, le manque de l’amour qu’on dit l’amour. Je crois que c’est une règle absolue.

C’est un film d’été tourné en plein hiver. C’est un film sur le désir-même, essentiel, invivable, tourné dans le froid. On peut filmer le désir dans le froid, on peut filmer la chaleur dans la brume, dans la tempête. Le tout, c’est de le traduire à l’image. »

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Tuesday, January 05, 2021

L 'Escargot


Pour parler plus en détail de ce projet auquel je t’ai proposé de participer, j’avais écrit pendant les fêtes un texte fastidieux que je t’épargne, mais c’est très simple, en fait : c’est un grand espace et on y fait ce qu’on y veut. Point final. La seule chose que je demande, c’est d’habiter cet espace et, si possible, de le faire « danser ». Pour me faire comprendre aujourd’hui, je te donne une citation trouvée hier chez une amie qui est de Jules Renard (un auteur français du début du XXème siècle) sur Sarah Bernhardt : « Quand elle [Sarah Bernhardt] descend l’escalier en escargot de son hôtel, il semble qu’elle reste immobile et que l’escalier tourne autour d’elle ». Voilà, ça, c’est idéal. Poème du lieu. Les stars savent faire cela. Aussi le poème de ton compatriote Wallace Stevens, 


Theory


 I am what is around me.


Women understand this.

One is not duchess

A hundred yards from a carriage.


These, then are portraits:

A black vestibule;

A high bed sheltered by curtains.


These are merely instances.


Bon, et on va s’arrêter là pour le sens et les rêveries (je veux dire : tout ce que tu veux). Pratiquement, c’est donc les 30 et 31 janvier, générale le 29, en journée à 14h30. En plus d’autres solistes comme toi sollicités, il y a aussi un chœur d’amateurs (foule). Evidemment, ce serait super que tu puisses te mêler à ce chœur au moins une fois… Le lieu est maintenant disponible presque tous les jours, on peut y travailler autant qu’on veut (à cause du COVID), mais avec les amateurs, c’est le week-end (ils sont supposés travailler en semaine). Il n'en reste que trois plus le dernier en public… 


Love, 


Yves-Noël

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Monday, October 05, 2020

L a Néguentropie


Coucou Yves-No,

Avant qu’on ne se retrouve demain, je voulais te remercier pour le pied monstrueux que j’ai pris y a deux semaines dans cette Grande Halle. Je voulais aussi te parler d’un truc qui pourrait t’intéresser. Ce qu’on a fait dans la halle et ce que tu nous as dit tout au long de cette journée m’a fait penser à un philosophe qui m’a beaucoup intéressé depuis quelques mois.

Tu connais peut-être Bernard Stiegler, c’est un philosophe de la technique et du temps, éblouissant, décédé en août dernier. Il a fait de la philosophie un point de rencontre entre chercheurs, ingénieurs, anthropologues, etc. Dans sa multitude de concept il y a un qui correspond tout à fait à ce qu’on a essayé de faire ensemble. 

Il explique — et j’essaierai de ne pas le trahir — qu’avec Newton s’est faite l’idée d’un univers plein, stable et, avec Lavoisier, « où rien en se perd, ni ne se transforme ». Quand le physicien Sadi Carnot invente la thermodynamique, on entre dans une ère nouvelle où l’on comprend que quelque chose se perd bien : l’énergie. On découvre alors l’entropie, cet inexorable voie vers le chaos. Tout notre système économique est un phénomène entropique, on le constate partout où tout s’épuise, se délite, se détruit à grande échelle.

Je te raconte tout ça parce que Bernard Stiegler développe le concept de la « néguentropie », c’est-à-dire d’entropie négative. La néguentropie c’est — à l’inverse de l’entropie donc — la complexification des systèmes, la multiplications des cellules, enfin la création, quoi. Une plante qui pousse c’est de la néguentropie parce qu’elle se développe par multiplication de ses cellules, même chose pour un bébé, etc. Ce qui est intéressant, c’est que la néguentropie, qui lutte contre le chaos, ne peut être que limitée dans le temps (une vie humaine, etc.) et que limitée dans l’espace (un corps, etc.). Politiquement, ça peut avoir des applications déterminantes en termes de soutenabilité, de démocratie.

J’en arrive à ma conclusion. Ce que l’on fait dans cette grande halle qui est si locale et si temporaire, si fragile face au chaos du monde, c’est un épisode néguentropique ; et, pour cette raison, c’est hyper important et hyper précieux. C’est une sorte de révolution copernicienne, tu vois. Et finalement, c’est un peu toujours ça, ton travail, et c’est pour ça que je l’aime tant :  juste espace, juste quelques personnes, juste un temps et, boom, c’est déjà une révolte, c’est déjà de la poésie.

Avec toute mon impatience,

À demain




Il y a un autre mot, une autre expression que j'ai entendue ce matin pour ce que tu dis et ce que nous faisons, c'est : un refuge dans la vie. Bien à toi, très cher


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Sunday, October 04, 2020

D imanche


Un mot pour te dire, chère Maïa, que je pense à toi et qu’hier s’est très bien passé. Il me semble que nous étions à peu près le même nombre que pour la première fois (une soixantaine, donc), certains qui revenaient, d’autres qui arrivaient (comme c’était prévu). Il faudra les suivre de près pour les aider à ne pas lâcher. Pour certains, c’est très clair, ce qui se révèlent pour eux, là. Pour d’autres — dont le « désir » lacanien est moins lisible —, c’est plus flou. Pourtant c’est beau, ces gens...

T’embrasse, 

Yves-Noël 

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Tuesday, July 14, 2020

1 4 juillet


Bonjour Stéphanie, Lucille et Janice, Baptiste et Bruno, 
Comme vous le savez puisque je vous l’ai déjà dit — et immédiatement ou presque immédiatement dit pour chacun (on le sait tout de suite), Stéphanie, Lucille et Janice que j’ai eu la joie de rencontrées, Bruno et Baptiste que je connais déjà —, nous envisageons de travailler ensemble. Ce serait une grande joie ! Il y a cette épée de Damoclès de l’annulation possible qui rend les choses, en ce moment, concernant la préparation du travail, étranges et ralenties. Je vous ai parlé des représentations du samedi 30 et dimanche 31 janvier 2021, mais j’ai oublié de préciser aussi la date importante du vendredi 29 (la générale). Est-ce que c’est possible pour tout le monde ? Pour le reste des répétitions, je vous les indiquerai un peu plus tard, quand le calendrier sera bien établi, mais, comme vous le savez, elles seront éparpillées pendant tout l’automne, vous ferez ce que vous pourrez. Nous avons du mal à imaginer un planning par rapport 1) la disponibilité de la Halle 2) les amateurs (donc en week-end et en soirée) 3) moi-même… Mais je suis conscient de cet état de fait, c’est pourquoi j’ai cherché — et je cherche encore — des danseurs (ou des interprètes, au sens large) immédiatement splendides, que je n’aurai pas à « faire travailler ». Bien sûr, ce serait super que vous puissiez, vous, travailler — même un peu — avec cette foule espérée du chœur…
J’ai arrêté les auditions des solistes parce que je n’ai pas voulu finir la distribution en avance de six mois — j’espère des rencontres encore. Il y a aussi que chacun de vous amène un monde en soi, un solo riche et multiple (nombreux), infini. « Littéralement et dans tous les sens », disait Arthur Rimbaud pour expliquer ce qu’il faisait. Et il y a que je voudrais continuer dans ce sens d’amener des univers très différents, pas répétitifs, pas en doublon, qui se suffisent à eux-mêmes et qui formeraient comme un ensemble « multivers » (selon cette théorie d’astrophysique de perpétuelle création d’univers à l'image des bulles d'une flûte de champagne). Vous êtes cinq et je peux aller jusqu’à dix, mais plus on avance en nombre, plus les nouvelles personnes sont difficiles à trouver parce qu’il faut résister à ce qui a tendance à s’amalgamer, à se répéter, il faut se battre pour l’altérité, toujours...
Tenez, une citation d’une émission de radio sur Albert Camus que j’écoute à l'instant :
« Camus n’est jamais si près du monde que quand il est débarrassé de lui-même — et il a cette phrase extraordinaire, il dit : « Le désert est difficile ». « Le désert est difficile », qu’est-ce que ça veut dire ? Ça veut dire que : il est difficile de trouver en soi malgré tout le vacarme dont on a été composé un silence suffisant pour se faire le réceptacle d’un monde autre, c’est-à-dire se faire le greffier de l’altérité qui nous entoure, en somme. Et ça, pour le coup, c’est un projet qu’il partage avec Proust. C’est-à-dire que ce sont des gens qui — sans sacraliser leurs sentiments, leurs sensations — ne voient aucun autre chemin que celui de la sensation pour retrouver le réel lui-même. »
Eh bien, c’est ainsi que je vous vois et que je vois aussi ceux que je cherche encore… Des «  réceptacles d’un monde autre » , des « greffiers de l’altérité qui nous entoure ». Si vous avez des idées de personnes qui pourraient rejoindre ce beau projet... c’est-à-dire je cherche encore des gens d’une certaine  puissance, capables immédiatement de remplir ces 1 800 m2 (et au-delà des murs), doués d'une technique la meilleure possible (et disparate, différente de chacune des vôtres) pour permettre cette créativité magique, constamment renouvelée dont je vous ai vu pourvu (ce  fameux phénomène de la « première fois » sur lequel repose « l'essence de la magie » — selon Franz Kafka — « qui ne crée pas, mais invoque »).
Donc si vous avez des noms de personnes très puissantes encore très différentes de vous, je suis preneur !
Passez le meilleur été qui soit !
A bientôt, 
Yves-Noël

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Friday, May 15, 2020

P rojet précis pour un spectacle flou


Je hais les réseaux sociaux. Cela n’a pas toujours été le cas, mais, en ce moment, je les hais et l’idée d’y participer me semblerait exiger de moi une abnégation que je n’ai pas. Mais faire des spectacles est un rêve constant, un rêve de toutes mes nuits. Et un rêve quand j’en réalise un : je vois devant moi le spectacle dont je rêve. Je voudrais que nous réalisions un spectacle ensemble. Ce spectacle hors de mes rêves — des miens ou des vôtres — je voudrais qu’il ait lieu dans et qu’il naisse de la Grande Halle du Carreau du Temple que j’ai pratiquée en juin 2019 pour deux ou trois répétitions avant de partir — en avion — au Brésil. Ça a été une évidence : s’il y a spectacle au Carreau du Temple, c’est dans ces 18 000 m2 en lumière du jour que j’aimerais le réaliser. Architecture et lumière. J’ai travaillé avec un danseur, Baptiste Ménard, capable de danser dans cet espace entier. D’occuper en entier un espace aussi grand que celui-ci. Il faudrait être seul — et chacun — et tous — capables d’occuper cet espace, c'est-à-dire de s'y baigner. Nous sommes des babouins, dit le philosophe, il nous faut un paradis que nous occupons en entier. Quelque gazon de territoire. Et puis il nous faut nous toucher, nous épouiller. Sinon nous perdons de notre intelligence. Nous perdons et nous perdons, à nous isoler. Il faudrait beaucoup de danseurs avec cette capacité de vie vivante. Cette virtuosité que je recherche (toujours) chez les interprètes, c’est pour la défaire de son orgueil, c’est pour la mettre au niveau de celle de l’amateur, de celui qui n’a jamais rien fait. Comment disait le président ? « une gare, c'est un lieu où on croise les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien ». Eh bien, faisons une gare ! puisque nous en avons les moyens. Il y a une très belle phrase de la chanteuse Barbara. Dans une interview, on lui parle de son talent et elle s’exclame : « Mais qu’est-ce que c’est que le talent ? Est-ce que ce n’est pas entrer en scène et sourire ? » Voilà, en fin de compte, il n’y a pas de spectacle, il n’y a que — s’il y a lieu — le sourire — et alors le succès ou l’échec deviennent notions très relatives. Vous connaissez peut-être cette blague juive, je vous la raconte : Les cinq plus grands génies de l’Humanité sont juifs. Moïse qui a dit : « Tout est loi ». Jésus qui a dit : « Tout est amour ». Marx qui a dit : « Tout est argent ». Freud qui a dit : « Tout est sexe ». Et Einstein qui a dit : « Tout est relatif ! » C’est une aventure qu’il faut imaginer. De solitude et de reterritorialisation. Oui, les deux. Poème. Je ne maîtriserai pas ce qu’il va se passer. Non-maîtrise de ce qu’il va se passer. C’est tout ce que l’on se souhaite réellement, profondément, dans la vie : vivre une expérience plutôt qu’une manipulation. Je n’aime pas les réseaux sociaux, je n’aime pas ça, mais, nous, babouins débordés et frères de pauvres babouins, n’avons certes pas dit notre dernier mot…

Yves-Noël Genod

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Thursday, May 14, 2020

L a politique sanitaire a annexé le masque


Bonjour très chère Sandrina ! 
tu vas bien ? Tu es à Paris ? Je viens d’y arriver (avant-hier soir), mais avec l’intention d’en repartir au plus vite (c’est dur, je trouve, encore, ici). Mais si tu voulais et avais le temps, on pourrait se voir (ou bien se téléphoner) pour parler et mettre peut-être un peu plus au clair le lancement de ce projet danseurs / amateurs dans la Grande Halle. J’essaye un texte (un premier texte) pour la com', pour Florence (ici en copie). Mais évidemment, c’est tout ensemble (tous ensemble) qu’il faut penser — et, à mon avis, c’est en ce moment encore difficile de penser le futur. Il faut attendre encore, sans doute. Frustration sur le futur (et les lignes de fuite), je ne t’apprends rien. Moi qui ne souhaite travailler qu’in situ, d’après les lieux et les contextes, je serais bien en peine — comme toi sans doute ou peut-être — sans doute — aperçois-tu, toi, mieux la situation ?  — d’imaginer ce qu’on va bien pouvoir faire... Peut-être sera-t-il plus facile de faire un spectacle dans la Grande Halle qu’ailleurs à cause de l’immensité de l'espace (si je cherche du positif).  Mais combien de personnes ? Pourront-elles se toucher ? Faudra-t-elles qu’elles soient masquées ? sans contacts physiques comme les maîtresses d’école maternelle essayent maintenant de l’insuffler aux enfants ? (Elles ont du mal, les pauvres.) En ce moment, je me promène dans les rues de Paris et on ne voit que les yeux. Comme dans les pays arabes. C’est assez érotique. Il passe pas mal de rêverie, par les yeux. Evidemment cette crise ne fait qu’amplifier une tendance déjà bien à l’œuvre ces dernières années : la virtualisation (on parle maintenant du « sans contact » de la 5G) et la « disparition du réel » (d’où l’appel criant, précipitant, des catastrophes). Bref, rien — mais rien du tout — d’a priori réjouissant pour le SPECTACLE VIVANT. Mais, enfin, comme a dit ce pauvre Hölderlin : « Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve ». Allons-nous pouvoir dépasser des contradictions du système ? « La réponse est l’ennemie de la question », a dit Maurice Blanchot. Et Claude Régy, qui le cite, ajoute : « Ce que veut dire Blanchot, il me semble, dans cette phrase, c’est que la réponse est à champ limité alors que la question est infinie. » On va dire qu’on en est là...
T’embrasse, 
Yvno

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Monday, April 20, 2020

Bonjour ! 
Je n’ai pas répondu à plusieurs mails du Carreau du Temple, j’étais un peu assommé par la situation. Mais je vais le faire, ça va mieux. (Je savais dès le début que ça allait durer des mois, mais, maintenant que tout le monde le sait, je me sens moins décalé.) Bien sûr, je veux participer de cette programmation ! (Qui plus est, j’adore ce lieu.) Je vous donne une liste de liens vidéo (ci-dessous en signature), ça peut être une ou plusieurs vidéos tirées de cet ensemble, ou l’ensemble lui-même, ou même, ce qui serait encore mieux, un film plus long qu’on demanderait à l’un des vidéastes (César Vayssié…) de bâtir d’après les rushes de plusieurs spectacles. Ce serait même l’idéal, d’avoir une œuvre créée spécialement pour l’occasion et pour ce lieu.
Bien à vous, 
Yves-Noël

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